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En rompant avec la France et en faisant de Moscou le pilier de leur stratégie sécuritaire, les régimes militaires du Mali, du Niger et du Burkina Faso ont voulu tourner la page de l’influence occidentale. Mais la guerre entre la Russie et l’Ukraine déborde désormais sur le théâtre sahélien. Entre accusations de soutien aux groupes armés, présence présumée d’opérateurs ukrainiens et coopération militaire russe, le Sahel risque de devenir un champ de confrontation par procuration. Pour l’Alliance des États du Sahel (AES), le discours souverainiste se heurte à une question embarrassante : qui maîtrise réellement les menaces qui pèsent sur la région ?. Le Sahel n’avait pas besoin d’une guerre supplémentaire. Déjà confrontés à l’insécurité, aux attaques jihadistes, aux déplacements de populations et à l’effondrement de certains services publics, les pays de la région voient désormais leur crise sécuritaire s’inscrire dans une rivalité géopolitique qui les dépasse largement. Selon l’Agence France-Press, l’Ukraine apporterait, de manière non officielle, un soutien à des indépendantistes touareg combattant l’armée malienne et ses auxiliaires russes. Kiev dément toute implication dans la région et présente les accusations comme une campagne de désinformation orchestrée par Moscou. Les éléments rapportés, les témoignages recueillis et les déclarations contradictoires ne permettent toutefois pas de réduire cette affaire à une simple guerre de communication. Une chose apparaît néanmoins clairement : le conflit russo-ukrainien ne se limite plus aux lignes de front européennes. Il pourrait également se jouer, sous des formes indirectes, dans les étendues désertiques du Mali et dans les zones frontalières du Sahel. L’AES face au revers de son pari russe Depuis leur arrivée au pouvoir par des coups d’État, les autorités militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont fait de la souveraineté nationale un élément central de leur légitimité politique. Le départ des forces françaises, la rupture avec certains partenaires occidentaux et le rapprochement avec Moscou ont été présentés comme les étapes d’une reconquête de l’indépendance stratégique. Cette orientation a aussi servi de marqueur politique. La Russie a été érigée en partenaire privilégié, tandis que les anciennes puissances occidentales étaient régulièrement accusées d’ingérence, de duplicité ou d’inefficacité. Mais une alliance proclamée souverainiste ne dispense pas de rendre des comptes sur ses résultats. Elle ne transforme pas davantage un partenaire étranger en garant infaillible de la sécurité nationale. Or, malgré le renforcement de leur coopération militaire avec Moscou, les pays de l’AES demeurent confrontés à une insécurité persistante. Au Mali, les affrontements entre les forces gouvernementales, leurs supplétifs russes et les groupes armés continuent d’alimenter une situation particulièrement instable dans le nord du pays. L’apparition d’une possible implication ukrainienne ajoute une dimension supplémentaire à cette crise. Si la Russie intervient pour défendre ses intérêts stratégiques et consolider ses positions, Kiev pourrait chercher à compliquer le dispositif de Moscou en exploitant les vulnérabilités de ses partenaires africains. Le Sahel risque ainsi de devenir un terrain où les rivalités des puissances étrangères se superposent aux conflits locaux. Les populations, elles, ne disposent ni des moyens ni du pouvoir de décision nécessaires pour empêcher cette internationalisation. Des accusations graves, des preuves à examiner En septembre, devant les Nations unies, le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a accusé l’Ukraine de soutenir des groupes armés et des organisations criminelles afin de porter atteinte à l’intégrité territoriale du Mali. Le Premier ministre nigérien, Ali Mahamane Lamine Zeine, a également mis en cause la France et l’Ukraine, leur attribuant un rôle présumé dans des opérations menées par des acteurs interposés aux frontières nord-est du Niger. Ces déclarations sont politiquement lourdes. Elles ne constituent cependant pas, à elles seules, une démonstration irréfutable des faits allégués. Dans une crise où les gouvernements, les groupes armés et les puissances étrangères ont chacun leurs intérêts, la vérification indépendante demeure indispensable. Les informations rapportées par CNN, citant des membres du renseignement militaire ukrainien, évoquent la présence d’opérateurs de drones aux côtés du Front de libération de l’Azawad (FLA). Ces opérateurs auraient apporté une formation et un appui