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À l’approche du troisième sommet Russie-Afrique, prévu les 28 et 29 octobre 2026, Moscou entend réaffirmer son influence sur le continent africain. Mais entre les attaques de drones ukrainiens, les perturbations du trafic aérien, les controverses entourant les opérations russes en Afrique et les accusations d’enrôlement de jeunes Africains dans la guerre en Ukraine, le discours russe sur la souveraineté et le partenariat gagnant-gagnant se heurte à de sérieuses contradictions. Par Éric Topona.. Le troisième sommet Russie-Afrique s’ouvre dans un climat particulièrement tendu, bien loin de l’enthousiasme qui avait marqué la première édition en 2023. Cette fois, la Russie doit composer avec une série de difficultés militaires, sécuritaires et diplomatiques qui interrogent sa capacité à incarner le partenaire stratégique qu’elle prétend être pour les États africains. Pour Moscou, l’enjeu dépasse la simple organisation d’une rencontre diplomatique. Il s’agit de préserver son influence sur le continent et de convaincre ses partenaires africains de la solidité de son offre politique, économique et sécuritaire. Or, une contradiction majeure s’impose : comment une puissance qui revendique un rôle de garant de la sécurité dans plusieurs pays africains peut-elle rassurer ses partenaires alors que son propre territoire est confronté à des attaques de drones et à des perturbations de son espace aérien ? L’argument sécuritaire, longtemps présenté comme l’un des principaux atouts de la diplomatie russe en Afrique, pourrait ainsi devenir l’un de ses points de vulnérabilité. Des attaques de drones qui fragilisent l’image de la puissance russe Selon les autorités russes, 630 drones ukrainiens auraient été lancés en direction de Moscou entre le mercredi 21 et le jeudi 22 octobre. Ces attaques illustrent les difficultés auxquelles les autorités russes sont confrontées pour protéger certaines infrastructures et garantir la continuité du trafic aérien civil. Annulations de vols, retards et restrictions de circulation aérienne se multiplient dans plusieurs grands aéroports du pays. Début octobre, à quelques semaines de l’ouverture du sommet, les services aéronautiques russes auraient également mis en place des mesures d’urgence susceptibles d’entraîner des fermetures temporaires de l’espace aérien. Dans ce contexte, l’Agence de l’Union européenne pour la sécurité aérienne (AESA, ou EASA en anglais) a recommandé aux ressortissants européens d’éviter certaines zones de navigation aérienne situées à l’ouest du 60ᵉ méridien est jusqu’au 31 janvier 2027. Ces restrictions soulèvent des interrogations sur les conditions de sécurité dans lesquelles les délégations étrangères doivent se rendre en Russie. Pour les représentants africains attendus à Moscou, la situation présente une ironie difficile à ignorer : ils se rendent dans un pays dont les autorités font de la sécurité l’un des piliers de leur coopération avec l’Afrique, alors même que la guerre en Ukraine continue de produire des effets jusque dans l’espace aérien russe. Les infrastructures numériques russes dans le viseur ukrainien Les attaques ukrainiennes ne se limitent pas aux infrastructures militaires. Elles viseraient également des installations numériques stratégiques, notamment des centres de données liés à de grands groupes technologiques russes. Ces infrastructures jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des services numériques, mais aussi dans la diffusion des informations et des récits politiques de Moscou à l’étranger. Le ciblage de tels équipements pourrait donc avoir des conséquences qui dépassent les seules perturbations techniques. Il pourrait affecter la capacité de la Russie à assurer la continuité de ses services numériques et à projeter son influence informationnelle, notamment en Afrique, où la compétition entre puissances s’étend également au terrain médiatique. Dans un article publié le 21 octobre, The Conversation évoque les conséquences d’attaques contre des infrastructures numériques russes, notamment des perturbations affectant différents services en ligne. Toutefois, l’ampleur exacte des dégâts et leur impact sur les capacités numériques russes doivent être appréciés à partir de données vérifiées. Quoi qu’il en soit, ces événements rappellent que la puissance technologique d’un État ne se mesure pas uniquement à sa capacité d’influence à l’étranger, mais aussi à sa faculté de protéger ses propres infrastructures stratégiques. Un programme ambitieux, mais des interrogations persistantes Au-delà du contexte sécuritaire, c’est le contenu même de cette rencontre qui mérite examen. Dans sa communication officielle, Moscou présente l’événement comme un « forum économique et humanitaire ». Son programme, rendu public le 20 octobre 2026, s’articule autour d’un thème central : « Développons ensemble une coopération mutuellement bénéfique et le potentiel de chaque pays d’Afrique ». Les discussions doivent porter sur quatre grands axes : la souveraineté comme fondement du développement durable ; l’économie d’un ordre mondial souverain ; la coopération socio-humanitaire et