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Le 20 octobre 2022 est un jour à jamais gravé dans la mémoire collective tchadienne sous le nom sanglant de « Jeudi noir ». Ce jour-là, la répression violente d’une mobilisation citoyenne contre la prolongation de la période de transition politique s'est soldée par des morts, des blessés et des arrestations massives à travers le pays.. Quatre ans plus tard, alors que la poussière est retombée sur le macadam de N’Djamena et des grandes villes provinciales, les cicatrices physiques, psychologiques et sociales demeurent vives chez les rescapés, tandis que les bilans font toujours l’objet d’une fracture narrative béante entre le pouvoir public, l’opposition et les organisations de la société civile. Aux origines de la colère : la rupture des engagements initiaux La date du 20 octobre 2022 n’avait rien d’anodin dans le calendrier politique du Tchad. Elle marquait l’échéance exacte des 18 mois de transition militaire initialement annoncés par le Conseil militaire de transition (CMT) à la suite du décès tragique du président Idriss Déby Itno le 21 avril 2021. Ce jeudi-là, des milliers d’habitants sont descendus pacifiquement dans la rue pour exiger la remise effective du pouvoir aux civils et marquer la fin de la tutelle militaire. Lire la suite en commentaire L’élément déclencheur de cette colère populaire résidait dans les conclusions et recommandations adoptées à l’issue du Dialogue national inclusif et souverain (DNIS). Ces assises avaient en effet préconisé de prolonger la période de transition de deux années supplémentaires, tout en accordant au président de transition, le général Mahamat Idriss Déby, le droit formel de se porter candidat à la future élection présidentielle. Pour les formations d’opposition, les mouvements citoyens et une large frange de la population, ces décisions constituaient une rupture unilatérale et flagrante des engagements solennellement pris au démarrage de la transition. L’appel des forces vives : qui avait appelé à manifester ? Bien que les autorités gouvernementales aient pris la décision d’interdire formellement toute manifestation la veille du rassemblement, plusieurs formations politiques et plateformes citoyennes ont maintenu leur mot d’ordre d’action démocratique. Dans son rapport d’enquête exhaustif rendu public en février 2023, la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH), alors présidée par Mahamat Nour Ahmat Ibedou, a officiellement identifié et répertorié les sept formations, coalitions et organisations clés ayant appelé la population à se mobiliser dans la rue : Les Transformateurs, parti politique phare d’opposition dirigé par le Dr Asyongar Succès Masra ; Le Parti socialiste sans frontières (PSF) de Yaya Dillo Djerou Betchi ; Le Front populaire pour la fédération ; Les Patriotes ; Al Takhadoum ; Le Parti des démocrates pour le renouveau (PDR) ; La plateforme citoyenne Wakit Tamma, une vaste coalition d’organisations de la société civile et de mouvements citoyens ainsi que des partis politiques Une journée d’escalade : tirs à balles réelles et corvée sous les matraques Dès les premières heures de la matinée du 20 octobre, la réponse des forces de défense et de sécurité, ainsi que des personnes en civil bien armées, s’est traduite par une intervention d’une extrême sévérité. Dans les ruelles serpentant à travers les quartiers de la capitale N’Djamena comme dans d’autres centres urbains du pays, les forces de l’ordre ont fait un usage massif de gaz lacrymogènes et de tirs à balles réelles pour disperser les cortèges. Quelques heures après ces affrontements meurtriers, la capitale offrait un paysage de désolation absolue : chaussées défoncées, barricades calcinées et milliers de tessons de verre obstruant les axes de circulation. Plusieurs témoignages concordants et recoupés rapportent des scènes où les habitants et les riverains ont été directement contraints par les forces de l’ordre, sous la menace d’insultes et de coups de matraque, de nettoyer manu militari les voies publiques et de dégager les débris du macadam. Le choc des narratifs : « insurrection armée » ou répression d’État ? Quatre ans après les événements, une fracture narrative irréconciliable continue de dresser la version des autorités face aux conclusions présentées par l’opposition et les organismes de défense des droits humains : La version du gouvernement et des alliés du pouvoir : Saleh Kebzabo, Premier ministre de transition au moment des faits, a fermement qualifié cette manifestation d’« insurrection armée » planifiée dans le but de renverser le pouvoir légitime par la force, avec le concours de complicités extérieures. Sur le plan humain, le gouvernement a dressé et maintenu un bilan officiel d’environ une cinquantaine de morts (incluant des membres des forces de défense et de sécurité). Les