opérationnel sans nécessairement prendre part directement aux combats. Une source au sein du mouvement indépendantiste reconnaît des contacts avec des Ukrainiens et affirme que quelques-uns de ses membres auraient bénéficié de formations liées aux drones, notamment en Ukraine. Elle conteste toutefois l’existence d’un soutien logistique ou matériel extérieur récent et nie un partage de renseignements avec les services ukrainiens. Ces témoignages ne suffisent pas à établir l’ensemble des accusations formulées par les autorités sahéliennes. Ils justifient néanmoins que les faits soient examinés avec sérieux, sans complaisance envers Moscou, Kiev, Bamako ou les groupes armés. Tinzaouatène, le précédent qui embarrasse Moscou En juillet 2024, les combats de Tinzaouatène, dans le Nord-Est du Mali, avaient infligé de lourdes pertes aux forces maliennes et aux combattants russes qui les accompagnaient. Un responsable ukrainien du renseignement militaire avait alors laissé entendre que Kiev avait fourni des informations susceptibles d’aider les rebelles à mener leur opération. Cet épisode constitue un précédent important dans l’analyse de la rivalité entre Moscou et Kiev sur le continent africain. Il suggère que l’Ukraine pourrait chercher à affaiblir les intérêts militaires russes au-delà de son propre territoire. Il faut cependant éviter les raccourcis : l’existence d’un intérêt ukrainien à nuire à la Russie ne prouve pas automatiquement que Kiev dirige les opérations des groupes armés sahéliens. Les mouvements indépendantistes et jihadistes ont leurs propres objectifs, leurs propres réseaux et leurs propres stratégies. Le FLA, à dominante touareg, poursuit un projet indépendantiste. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, défend un agenda jihadiste. Leur coopération ponctuelle contre un adversaire commun ne signifie pas qu’ils partagent les mêmes ambitions politiques. Cette distinction est essentielle. Confondre tous les acteurs permet aux propagandes de simplifier le conflit, mais empêche de comprendre les mécanismes réels de la violence. La Russie protège-t-elle le Sahel ou ses propres intérêts ? L’Africa Corps, structure militaire placée sous le contrôle de Moscou, joue un rôle croissant dans le dispositif russe au Sahel. Son déploiement répond aux besoins sécuritaires affichés par les autorités partenaires, mais s’inscrit également dans la volonté de la Russie de préserver son influence sur le continent. Il serait naïf de considérer cette présence comme exclusivement guidée par l’intérêt des populations sahéliennes. Comme toute puissance, Moscou poursuit ses objectifs stratégiques, militaires et diplomatiques. Les dirigeants de l’AES ont, de leur côté, choisi de faire de cette coopération un élément majeur de leur politique de sécurité. La question n’est donc pas de savoir si les États sahéliens ont le droit de diversifier leurs partenariats. Ils en ont parfaitement le droit. Elle est de déterminer si les accords conclus renforcent réellement leur autonomie ou s’ils déplacent simplement leur dépendance d’un partenaire à un autre. Car la souveraineté ne se mesure pas au nombre de drapeaux étrangers retirés, aux discours hostiles à l’Occident ou à la fréquence des rencontres diplomatiques avec Moscou. Elle se mesure à la capacité d’un État à protéger sa population, à contrôler son territoire, à rendre la justice et à décider de sa politique sans devenir l’instrument d’une puissance extérieure. Sur ce terrain, les résultats doivent primer sur les proclamations. La Mauritanie, maillon sensible d’une confrontation régionale D’après une source diplomatique citée par l’AFP, des agents ukrainiens seraient présents dans le nord du Mali et entretiendraient des contacts avec les indépendantistes touareg. La frontière mauritanienne constituerait un axe important de ces échanges. La même source affirme que des drones employés par le FLA proviendraient d’Ukraine, une allégation qu’elle dit corroborée par une étude du Carnegie Endowment for International Peace. Ces éléments demandent à être évalués à la lumière des sources disponibles et de leur degré de confirmation. Ils soulignent néanmoins la sensibilité stratégique des frontières sahéliennes, où circulent combattants, armes, équipements et informations. La Mauritanie se retrouve ainsi exposée aux conséquences d’une rivalité qui menace de dépasser les frontières maliennes. Nouakchott doit préserver sa sécurité et ses relations avec ses voisins sans être entraînée dans une confrontation entre puissances étrangères. Si les soupçons de coopération entre Kiev et le FLA se confirmaient, ils pourraient