le capital humain ; les technologies et les innovations au service de la qualité de vie. Sur le papier, les ambitions sont considérables. Souveraineté, développement, coopération économique, capital humain et innovation constituent autant de priorités pour les pays africains. Mais une question demeure : ces engagements se traduiront-ils par des résultats concrets ou resteront-ils au stade des déclarations diplomatiques ? En deux journées de travaux, les participants devront aborder un éventail particulièrement large de sujets. Cette accumulation de thèmes risque de rendre difficile l’évaluation des engagements pris, à moins que des objectifs précis, des calendriers et des mécanismes de suivi ne soient définis. Surtout, la pertinence de ces discussions dépendra de la capacité des partenaires à confronter les principes proclamés aux pratiques observées sur le terrain. Souveraineté africaine : celle des peuples ou celle des dirigeants ? La question de la souveraineté occupe une place centrale dans le discours russe à destination de l’Afrique. Moscou se présente comme un partenaire respectueux de l’indépendance des États, opposé aux ingérences extérieures et favorable à un ordre international multipolaire. Mais cette rhétorique soulève une interrogation fondamentale : de quelle souveraineté parle-t-on lorsque les libertés politiques reculent et que les populations disposent de moins en moins de moyens pour demander des comptes à leurs dirigeants ? Dans plusieurs pays africains où la Russie a renforcé sa présence, notamment au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), les transitions militaires se prolongent tandis que les perspectives de retour à un ordre constitutionnel pluraliste restent incertaines. Les partis politiques sont confrontés à des restrictions, certains responsables politiques sont réduits au silence ou contraints à l’exil, et les mécanismes de contrôle démocratique se trouvent fragilisés. La souveraineté ne saurait pourtant se réduire à la capacité d’un gouvernement à échapper aux pressions étrangères. Elle implique également le droit des citoyens à choisir leurs dirigeants, à exprimer librement leurs opinions et à demander des comptes aux institutions publiques. Au Burkina Faso, le débat sur la démocratie a notamment été ravivé par les déclarations du capitaine Ibrahim Traoré, qui a contesté l’adéquation du modèle démocratique aux réalités africaines. Dans ces conditions, la rencontre de Moscou devra répondre à une question essentielle : la souveraineté défendue par la Russie est-elle d’abord celle des peuples africains ou celle des pouvoirs en place qui recherchent son soutien diplomatique et sécuritaire ? Cette distinction n’a rien d’accessoire. Elle se situe au cœur même de la crédibilité du partenariat proposé. Africa Corps et Wagner : la sécurité au prix de quelles concessions ? La coopération sécuritaire constitue l’un des principaux instruments de l’influence russe sur le continent. Après la disparition d’Evgueni Prigojine, l’appareil russe a poursuivi ses opérations en Afrique, notamment à travers Africa Corps, dans le prolongement de la présence du groupe Wagner. Moscou présente cette coopération comme une réponse aux menaces terroristes et aux besoins de sécurité de ses partenaires. Mais les opérations de ces structures paramilitaires font également l’objet d’accusations graves concernant des atteintes aux droits humains, des exactions contre des civils et l’exploitation de ressources naturelles. Un rapport publié en février 2023 par l’organisation Global Initiative Against Transnational Organized Crime, auquel ont contribué Thierry Vircoulon, Julia Stanyard et Julian Rademeyer, décrivait déjà l’influence croissante du groupe Wagner dans l’engagement russe en Afrique. Le document faisait état d’accusations portant notamment sur les violences contre les civils, les campagnes de désinformation, les fraudes électorales et les activités liées au commerce de ressources naturelles. Ces accusations soulèvent une question de fond : la coopération sécuritaire renforce-t-elle durablement la capacité des États africains à assurer leur propre sécurité ou crée-t-elle de nouvelles dépendances ? Car un partenariat ne peut être jugé uniquement à l’aune des moyens militaires déployés. Il doit aussi être évalué au regard de ses conséquences pour les populations, du respect des droits fondamentaux et de la transparence des accords conclus. La lutte contre le terrorisme ne saurait constituer un blanc-seing autorisant des acteurs étrangers à s’affranchir des obligations relatives à la protection des civils. La souveraineté implique également que les États partenaires puissent contrôler les opérations menées sur leur territoire, connaître les termes des accords qui les encadrent et demander des comptes en cas de violations. Les pavillons africains instrumentalisés pour contourner les sanctions ? Autre sujet sensible : les pratiques associées à la flotte fantôme russe, utilisée pour maintenir certaines exportations d’hydrocarbures malgré les sanctions occidentales. Des navires opérant dans ce dispositif ont été accusés de recourir à des pavillons étrangers et à des