autorités affirment que la réaction étatique était rigoureusement proportionnée et indispensable au rétablissement de l’ordre constitutionnel et à la préservation de la sécurité nationale. Les accusations de l’opposition, de la CNDH et des ONG : À l’opposé, les partis d’opposition, la CNDH dirigée par Mahamat Nour Ahmat Ibedou, ainsi que les ONG locales et internationales dénoncent un massacre caractérisé et une répression sanglante visant des manifestants aux mains nues. Le rapport de la CNDH et les enquêtes indépendantes font état d’un bilan bien plus lourd : plus d’une centaine de morts, des centaines de blessés par balle, des arrestations massives et arbitraires suivies de déportations vers la prison de haute sécurité de Koro Toro, située en plein désert. Ces violences ont également contraint plusieurs dirigeants politiques à l’exil temporaire, notamment le leader du parti Les Transformateurs, Dr. Asyongar Succès Masra. Quatre ans plus tard : l’abandon des victimes et le règne de l’impunité « Les blessures du corps n’ont jamais été soignées, et celles de l’âme continuent de saigner. » Service Ngardjelaye, journaliste arrêté à son domicile dans la nuit du 19 octobre 2022, puis déporté à Koro Toro, s’apprêtait à effectuer une mission avec une ONG. Quatre ans après, il affirme subir encore les conséquences de cette arrestation. « Aujourd’hui, j’ai perdu mon travail et je suis obligé de vivre loin de ma famille. Ce jour-là, je venais de rentrer de Bongor et je devais me rendre dans la région du lac Tchad pour une mission. Mais des militaires ont escaladé le mur de notre domicile pour procéder à notre arrestation. « J’en garde encore des séquelles jusqu’à présent », témoigne-t-il. Aujourd’hui encore, l’amertume et le sentiment d’abandon prévalent chez les rescapés et les familles des disparus : L’absence de réparations et de soins : pour les nombreux blessés, les handicapés à vie et les ayants droit des victimes décédées, aucun programme d’indemnisation financière, de prise en charge médicale globale ou de soutien psychologique n’a été mis en œuvre par l’État. Une justice au point mort : malgré les requêtes répétées des familles et de la communauté internationale exigeant des enquêtes judiciaires neutres et impartiales, aucune procédure visant à établir la responsabilité de la chaîne de commandement n’a abouti à ce jour. Une cohésion sociale profondément altérée : le traumatisme du « jeudi noir » continue d’alimenter une défiance profonde envers l’appareil judiciaire et les institutions sécuritaires du pays. Alors que le Tchad poursuit sa marche politique, les faits établis et approuvés par les autorités, la CNDH, la société civile et les ONG internationales rappellent avec force qu’aucune stabilité durable ni réconciliation nationale ne pourront s’imposer sans l’instauration d’une véritable justice transitionnelle et la réparation intégrale des préjudices subis par les victimes du 20 octobre 2022. Vivement que justice soit rendue aux victimes et que les responsables répondent de leurs actes..⏱ Temps de lecture estimé : 8 minutes
Quatre ans plus tard, alors que la poussière est retombée sur le macadam de N’Djamena et des grandes villes provinciales, les cicatrices physiques, psychologiques et sociales demeurent vives chez les rescapés, tandis que les bilans font toujours l’objet d’une fracture narrative béante entre le pouvoir public, l’opposition et les organisations de la société civile.
La date du 20 octobre 2022 n’avait rien d’anodin dans le calendrier politique du Tchad. Elle marquait l’échéance exacte des 18 mois de transition militaire initialement annoncés par le Conseil militaire de transition (CMT) à la suite du décès tragique du président Idriss Déby Itno le 21 avril 2021. Ce jeudi-là, des milliers d’habitants sont descendus pacifiquement dans la rue pour exiger la remise effective du pouvoir aux civils et marquer la fin de la tutelle militaire. Lire la suite en commentaire
L’élément déclencheur de cette colère populaire résidait dans les conclusions et recommandations adoptées à l’issue du Dialogue national inclusif et souverain (DNIS). Ces assises avaient en effet préconisé de prolonger la période de transition de deux années supplémentaires, tout en accordant au président de transition, le général Mahamat Idriss Déby, le droit formel de se porter candidat à la future élection présidentielle. Pour les formations d’opposition, les mouvements citoyens et une large frange de la population, ces décisions constituaient une rupture unilatérale et flagrante des engagements solennellement pris au démarrage de la transition.
Bien que les autorités gouvernementales aient pris la décision d’interdire formellement toute manifestation la veille du rassemblement, plusieurs formations politiques et plateformes citoyennes ont maintenu leur mot d’ordre d’action démocratique.
