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Tchad : À l’Assemblée nationale, la discipline peut-elle devenir une muselière ?

Tchad : À l’Assemblée nationale, la discipline peut-elle devenir une muselière ?. Article écrit par Éric Ngarlem Toldé. Publié le 2 septembre 2026à 15h53

⏱ Temps de lecture estimé : 13 minutes

Contrôle légitime de la parole ou tentative de musèlement des députés au Tchad ? En appelant les députés à davantage de « rigueur et de mesure » dans leur parole publique, notamment sur les réseaux sociaux, le président de l’Assemblée nationale, Ali Kolotou Tchaïmi, a ouvert un débat qui dépasse la simple question de la discipline parlementaire. Jusqu’où peut aller l’encadrement de la parole d’un élu ? Où s’arrête la responsabilité du député et où commence la liberté d’expression ? Entre ordre institutionnel et liberté de ton, c’est finalement la conception même du débat démocratique qui se trouve posée.. À l’Assemblée nationale tchadienne, le marteau du président ne sert pas uniquement à ouvrir ou à clore une séance. Il peut aussi, par la force d’une déclaration, ouvrir un débat politique. Le 1ᵉʳ septembre 2026, lors de l’ouverture solennelle de la deuxième session ordinaire de l’année, le président de l’Assemblée nationale, Ali Kolotou Tchaïmi, a invité ses collègues à davantage de retenue dans leur communication publique, particulièrement sur les plateformes numériques et les réseaux sociaux. L’allocution a fait l’effet d’une onde de choc sous les voûtes du Palais de la Démocratie de Gassi. Prononcée avec une fermeté martiale devant un parterre de parlementaires, de membres du gouvernement et de diplomates, la déclaration d’Ali Kolotou Tchaïmi ne laissait guère de place à l’ambiguïté. « Il m’importe de rappeler notre attention collective sur la rigueur et la mesure qui doivent caractériser la parole publique du parlementaire, particulièrement sur les réseaux sociaux », a-t-il déclaré. Le propos peut être entendu comme un rappel élémentaire à la responsabilité Mais dans un pays où l’espace public demeure fortement politisé, une question surgit immédiatement : où placer la frontière entre l’exigence légitime de responsabilité et la tentation de contrôler la parole des élus ? La question mérite d’être posée sans procès d’intention. Car une Assemblée nationale n’est pas une salle où tous les députés doivent parler d’une seule voix. Elle est, par définition, un lieu de confrontation des idées, de contradiction, de contrôle et de débat. Et la démocratie, contrairement à une cérémonie militaire, n’a jamais exigé que tout le monde marche au même pas. Le rappel du président : recadrage ou avertissement ? Le président de l’Assemblée nationale dispose naturellement d’une responsabilité particulière dans la conduite des travaux parlementaires. Il lui revient de faire respecter les règles, de maintenir l’ordre dans l’hémicycle et de veiller au bon fonctionnement de l’institution. L’appel à la rigueur, à la mesure et à la responsabilité n’a donc rien, en soi, d’antidémocratique. Un député reste un représentant de la Nation. Sa parole engage sa responsabilité politique et peut avoir des conséquences importantes, particulièrement lorsqu’elle est diffusée instantanément sur les réseaux sociaux. Mais la difficulté commence lorsque la notion de « mesure » devient suffisamment large pour permettre de déterminer quelles opinions peuvent être exprimées et lesquelles doivent être tues. C’est précisément là que les textes doivent parler. Et non les susceptibilités politiques. Ce que dit la Constitution : la liberté d’expression n’est pas facultative La Constitution tchadienne de 2023 reconnaît explicitement les libertés fondamentales. Son article 28 garantit notamment les libertés d’opinion et d’expression, ainsi que la liberté de communication et de presse. Ces libertés peuvent être encadrées pour protéger les droits d’autrui, l’ordre public et les bonnes mœurs, mais elles demeurent des libertés constitutionnellement reconnues. Le texte fondamental va plus loin lorsqu’il aborde directement le statut des parlementaires. L’article 118 consacre l’immunité parlementaire et prévoit qu’aucun parlementaire ne peut être poursuivi, recherché, arrêté, détenu ou jugé pour des opinions ou votes émis dans l’exercice de ses fonctions. Cette disposition n’est pas un cadeau fait aux députés. Elle constitue une garantie institutionnelle. Pourquoi ? Parce qu’un parlementaire doit pouvoir exercer son mandat sans craindre qu’une opinion exprimée dans le cadre de ses fonctions ne lui vaille des représailles. L’immunité