montages destinés à dissimuler leur véritable rattachement ou à contourner les restrictions internationales. Lorsque des pavillons africains sont utilisés dans des conditions irrégulières, les États concernés peuvent se retrouver exposés à des risques diplomatiques, juridiques et économiques qu’ils n’ont pas nécessairement choisis. Une telle situation pose directement la question du respect de leur souveraineté. Le pavillon d’un pays n’est pas un simple accessoire administratif : il engage son identité juridique et peut avoir des conséquences sur sa responsabilité dans le cadre du droit maritime international. Pour les gouvernements africains, l’enjeu consiste donc à protéger leurs intérêts et à s’assurer que leur identité nationale ne soit pas utilisée pour servir des stratégies économiques ou géopolitiques étrangères. Le discours sur le respect mutuel et la coopération équitable gagnerait, sur ce point, à s’accompagner de garanties précises et vérifiables. De jeunes Africains recrutés pour combattre en Ukraine La question du recrutement de ressortissants africains pour participer à la guerre en Ukraine constitue un autre sujet particulièrement préoccupant. Selon plusieurs enquêtes et alertes, des jeunes Africains auraient été attirés en Russie par des promesses d’emplois civils, de possibilités d’études, d’opportunités sportives ou de titres de séjour. Certains se seraient ensuite retrouvés engagés dans des contrats militaires, parfois dans des circonstances dénoncées comme trompeuses ou coercitives. Une étude publiée en mai 2026 par le Centre d’études stratégiques de l’Afrique a alerté sur des mécanismes de recrutement visant notamment des demandeurs d’emploi et des étudiants africains. Le document décrit des pratiques dans lesquelles des promesses initiales d’opportunités civiles seraient suivies de pressions pour signer des contrats militaires. Ces témoignages et travaux d’enquête appellent à des vérifications rigoureuses au cas par cas. Ils mettent néanmoins en évidence un risque majeur : celui de voir la vulnérabilité économique de la jeunesse africaine exploitée dans un conflit armé qui ne la concerne pas directement. Pour les familles, les conséquences peuvent être dramatiques. Pour les États africains, elles soulèvent des questions de protection consulaire, de responsabilité et de prévention des recrutements abusifs. Dès lors, une interrogation s’impose aux dirigeants africains qui participeront au forum de Moscou : auront-ils le courage d’aborder directement avec Vladimir Poutine le sort de leurs ressortissants susceptibles d’avoir été recrutés dans ces conditions ? Le silence sur cette question, si elle n’est pas soulevée, serait difficile à concilier avec les discours officiels sur la défense de la jeunesse, le développement du capital humain et le respect de la souveraineté africaine. Moscou 2026 : le temps des discours ne suffit plus Le troisième rendez-vous Russie-Afrique intervient dans un contexte sensiblement différent de celui de 2023. La Russie doit faire face aux conséquences de la guerre en Ukraine, à des défis sécuritaires sur son propre territoire et aux interrogations croissantes que suscitent certaines dimensions de sa présence en Afrique. Pour les pays africains, l’enjeu n’est pas de choisir mécaniquement entre Moscou et les autres puissances internationales. Il est de définir des partenariats qui servent leurs intérêts, renforcent leurs capacités nationales et respectent les droits de leurs populations. La diversification des alliances peut constituer un levier d’autonomie stratégique. Mais elle perd une grande partie de sa portée si elle conduit à remplacer une dépendance par une autre, sans transparence ni mécanismes de contrôle. Les dirigeants africains réunis à Moscou devront donc dépasser les déclarations de principe. Ils devront notamment examiner les conditions réelles de la coopération sécuritaire, les retombées économiques des accords, la protection des ressortissants africains et les garanties offertes en matière de souveraineté. En définitive, la crédibilité du partenariat Russie-Afrique ne se mesurera ni au nombre de délégations présentes ni à la solennité des discours, mais aux résultats obtenus et aux garanties apportées aux peuples africains. En 2023, Moscou apparaissait comme une destination diplomatique incontournable pour de nombreux dirigeants du continent. En 2026, les attentes demeurent, mais les contradictions sont plus difficiles à ignorer. Le temps des promesses ne peut indéfiniment tenir lieu de bilan. À Moscou, les dirigeants africains auront l’occasion de démontrer si la souveraineté qu’ils invoquent est un principe destiné à protéger leurs peuples ou un slogan diplomatique au service des intérêts des pouvoirs en place..⏱ Temps de lecture estimé : 13 minutes
Le troisième sommet Russie-Afrique s’ouvre dans un climat particulièrement tendu, bien loin de l’enthousiasme qui avait marqué la première édition en 2023. Cette fois, la Russie doit composer avec une série de difficultés militaires, sécuritaires et diplomatiques qui interrogent sa capacité à incarner le partenaire stratégique qu’elle prétend être pour les États africains.