Dans son rapport d’enquête exhaustif rendu public en février 2023, la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH), alors présidée par Mahamat Nour Ahmat Ibedou, a officiellement identifié et répertorié les sept formations, coalitions et organisations clés ayant appelé la population à se mobiliser dans la rue :
Les Transformateurs, parti politique phare d’opposition dirigé par le Dr Asyongar Succès Masra ;
Le Parti socialiste sans frontières (PSF) de Yaya Dillo Djerou Betchi ;
Le Front populaire pour la fédération ;
Les Patriotes ;
Al Takhadoum ;
Le Parti des démocrates pour le renouveau (PDR) ;
La plateforme citoyenne Wakit Tamma, une vaste coalition d’organisations de la société civile et de mouvements citoyens ainsi que des partis politiques
Dès les premières heures de la matinée du 20 octobre, la réponse des forces de défense et de sécurité, ainsi que des personnes en civil bien armées, s’est traduite par une intervention d’une extrême sévérité. Dans les ruelles serpentant à travers les quartiers de la capitale N’Djamena comme dans d’autres centres urbains du pays, les forces de l’ordre ont fait un usage massif de gaz lacrymogènes et de tirs à balles réelles pour disperser les cortèges.
Quelques heures après ces affrontements meurtriers, la capitale offrait un paysage de désolation absolue : chaussées défoncées, barricades calcinées et milliers de tessons de verre obstruant les axes de circulation. Plusieurs témoignages concordants et recoupés rapportent des scènes où les habitants et les riverains ont été directement contraints par les forces de l’ordre, sous la menace d’insultes et de coups de matraque, de nettoyer manu militari les voies publiques et de dégager les débris du macadam.
Quatre ans après les événements, une fracture narrative irréconciliable continue de dresser la version des autorités face aux conclusions présentées par l’opposition et les organismes de défense des droits humains :
La version du gouvernement et des alliés du pouvoir : Saleh Kebzabo, Premier ministre de transition au moment des faits, a fermement qualifié cette manifestation d’« insurrection armée » planifiée dans le but de renverser le pouvoir légitime par la force, avec le concours de complicités extérieures. Sur le plan humain, le gouvernement a dressé et maintenu un bilan officiel d’environ une cinquantaine de morts (incluant des membres des forces de défense et de sécurité). Les autorités affirment que la réaction étatique était rigoureusement proportionnée et indispensable au rétablissement de l’ordre constitutionnel et à la préservation de la sécurité nationale.
Les accusations de l’opposition, de la CNDH et des ONG : À l’opposé, les partis d’opposition, la CNDH dirigée par Mahamat Nour Ahmat Ibedou, ainsi que les ONG locales et internationales dénoncent un massacre caractérisé et une répression sanglante visant des manifestants aux mains nues. Le rapport de la CNDH et les enquêtes indépendantes font état d’un bilan bien plus lourd : plus d’une centaine de morts, des centaines de blessés par balle, des arrestations massives et arbitraires suivies de déportations vers la prison de haute sécurité de Koro Toro, située en plein désert. Ces violences ont également contraint plusieurs dirigeants politiques à l’exil temporaire, notamment le leader du parti Les Transformateurs, Dr. Asyongar Succès Masra.
« Les blessures du corps n’ont jamais été soignées, et celles de l’âme continuent de saigner. »
Service Ngardjelaye, journaliste arrêté à son domicile dans la nuit du 19 octobre 2022, puis déporté à Koro Toro, s’apprêtait à effectuer une mission avec une ONG. Quatre ans après, il affirme subir encore les conséquences de cette arrestation.
« Aujourd’hui, j’ai perdu mon travail et je suis obligé de vivre loin de ma famille. Ce jour-là, je venais de rentrer de Bongor et je devais me rendre dans la région du lac Tchad pour une mission. Mais des militaires ont escaladé le mur de notre domicile pour procéder à notre arrestation. « J’en garde encore des séquelles jusqu’à présent », témoigne-t-il.
Aujourd’hui encore, l’amertume et le sentiment d’abandon prévalent chez les rescapés et les familles des disparus :
L’absence de réparations et de soins : pour les nombreux blessés, les handicapés à vie et les ayants droit des victimes décédées, aucun programme d’indemnisation financière, de prise en charge médicale globale ou de soutien psychologique n’a été mis en œuvre par l’État.
Une justice au point mort : malgré les requêtes répétées des familles et de la communauté internationale exigeant des enquêtes judiciaires neutres et impartiales, aucune procédure visant à établir la responsabilité de la chaîne de commandement n’a abouti à ce jour.
Une cohésion sociale profondément altérée : le traumatisme du « jeudi noir » continue d’alimenter une défiance profonde envers l’appareil judiciaire et les institutions sécuritaires du pays.
Alors que le Tchad poursuit sa marche politique, les faits établis et approuvés par les autorités, la CNDH, la société civile et les ONG internationales rappellent avec force qu’aucune stabilité durable ni réconciliation nationale ne pourront s’imposer sans l’instauration d’une véritable justice transitionnelle et la réparation intégrale des préjudices subis par les victimes du 20 octobre 2022.
Vivement que justice soit rendue aux victimes et que les responsables répondent de leurs actes.