parlementaire protège donc moins l’homme que la fonction. Elle protège surtout la possibilité du débat. Mais un réseau social est-il l’hémicycle ? C’est ici que le débat devient plus complexe. La protection constitutionnelle vise expressément les opinions ou votes émis par le parlementaire dans l’exercice de ses fonctions. Cela ne signifie pas que tout propos tenu sur Facebook, TikTok, X (ancien Twitter) ou toute autre plateforme numérique serait automatiquement couvert par l’immunité parlementaire. Un député demeure responsable de ses propos lorsqu’ils sortent du cadre de son mandat et peuvent porter atteinte aux droits d’autrui ou violer la loi. Mais cette nuance ne donne pas pour autant à la présidence de l’Assemblée un pouvoir général de police de la parole politique sur Internet. Il faut donc éviter deux excès. Le premier serait de considérer qu’un député peut tout dire, n’importe comment, au nom de son mandat. Le second serait de considérer qu’un député doit demander une autorisation politique avant de s’exprimer. Rien, dans les textes statutaires du Tchad, n’accorde au président de l’Assemblée nationale un droit de censure ou de tutelle morale sur les prises de position publiques extramuros des députés, y compris sur les réseaux sociaux. Entre l’anarchie verbale et la muselière institutionnelle, il existe un principe simple : la loi. Le règlement intérieur doit être l’arbitre. La Constitution prévoit que le règlement intérieur de chaque chambre détermine notamment le fonctionnement de l’institution et son régime disciplinaire. C’est donc dans ce cadre que doivent être recherchées les limites imposées aux parlementaires. La discipline parlementaire est nécessaire. Sans elle, une assemblée peut rapidement se transformer en marché aux cris, où l’invective remplace l’argument et où le vacarme tient lieu de débat. Mais la discipline n’a de légitimité démocratique que lorsqu’elle repose sur des règles connues, objectives et applicables à tous. Elle ne peut pas devenir une sanction politique déguisée. Un député proche du pouvoir et un député critique doivent être soumis aux mêmes règles. Sinon, ce n’est plus de la discipline. C’est de la sélection politique. Les réseaux sociaux : nouvelle tribune des députés Le débat est d’autant plus important que les réseaux sociaux ont profondément changé le rapport entre les élus et leurs électeurs. Autrefois, un député devait attendre une séance parlementaire, une conférence de presse ou une interview pour faire entendre sa voix. Aujourd’hui, il lui suffit d’un téléphone intelligent. En quelques secondes, une vidéo tournée dans son quartier peut être vue par des milliers de personnes. Cette évolution comporte évidemment des risques : propos excessifs, accusations non documentées, informations erronées, attaques personnelles ou diffusion de contenus susceptibles d’envenimer une situation. Le député doit donc faire preuve de responsabilité. Mais il faut aussi reconnaître que les réseaux sociaux sont devenus un espace de communication politique. Vouloir demander aux parlementaires de ne pas y parler serait aussi absurde que demander à un élu de ne pas parler à ses électeurs sur un marché. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir s’il faut parler, mais comment parler. Takilal Ndolassem : le député qui dérange ? Dans les conversations à N’Djamena, certains regards se tournent naturellement vers des députés connus pour leur liberté de ton. Le nom de Takilal Ndolassem, élu du 7ᵉ arrondissement, revient notamment dans les discussions. Le parlementaire s’est fait remarquer par des prises de position critiques sur certaines pratiques et par des interventions susceptibles de déranger des personnalités influentes. Beaucoup s’accordent à dire que ces paroles sont presque des vérités, et la dernière en date qui a suscité une grande polémique est la monétisation des audiences à la Présidence de la République du Tchad. Il serait cependant imprudent de conclure que la déclaration du président de l’Assemblée lui était directement destinée. Aucune indication publique ne permet, à ce stade, de l’affirmer. D’autres observateurs évoquent également Ngarbatina Lamane, député de Bodo, comme faisant partie des élus dont les prises de parole peuvent alimenter les discussions politiques. Là encore, il convient de distinguer les faits des supputations. Une démocratie sérieuse ne condamne pas quelqu’un sur la base d’un « on dit ». La contradiction n’est pas une faute en démocratie. Il faut rappeler une vérité élémentaire : un parlement n’est pas un club des fans du