Pour Moscou, l’enjeu dépasse la simple organisation d’une rencontre diplomatique. Il s’agit de préserver son influence sur le continent et de convaincre ses partenaires africains de la solidité de son offre politique, économique et sécuritaire.
Or, une contradiction majeure s’impose : comment une puissance qui revendique un rôle de garant de la sécurité dans plusieurs pays africains peut-elle rassurer ses partenaires alors que son propre territoire est confronté à des attaques de drones et à des perturbations de son espace aérien ?
L’argument sécuritaire, longtemps présenté comme l’un des principaux atouts de la diplomatie russe en Afrique, pourrait ainsi devenir l’un de ses points de vulnérabilité.
Selon les autorités russes, 630 drones ukrainiens auraient été lancés en direction de Moscou entre le mercredi 21 et le jeudi 22 octobre. Ces attaques illustrent les difficultés auxquelles les autorités russes sont confrontées pour protéger certaines infrastructures et garantir la continuité du trafic aérien civil.
Annulations de vols, retards et restrictions de circulation aérienne se multiplient dans plusieurs grands aéroports du pays. Début octobre, à quelques semaines de l’ouverture du sommet, les services aéronautiques russes auraient également mis en place des mesures d’urgence susceptibles d’entraîner des fermetures temporaires de l’espace aérien.
Dans ce contexte, l’Agence de l’Union européenne pour la sécurité aérienne (AESA, ou EASA en anglais) a recommandé aux ressortissants européens d’éviter certaines zones de navigation aérienne situées à l’ouest du 60ᵉ méridien est jusqu’au 31 janvier 2027.
Ces restrictions soulèvent des interrogations sur les conditions de sécurité dans lesquelles les délégations étrangères doivent se rendre en Russie.
Pour les représentants africains attendus à Moscou, la situation présente une ironie difficile à ignorer : ils se rendent dans un pays dont les autorités font de la sécurité l’un des piliers de leur coopération avec l’Afrique, alors même que la guerre en Ukraine continue de produire des effets jusque dans l’espace aérien russe.
Les attaques ukrainiennes ne se limitent pas aux infrastructures militaires. Elles viseraient également des installations numériques stratégiques, notamment des centres de données liés à de grands groupes technologiques russes.
Ces infrastructures jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des services numériques, mais aussi dans la diffusion des informations et des récits politiques de Moscou à l’étranger.
Le ciblage de tels équipements pourrait donc avoir des conséquences qui dépassent les seules perturbations techniques. Il pourrait affecter la capacité de la Russie à assurer la continuité de ses services numériques et à projeter son influence informationnelle, notamment en Afrique, où la compétition entre puissances s’étend également au terrain médiatique.
Dans un article publié le 21 octobre, The Conversation évoque les conséquences d’attaques contre des infrastructures numériques russes, notamment des perturbations affectant différents services en ligne.
Toutefois, l’ampleur exacte des dégâts et leur impact sur les capacités numériques russes doivent être appréciés à partir de données vérifiées.
Quoi qu’il en soit, ces événements rappellent que la puissance technologique d’un État ne se mesure pas uniquement à sa capacité d’influence à l’étranger, mais aussi à sa faculté de protéger ses propres infrastructures stratégiques.
Au-delà du contexte sécuritaire, c’est le contenu même de cette rencontre qui mérite examen.
Dans sa communication officielle, Moscou présente l’événement comme un « forum économique et humanitaire ». Son programme, rendu public le 20 octobre 2026, s’articule autour d’un thème central : « Développons ensemble une coopération mutuellement bénéfique et le potentiel de chaque pays d’Afrique ».