accroître les tensions entre la Mauritanie, le Mali et la Russie. Mais transformer ces soupçons en certitudes diplomatiques sans vérification risquerait également de provoquer une escalade inutile. Dans une région déjà fragilisée, les accusations publiques peuvent devenir des instruments de pression. Elles ne doivent pas remplacer les démarches diplomatiques ni les investigations indépendantes. Le souverainisme à l’épreuve des faits L’Ukraine cherche, depuis plusieurs années, à développer sa présence diplomatique en Afrique, où la Russie bénéficie d’une influence militaire et politique importante. La stratégie de Kiev vise notamment à défendre ses intérêts face à Moscou et à nouer de nouveaux partenariats. Les déclarations de responsables ukrainiens évoquant une action du renseignement sur plusieurs continents montrent que le continent africain n’est pas absent de leurs préoccupations. Le Sahel pourrait donc devenir l’un des théâtres indirects de cette compétition. Pour les régimes de l’AES, le risque est de se retrouver au cœur d’une confrontation qu’ils ne contrôlent pas, tout en continuant à présenter leur politique étrangère comme une reconquête absolue de la souveraineté. Le paradoxe est manifeste : en s’adossant fortement à la Russie pour combattre leurs adversaires, les autorités sahéliennes peuvent contribuer à faire de leurs territoires des espaces de rivalité entre Moscou et ses ennemis. Elles dénoncent les ingérences occidentales, mais doivent également démontrer qu’elles ne ferment pas les yeux sur les intérêts propres de leur partenaire russe. La même exigence doit s’appliquer à Kiev. Si l’Ukraine apporte effectivement un soutien militaire ou opérationnel à des groupes armés, elle doit répondre des risques liés à cette stratégie, notamment lorsque les bénéficiaires collaborent avec une organisation jihadiste. La lutte contre l’influence russe ne saurait constituer un permis de déstabiliser des pays déjà meurtris par des années de violence. Au bout du compte, le Sahel n’a pas besoin de devenir le laboratoire africain d’une guerre européenne. Il a besoin d’États capables de protéger leurs citoyens, de rendre des comptes et de construire une sécurité qui ne dépende pas exclusivement des calculs de puissances étrangères. Pour l’AES, le véritable test de souveraineté n’est donc pas de choisir Moscou contre Paris, ni de dénoncer Kiev au nom de la solidarité avec la Russie. Il consiste à empêcher que les intérêts des grandes puissances ne dictent le destin des populations sahéliennes. Car lorsqu’un État confond la défense de son indépendance avec l’alignement sur un protecteur étranger, il risque de changer de tutelle sans jamais conquérir sa pleine autonomie. Et dans cette nouvelle partie d’échecs géopolitique, le danger est que les Sahéliens deviennent, une fois encore, les pions d’une guerre dont ils ne sont pas les auteurs. .⏱ Temps de lecture estimé : 11 minutes
Le Sahel n’avait pas besoin d’une guerre supplémentaire. Déjà confrontés à l’insécurité, aux attaques jihadistes, aux déplacements de populations et à l’effondrement de certains services publics, les pays de la région voient désormais leur crise sécuritaire s’inscrire dans une rivalité géopolitique qui les dépasse largement. Selon l’Agence France-Press, l’Ukraine apporterait, de manière non officielle, un soutien à des indépendantistes touareg combattant l’armée malienne et ses auxiliaires russes. Kiev dément toute implication dans la région et présente les accusations comme une campagne de désinformation orchestrée par Moscou. Les éléments rapportés, les témoignages recueillis et les déclarations contradictoires ne permettent toutefois pas de réduire cette affaire à une simple guerre de communication. Une chose apparaît néanmoins clairement : le conflit russo-ukrainien ne se limite plus aux lignes de front européennes. Il pourrait également se jouer, sous des formes indirectes, dans les étendues désertiques du Mali et dans les zones frontalières du Sahel.
Depuis leur arrivée au pouvoir par des coups d’État, les autorités militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont fait de la souveraineté nationale un élément central de leur légitimité politique. Le départ des forces françaises, la rupture avec certains partenaires occidentaux et le rapprochement avec Moscou ont été présentés comme les étapes d’une reconquête de l’indépendance stratégique. Cette orientation a aussi servi de marqueur politique. La Russie a été érigée en partenaire privilégié, tandis que les anciennes puissances occidentales étaient régulièrement accusées d’ingérence, de duplicité ou d’inefficacité.