gouvernement. Le député est élu pour représenter la Nation. La Constitution tchadienne précise d’ailleurs que le parlementaire représente la Nation tout entière et que tout mandat impératif est nul. Cette disposition a une conséquence politique majeure : le député ne reçoit pas son mandat pour répéter mécaniquement les positions d’un parti, d’un groupe, d’un ministre ou d’une autre autorité. Il doit pouvoir exercer son jugement. Il doit pouvoir interroger. Il doit pouvoir contester. Il doit pouvoir demander des comptes. Il doit pouvoir dire que quelque chose ne va pas. Et, lorsque les faits le justifient, il doit pouvoir dénoncer. C’est précisément cette contradiction qui donne un sens au Parlement. Une démocratie sans opposition de voix devient une chambre d’enregistrement. Le risque serait de confondre discipline et uniformité. Une assemblée parfaitement silencieuse peut sembler efficace. Mais une assemblée où personne ne contredit personne est surtout une assemblée qui ne remplit plus pleinement sa fonction démocratique. Le débat parlementaire suppose nécessairement des désaccords. Les députés peuvent s’affronter politiquement sans devenir des ennemis. Ils peuvent défendre des visions différentes du pays. Ils peuvent critiquer le gouvernement. Ils peuvent même se critiquer entre eux. La seule véritable exigence devrait être que la confrontation reste dans le cadre de la loi, du respect des personnes et des règles parlementaires. La démocratie n’est pas l’absence de conflit. Elle est l’organisation pacifique du conflit politique. Et les groupes parlementaires dans tout cela ? La question des groupes parlementaires mérite également d’être posée. Les groupes permettent aux députés de s’organiser politiquement, de coordonner leurs positions et de peser collectivement sur les travaux de l’Assemblée. Mais la logique de groupe ne devrait pas conduire à faire disparaître la liberté individuelle du parlementaire. Le débat politique commence précisément lorsque les élus peuvent confronter leurs positions. L’existence d’une majorité parlementaire ne signifie pas que tous ses membres doivent penser exactement de la même manière. Une majorité disciplinée peut être utile pour gouverner. Une majorité incapable de supporter la contradiction devient dangereuse pour le débat démocratique. Le marteau doit faire respecter les règles, pas les opinions. Le président de l’Assemblée nationale a donc raison sur un point essentiel : la parole parlementaire doit être responsable. Mais cette responsabilité doit fonctionner dans les deux sens. Le député doit répondre de ses propos. Le président de l’Assemblée doit, lui aussi, veiller à ce que les règles ne soient pas utilisées pour réduire au silence les voix discordantes. Le premier protège la crédibilité de l’élu. Le second protège la crédibilité de l’institution. L’un ne doit pas se faire au détriment de l’autre. La meilleure réponse à une déclaration contestable d’un député n’est pas nécessairement la sanction. C’est souvent le débat. Un ministre peut répondre. Un député peut contredire son collègue. Un citoyen peut critiquer l’élu. Un journaliste peut enquêter. Et les faits peuvent trancher. Voilà comment fonctionne une démocratie. Le Tchad a besoin d’une assemblée qui parle. Le Tchad n’a pas besoin d’un hémicycle où les députés avancent avec une muselière invisible. Il a besoin d’une Assemblée capable de parler fort lorsque l’intérêt général l’exige, de parler juste lorsque les faits sont établis et de parler librement lorsque la Constitution le permet. La liberté parlementaire n’est pas un permis d’insulter. Elle n’est pas davantage une licence pour diffuser des accusations sans preuve. Mais la rigueur ne doit jamais devenir le prétexte à l’uniformité. Un député qui ne peut plus poser de questions n’est plus réellement un contrôleur de l’action publique. Un député qui ne peut plus critiquer n’est plus pleinement un représentant. Et un Parlement où la contradiction devient suspecte finit inévitablement par perdre sa raison d’être. Le véritable enjeu posé par la sortie d’Ali Kolotou Tchaïmi est donc moins de savoir s’il faut discipliner les députés que de déterminer où placer la ligne rouge entre responsabilité et musellement. Cette ligne ne devrait pas être tracée selon les humeurs, les rapports de force ou la proximité avec le pouvoir. Elle doit être tracée par la Constitution, les lois et le règlement intérieur. Car dans une République, le marteau du président de l’Assemblée doit faire respecter les règles du débat ; il ne doit pas servir à casser la parole démocratique..