Les discussions doivent porter sur quatre grands axes :
la souveraineté comme fondement du développement durable ;
l’économie d’un ordre mondial souverain ;
la coopération socio-humanitaire et le capital humain ;
les technologies et les innovations au service de la qualité de vie.
Sur le papier, les ambitions sont considérables. Souveraineté, développement, coopération économique, capital humain et innovation constituent autant de priorités pour les pays africains.
Mais une question demeure : ces engagements se traduiront-ils par des résultats concrets ou resteront-ils au stade des déclarations diplomatiques ?
En deux journées de travaux, les participants devront aborder un éventail particulièrement large de sujets. Cette accumulation de thèmes risque de rendre difficile l’évaluation des engagements pris, à moins que des objectifs précis, des calendriers et des mécanismes de suivi ne soient définis.
Surtout, la pertinence de ces discussions dépendra de la capacité des partenaires à confronter les principes proclamés aux pratiques observées sur le terrain.
La question de la souveraineté occupe une place centrale dans le discours russe à destination de l’Afrique. Moscou se présente comme un partenaire respectueux de l’indépendance des États, opposé aux ingérences extérieures et favorable à un ordre international multipolaire.
Mais cette rhétorique soulève une interrogation fondamentale : de quelle souveraineté parle-t-on lorsque les libertés politiques reculent et que les populations disposent de moins en moins de moyens pour demander des comptes à leurs dirigeants ?
Dans plusieurs pays africains où la Russie a renforcé sa présence, notamment au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), les transitions militaires se prolongent tandis que les perspectives de retour à un ordre constitutionnel pluraliste restent incertaines.
Les partis politiques sont confrontés à des restrictions, certains responsables politiques sont réduits au silence ou contraints à l’exil, et les mécanismes de contrôle démocratique se trouvent fragilisés.
La souveraineté ne saurait pourtant se réduire à la capacité d’un gouvernement à échapper aux pressions étrangères. Elle implique également le droit des citoyens à choisir leurs dirigeants, à exprimer librement leurs opinions et à demander des comptes aux institutions publiques.
Au Burkina Faso, le débat sur la démocratie a notamment été ravivé par les déclarations du capitaine Ibrahim Traoré, qui a contesté l’adéquation du modèle démocratique aux réalités africaines.
Dans ces conditions, la rencontre de Moscou devra répondre à une question essentielle : la souveraineté défendue par la Russie est-elle d’abord celle des peuples africains ou celle des pouvoirs en place qui recherchent son soutien diplomatique et sécuritaire ?
Cette distinction n’a rien d’accessoire. Elle se situe au cœur même de la crédibilité du partenariat proposé.
La coopération sécuritaire constitue l’un des principaux instruments de l’influence russe sur le continent.
Après la disparition d’Evgueni Prigojine, l’appareil russe a poursuivi ses opérations en Afrique, notamment à travers Africa Corps, dans le prolongement de la présence du groupe Wagner.
Moscou présente cette coopération comme une réponse aux menaces terroristes et aux besoins de sécurité de ses partenaires. Mais les opérations de ces structures paramilitaires font également l’objet d’accusations graves concernant des atteintes aux droits humains, des exactions contre des civils et l’exploitation de ressources naturelles.
Un rapport publié en février 2023 par l’organisation Global Initiative Against Transnational Organized Crime, auquel ont contribué Thierry Vircoulon, Julia Stanyard et Julian Rademeyer, décrivait déjà l’influence croissante du groupe Wagner dans l’engagement russe en Afrique. Le document faisait état d’accusations portant notamment sur les violences contre les civils, les campagnes de désinformation, les fraudes électorales et les activités liées au commerce de ressources naturelles.
Ces accusations soulèvent une question de fond : la coopération sécuritaire renforce-t-elle durablement la capacité des États africains à assurer leur propre sécurité ou crée-t-elle de nouvelles dépendances ?
Car un partenariat ne peut être jugé uniquement à l’aune des moyens militaires déployés. Il doit aussi être évalué au regard de ses conséquences pour les populations, du respect des droits fondamentaux et de la transparence des accords conclus.
La lutte contre le terrorisme ne saurait constituer un blanc-seing autorisant des acteurs étrangers à s’affranchir des obligations relatives à la protection des civils.
La souveraineté implique également que les États partenaires puissent contrôler les opérations menées sur leur territoire, connaître les termes des accords qui les encadrent et demander des comptes en cas de violations.
Autre sujet sensible : les pratiques associées à la flotte fantôme russe, utilisée pour maintenir certaines exportations d’hydrocarbures malgré les sanctions occidentales.