Mais une alliance proclamée souverainiste ne dispense pas de rendre des comptes sur ses résultats. Elle ne transforme pas davantage un partenaire étranger en garant infaillible de la sécurité nationale. Or, malgré le renforcement de leur coopération militaire avec Moscou, les pays de l’AES demeurent confrontés à une insécurité persistante. Au Mali, les affrontements entre les forces gouvernementales, leurs supplétifs russes et les groupes armés continuent d’alimenter une situation particulièrement instable dans le nord du pays.
L’apparition d’une possible implication ukrainienne ajoute une dimension supplémentaire à cette crise. Si la Russie intervient pour défendre ses intérêts stratégiques et consolider ses positions, Kiev pourrait chercher à compliquer le dispositif de Moscou en exploitant les vulnérabilités de ses partenaires africains. Le Sahel risque ainsi de devenir un terrain où les rivalités des puissances étrangères se superposent aux conflits locaux. Les populations, elles, ne disposent ni des moyens ni du pouvoir de décision nécessaires pour empêcher cette internationalisation.
En septembre, devant les Nations unies, le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a accusé l’Ukraine de soutenir des groupes armés et des organisations criminelles afin de porter atteinte à l’intégrité territoriale du Mali. Le Premier ministre nigérien, Ali Mahamane Lamine Zeine, a également mis en cause la France et l’Ukraine, leur attribuant un rôle présumé dans des opérations menées par des acteurs interposés aux frontières nord-est du Niger.
Ces déclarations sont politiquement lourdes. Elles ne constituent cependant pas, à elles seules, une démonstration irréfutable des faits allégués. Dans une crise où les gouvernements, les groupes armés et les puissances étrangères ont chacun leurs intérêts, la vérification indépendante demeure indispensable. Les informations rapportées par CNN, citant des membres du renseignement militaire ukrainien, évoquent la présence d’opérateurs de drones aux côtés du Front de libération de l’Azawad (FLA). Ces opérateurs auraient apporté une formation et un appui opérationnel sans nécessairement prendre part directement aux combats.
Une source au sein du mouvement indépendantiste reconnaît des contacts avec des Ukrainiens et affirme que quelques-uns de ses membres auraient bénéficié de formations liées aux drones, notamment en Ukraine. Elle conteste toutefois l’existence d’un soutien logistique ou matériel extérieur récent et nie un partage de renseignements avec les services ukrainiens. Ces témoignages ne suffisent pas à établir l’ensemble des accusations formulées par les autorités sahéliennes. Ils justifient néanmoins que les faits soient examinés avec sérieux, sans complaisance envers Moscou, Kiev, Bamako ou les groupes armés.
En juillet 2024, les combats de Tinzaouatène, dans le Nord-Est du Mali, avaient infligé de lourdes pertes aux forces maliennes et aux combattants russes qui les accompagnaient. Un responsable ukrainien du renseignement militaire avait alors laissé entendre que Kiev avait fourni des informations susceptibles d’aider les rebelles à mener leur opération. Cet épisode constitue un précédent important dans l’analyse de la rivalité entre Moscou et Kiev sur le continent africain. Il suggère que l’Ukraine pourrait chercher à affaiblir les intérêts militaires russes au-delà de son propre territoire. Il faut cependant éviter les raccourcis : l’existence d’un intérêt ukrainien à nuire à la Russie ne prouve pas automatiquement que Kiev dirige les opérations des groupes armés sahéliens. Les mouvements indépendantistes et jihadistes ont leurs propres objectifs, leurs propres réseaux et leurs propres stratégies.
Le FLA, à dominante touareg, poursuit un projet indépendantiste. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, défend un agenda jihadiste. Leur coopération ponctuelle contre un adversaire commun ne signifie pas qu’ils partagent les mêmes ambitions politiques. Cette distinction est essentielle. Confondre tous les acteurs permet aux propagandes de simplifier le conflit, mais empêche de comprendre les mécanismes réels de la violence.
L’Africa Corps, structure militaire placée sous le contrôle de Moscou, joue un rôle croissant dans le dispositif russe au Sahel. Son déploiement répond aux besoins sécuritaires affichés par les autorités partenaires, mais s’inscrit également dans la volonté de la Russie de préserver son influence sur le continent.
Il serait naïf de considérer cette présence comme exclusivement guidée par l’intérêt des populations sahéliennes. Comme toute puissance, Moscou poursuit ses objectifs stratégiques, militaires et diplomatiques. Les dirigeants de l’AES ont, de leur côté, choisi de faire de cette coopération un élément majeur de leur politique de sécurité.