⏱ Temps de lecture estimé : 13 minutes

Contrôle légitime de la parole ou tentative de musèlement des députés au Tchad ? En appelant les députés à davantage de « rigueur et de mesure » dans leur parole publique, notamment sur les réseaux sociaux, le président de l’Assemblée nationale, Ali Kolotou Tchaïmi, a ouvert un débat qui dépasse la simple question de la discipline parlementaire. Jusqu’où peut aller l’encadrement de la parole d’un élu ? Où s’arrête la responsabilité du député et où commence la liberté d’expression ? Entre ordre institutionnel et liberté de ton, c’est finalement la conception même du débat démocratique qui se trouve posée.

À l’Assemblée nationale tchadienne, le marteau du président ne sert pas uniquement à ouvrir ou à clore une séance. Il peut aussi, par la force d’une déclaration, ouvrir un débat politique.

Le 1ᵉʳ septembre 2026, lors de l’ouverture solennelle de la deuxième session ordinaire de l’année, le président de l’Assemblée nationale, Ali Kolotou Tchaïmi, a invité ses collègues à davantage de retenue dans leur communication publique, particulièrement sur les plateformes numériques et les réseaux sociaux. L’allocution a fait l’effet d’une onde de choc sous les voûtes du Palais de la Démocratie de Gassi. Prononcée avec une fermeté martiale devant un parterre de parlementaires, de membres du gouvernement et de diplomates, la déclaration d’Ali Kolotou Tchaïmi ne laissait guère de place à l’ambiguïté. « Il m’importe de rappeler notre attention collective sur la rigueur et la mesure qui doivent caractériser la parole publique du parlementaire, particulièrement sur les réseaux sociaux », a-t-il déclaré.

Le propos peut être entendu comme un rappel élémentaire à la responsabilité

Mais dans un pays où l’espace public demeure fortement politisé, une question surgit immédiatement : où placer la frontière entre l’exigence légitime de responsabilité et la tentation de contrôler la parole des élus ?

La question mérite d’être posée sans procès d’intention.

Car une Assemblée nationale n’est pas une salle où tous les députés doivent parler d’une seule voix. Elle est, par définition, un lieu de confrontation des idées, de contradiction, de contrôle et de débat.

Et la démocratie, contrairement à une cérémonie militaire, n’a jamais exigé que tout le monde marche au même pas.

Le rappel du président : recadrage ou avertissement ?

Le président de l’Assemblée nationale dispose naturellement d’une responsabilité particulière dans la conduite des travaux parlementaires.

Il lui revient de faire respecter les règles, de maintenir l’ordre dans l’hémicycle et de veiller au bon fonctionnement de l’institution.

L’appel à la rigueur, à la mesure et à la responsabilité n’a donc rien, en soi, d’antidémocratique.

Un député reste un représentant de la Nation. Sa parole engage sa responsabilité politique et peut avoir des conséquences importantes, particulièrement lorsqu’elle est diffusée instantanément sur les réseaux sociaux.

Mais la difficulté commence lorsque la notion de « mesure » devient suffisamment large pour permettre de déterminer quelles opinions peuvent être exprimées et lesquelles doivent être tues.

C’est précisément là que les textes doivent parler.

Et non les susceptibilités politiques.

Ce que dit la Constitution : la liberté d’expression n’est pas facultative

La Constitution tchadienne de 2023 reconnaît explicitement les libertés fondamentales.

Son article 28 garantit notamment les libertés d’opinion et d’expression, ainsi que la liberté de communication et de presse. Ces libertés peuvent être encadrées pour protéger les droits d’autrui, l’ordre public et les bonnes mœurs, mais elles demeurent des libertés constitutionnellement reconnues.

Le texte fondamental va plus loin lorsqu’il aborde directement le statut des parlementaires.

L’article 118 consacre l’immunité parlementaire et prévoit qu’aucun parlementaire ne peut être poursuivi, recherché, arrêté, détenu ou jugé pour des opinions ou votes émis dans l’exercice de ses fonctions.

Cette disposition n’est pas un cadeau fait aux députés.

Elle constitue une garantie institutionnelle.

Pourquoi ?

Parce qu’un parlementaire doit pouvoir exercer son mandat sans craindre qu’une opinion exprimée dans le cadre de ses fonctions ne lui vaille des représailles.

L’immunité parlementaire protège donc moins l’homme que la fonction.

Elle protège surtout la possibilité du débat.