Des navires opérant dans ce dispositif ont été accusés de recourir à des pavillons étrangers et à des montages destinés à dissimuler leur véritable rattachement ou à contourner les restrictions internationales.
Lorsque des pavillons africains sont utilisés dans des conditions irrégulières, les États concernés peuvent se retrouver exposés à des risques diplomatiques, juridiques et économiques qu’ils n’ont pas nécessairement choisis.
Une telle situation pose directement la question du respect de leur souveraineté. Le pavillon d’un pays n’est pas un simple accessoire administratif : il engage son identité juridique et peut avoir des conséquences sur sa responsabilité dans le cadre du droit maritime international.
Pour les gouvernements africains, l’enjeu consiste donc à protéger leurs intérêts et à s’assurer que leur identité nationale ne soit pas utilisée pour servir des stratégies économiques ou géopolitiques étrangères.
Le discours sur le respect mutuel et la coopération équitable gagnerait, sur ce point, à s’accompagner de garanties précises et vérifiables.
La question du recrutement de ressortissants africains pour participer à la guerre en Ukraine constitue un autre sujet particulièrement préoccupant.
Selon plusieurs enquêtes et alertes, des jeunes Africains auraient été attirés en Russie par des promesses d’emplois civils, de possibilités d’études, d’opportunités sportives ou de titres de séjour. Certains se seraient ensuite retrouvés engagés dans des contrats militaires, parfois dans des circonstances dénoncées comme trompeuses ou coercitives.
Une étude publiée en mai 2026 par le Centre d’études stratégiques de l’Afrique a alerté sur des mécanismes de recrutement visant notamment des demandeurs d’emploi et des étudiants africains. Le document décrit des pratiques dans lesquelles des promesses initiales d’opportunités civiles seraient suivies de pressions pour signer des contrats militaires.
Ces témoignages et travaux d’enquête appellent à des vérifications rigoureuses au cas par cas. Ils mettent néanmoins en évidence un risque majeur : celui de voir la vulnérabilité économique de la jeunesse africaine exploitée dans un conflit armé qui ne la concerne pas directement.
Pour les familles, les conséquences peuvent être dramatiques. Pour les États africains, elles soulèvent des questions de protection consulaire, de responsabilité et de prévention des recrutements abusifs.
Dès lors, une interrogation s’impose aux dirigeants africains qui participeront au forum de Moscou : auront-ils le courage d’aborder directement avec Vladimir Poutine le sort de leurs ressortissants susceptibles d’avoir été recrutés dans ces conditions ?
Le silence sur cette question, si elle n’est pas soulevée, serait difficile à concilier avec les discours officiels sur la défense de la jeunesse, le développement du capital humain et le respect de la souveraineté africaine.
Le troisième rendez-vous Russie-Afrique intervient dans un contexte sensiblement différent de celui de 2023. La Russie doit faire face aux conséquences de la guerre en Ukraine, à des défis sécuritaires sur son propre territoire et aux interrogations croissantes que suscitent certaines dimensions de sa présence en Afrique.
Pour les pays africains, l’enjeu n’est pas de choisir mécaniquement entre Moscou et les autres puissances internationales. Il est de définir des partenariats qui servent leurs intérêts, renforcent leurs capacités nationales et respectent les droits de leurs populations.
La diversification des alliances peut constituer un levier d’autonomie stratégique. Mais elle perd une grande partie de sa portée si elle conduit à remplacer une dépendance par une autre, sans transparence ni mécanismes de contrôle.
Les dirigeants africains réunis à Moscou devront donc dépasser les déclarations de principe. Ils devront notamment examiner les conditions réelles de la coopération sécuritaire, les retombées économiques des accords, la protection des ressortissants africains et les garanties offertes en matière de souveraineté.
En définitive, la crédibilité du partenariat Russie-Afrique ne se mesurera ni au nombre de délégations présentes ni à la solennité des discours, mais aux résultats obtenus et aux garanties apportées aux peuples africains.
En 2023, Moscou apparaissait comme une destination diplomatique incontournable pour de nombreux dirigeants du continent. En 2026, les attentes demeurent, mais les contradictions sont plus difficiles à ignorer.
Le temps des promesses ne peut indéfiniment tenir lieu de bilan. À Moscou, les dirigeants africains auront l’occasion de démontrer si la souveraineté qu’ils invoquent est un principe destiné à protéger leurs peuples ou un slogan diplomatique au service des intérêts des pouvoirs en place.