Mais un réseau social est-il l’hémicycle ?

C’est ici que le débat devient plus complexe.

La protection constitutionnelle vise expressément les opinions ou votes émis par le parlementaire dans l’exercice de ses fonctions. Cela ne signifie pas que tout propos tenu sur Facebook, TikTok, X (ancien Twitter) ou toute autre plateforme numérique serait automatiquement couvert par l’immunité parlementaire.

Un député demeure responsable de ses propos lorsqu’ils sortent du cadre de son mandat et peuvent porter atteinte aux droits d’autrui ou violer la loi.

Mais cette nuance ne donne pas pour autant à la présidence de l’Assemblée un pouvoir général de police de la parole politique sur Internet.

Il faut donc éviter deux excès.

Le premier serait de considérer qu’un député peut tout dire, n’importe comment, au nom de son mandat.

Le second serait de considérer qu’un député doit demander une autorisation politique avant de s’exprimer.

Rien, dans les textes statutaires du Tchad, n’accorde au président de l’Assemblée nationale un droit de censure ou de tutelle morale sur les prises de position publiques extramuros des députés, y compris sur les réseaux sociaux.

Entre l’anarchie verbale et la muselière institutionnelle, il existe un principe simple : la loi.

Le règlement intérieur doit être l’arbitre.

La Constitution prévoit que le règlement intérieur de chaque chambre détermine notamment le fonctionnement de l’institution et son régime disciplinaire.

C’est donc dans ce cadre que doivent être recherchées les limites imposées aux parlementaires.

La discipline parlementaire est nécessaire.

Sans elle, une assemblée peut rapidement se transformer en marché aux cris, où l’invective remplace l’argument et où le vacarme tient lieu de débat.

Mais la discipline n’a de légitimité démocratique que lorsqu’elle repose sur des règles connues, objectives et applicables à tous.

Elle ne peut pas devenir une sanction politique déguisée.

Un député proche du pouvoir et un député critique doivent être soumis aux mêmes règles.

Sinon, ce n’est plus de la discipline.

C’est de la sélection politique.

Les réseaux sociaux : nouvelle tribune des députés

Le débat est d’autant plus important que les réseaux sociaux ont profondément changé le rapport entre les élus et leurs électeurs.

Autrefois, un député devait attendre une séance parlementaire, une conférence de presse ou une interview pour faire entendre sa voix.

Aujourd’hui, il lui suffit d’un téléphone intelligent.

En quelques secondes, une vidéo tournée dans son quartier peut être vue par des milliers de personnes.

Cette évolution comporte évidemment des risques : propos excessifs, accusations non documentées, informations erronées, attaques personnelles ou diffusion de contenus susceptibles d’envenimer une situation.

Le député doit donc faire preuve de responsabilité.

Mais il faut aussi reconnaître que les réseaux sociaux sont devenus un espace de communication politique.

Vouloir demander aux parlementaires de ne pas y parler serait aussi absurde que demander à un élu de ne pas parler à ses électeurs sur un marché.

Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir s’il faut parler, mais comment parler.

Takilal Ndolassem : le député qui dérange ?

Dans les conversations à N’Djamena, certains regards se tournent naturellement vers des députés connus pour leur liberté de ton.

Le nom de Takilal Ndolassem, élu du 7ᵉ arrondissement, revient notamment dans les discussions.

Le parlementaire s’est fait remarquer par des prises de position critiques sur certaines pratiques et par des interventions susceptibles de déranger des personnalités influentes. Beaucoup s’accordent à dire que ces paroles sont presque des vérités, et la dernière en date qui a suscité une grande polémique est la monétisation des audiences à la Présidence de la République du Tchad.

Il serait cependant imprudent de conclure que la déclaration du président de l’Assemblée lui était directement destinée.

Aucune indication publique ne permet, à ce stade, de l’affirmer.

D’autres observateurs évoquent également Ngarbatina Lamane, député de Bodo, comme faisant partie des élus dont les prises de parole peuvent alimenter les discussions politiques.

Là encore, il convient de distinguer les faits des supputations.

Une démocratie sérieuse ne condamne pas quelqu’un sur la base d’un « on dit ».

La contradiction n’est pas une faute en démocratie.

Il faut rappeler une vérité élémentaire : un parlement n’est pas un club des fans du gouvernement.

Le député est élu pour représenter la Nation. La Constitution tchadienne précise d’ailleurs que le parlementaire représente la Nation tout entière et que tout mandat impératif est nul.

Cette disposition a une conséquence politique majeure : le député ne reçoit pas son mandat pour répéter mécaniquement les positions d’un parti, d’un groupe, d’un ministre ou d’une autre autorité.

Il doit pouvoir exercer son jugement.

Il doit pouvoir interroger.

Il doit pouvoir contester.

Il doit pouvoir demander des comptes.

Il doit pouvoir dire que quelque chose ne va pas.

Et, lorsque les faits le justifient, il doit pouvoir dénoncer.

C’est précisément cette contradiction qui donne un sens au Parlement.

Une démocratie sans opposition de voix devient une chambre d’enregistrement.

Le risque serait de confondre discipline et uniformité.

Une assemblée parfaitement silencieuse peut sembler efficace.

Mais une assemblée où personne ne contredit personne est surtout une assemblée qui ne remplit plus pleinement sa fonction démocratique.

Le débat parlementaire suppose nécessairement des désaccords.

Les députés peuvent s’affronter politiquement sans devenir des ennemis.

Ils peuvent défendre des visions différentes du pays.

Ils peuvent critiquer le gouvernement.

Ils peuvent même se critiquer entre eux.

La seule véritable exigence devrait être que la confrontation reste dans le cadre de la loi, du respect des personnes et des règles parlementaires.

La démocratie n’est pas l’absence de conflit. Elle est l’organisation pacifique du conflit politique.

Et les groupes parlementaires dans tout cela ?

La question des groupes parlementaires mérite également d’être posée.

Les groupes permettent aux députés de s’organiser politiquement, de coordonner leurs positions et de peser collectivement sur les travaux de l’Assemblée.

Mais la logique de groupe ne devrait pas conduire à faire disparaître la liberté individuelle du parlementaire.

Le débat politique commence précisément lorsque les élus peuvent confronter leurs positions.

L’existence d’une majorité parlementaire ne signifie pas que tous ses membres doivent penser exactement de la même manière.

Une majorité disciplinée peut être utile pour gouverner.

Une majorité incapable de supporter la contradiction devient dangereuse pour le débat démocratique.

Le marteau doit faire respecter les règles, pas les opinions.

Le président de l’Assemblée nationale a donc raison sur un point essentiel : la parole parlementaire doit être responsable.

Mais cette responsabilité doit fonctionner dans les deux sens.

Le député doit répondre de ses propos.

Le président de l’Assemblée doit, lui aussi, veiller à ce que les règles ne soient pas utilisées pour réduire au silence les voix discordantes.

Le premier protège la crédibilité de l’élu.

Le second protège la crédibilité de l’institution.

L’un ne doit pas se faire au détriment de l’autre.

La meilleure réponse à une déclaration contestable d’un député n’est pas nécessairement la sanction.

C’est souvent le débat.

Un ministre peut répondre.

Un député peut contredire son collègue.

Un citoyen peut critiquer l’élu.

Un journaliste peut enquêter.

Et les faits peuvent trancher.

Voilà comment fonctionne une démocratie.

Le Tchad a besoin d’une assemblée qui parle.

Le Tchad n’a pas besoin d’un hémicycle où les députés avancent avec une muselière invisible.

Il a besoin d’une Assemblée capable de parler fort lorsque l’intérêt général l’exige, de parler juste lorsque les faits sont établis et de parler librement lorsque la Constitution le permet.

La liberté parlementaire n’est pas un permis d’insulter. Elle n’est pas davantage une licence pour diffuser des accusations sans preuve. Mais la rigueur ne doit jamais devenir le prétexte à l’uniformité.

Un député qui ne peut plus poser de questions n’est plus réellement un contrôleur de l’action publique. Un député qui ne peut plus critiquer n’est plus pleinement un représentant. Et un Parlement où la contradiction devient suspecte finit inévitablement par perdre sa raison d’être.

Le véritable enjeu posé par la sortie d’Ali Kolotou Tchaïmi est donc moins de savoir s’il faut discipliner les députés que de déterminer où placer la ligne rouge entre responsabilité et musellement.

Cette ligne ne devrait pas être tracée selon les humeurs, les rapports de force ou la proximité avec le pouvoir.

Elle doit être tracée par la Constitution, les lois et le règlement intérieur.

Car dans une République, le marteau du président de l’Assemblée doit faire respecter les règles du débat ; il ne doit pas servir à casser la parole démocratique.

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