La question n’est donc pas de savoir si les États sahéliens ont le droit de diversifier leurs partenariats. Ils en ont parfaitement le droit. Elle est de déterminer si les accords conclus renforcent réellement leur autonomie ou s’ils déplacent simplement leur dépendance d’un partenaire à un autre.
Car la souveraineté ne se mesure pas au nombre de drapeaux étrangers retirés, aux discours hostiles à l’Occident ou à la fréquence des rencontres diplomatiques avec Moscou. Elle se mesure à la capacité d’un État à protéger sa population, à contrôler son territoire, à rendre la justice et à décider de sa politique sans devenir l’instrument d’une puissance extérieure.
Sur ce terrain, les résultats doivent primer sur les proclamations.
D’après une source diplomatique citée par l’AFP, des agents ukrainiens seraient présents dans le nord du Mali et entretiendraient des contacts avec les indépendantistes touareg. La frontière mauritanienne constituerait un axe important de ces échanges. La même source affirme que des drones employés par le FLA proviendraient d’Ukraine, une allégation qu’elle dit corroborée par une étude du Carnegie Endowment for International Peace.
Ces éléments demandent à être évalués à la lumière des sources disponibles et de leur degré de confirmation. Ils soulignent néanmoins la sensibilité stratégique des frontières sahéliennes, où circulent combattants, armes, équipements et informations.
La Mauritanie se retrouve ainsi exposée aux conséquences d’une rivalité qui menace de dépasser les frontières maliennes. Nouakchott doit préserver sa sécurité et ses relations avec ses voisins sans être entraînée dans une confrontation entre puissances étrangères.
Si les soupçons de coopération entre Kiev et le FLA se confirmaient, ils pourraient accroître les tensions entre la Mauritanie, le Mali et la Russie. Mais transformer ces soupçons en certitudes diplomatiques sans vérification risquerait également de provoquer une escalade inutile.
Dans une région déjà fragilisée, les accusations publiques peuvent devenir des instruments de pression. Elles ne doivent pas remplacer les démarches diplomatiques ni les investigations indépendantes.
L’Ukraine cherche, depuis plusieurs années, à développer sa présence diplomatique en Afrique, où la Russie bénéficie d’une influence militaire et politique importante. La stratégie de Kiev vise notamment à défendre ses intérêts face à Moscou et à nouer de nouveaux partenariats. Les déclarations de responsables ukrainiens évoquant une action du renseignement sur plusieurs continents montrent que le continent africain n’est pas absent de leurs préoccupations.
Le Sahel pourrait donc devenir l’un des théâtres indirects de cette compétition. Pour les régimes de l’AES, le risque est de se retrouver au cœur d’une confrontation qu’ils ne contrôlent pas, tout en continuant à présenter leur politique étrangère comme une reconquête absolue de la souveraineté. Le paradoxe est manifeste : en s’adossant fortement à la Russie pour combattre leurs adversaires, les autorités sahéliennes peuvent contribuer à faire de leurs territoires des espaces de rivalité entre Moscou et ses ennemis. Elles dénoncent les ingérences occidentales, mais doivent également démontrer qu’elles ne ferment pas les yeux sur les intérêts propres de leur partenaire russe.
La même exigence doit s’appliquer à Kiev. Si l’Ukraine apporte effectivement un soutien militaire ou opérationnel à des groupes armés, elle doit répondre des risques liés à cette stratégie, notamment lorsque les bénéficiaires collaborent avec une organisation jihadiste. La lutte contre l’influence russe ne saurait constituer un permis de déstabiliser des pays déjà meurtris par des années de violence.
Au bout du compte, le Sahel n’a pas besoin de devenir le laboratoire africain d’une guerre européenne. Il a besoin d’États capables de protéger leurs citoyens, de rendre des comptes et de construire une sécurité qui ne dépende pas exclusivement des calculs de puissances étrangères.
Pour l’AES, le véritable test de souveraineté n’est donc pas de choisir Moscou contre Paris, ni de dénoncer Kiev au nom de la solidarité avec la Russie. Il consiste à empêcher que les intérêts des grandes puissances ne dictent le destin des populations sahéliennes.
Car lorsqu’un État confond la défense de son indépendance avec l’alignement sur un protecteur étranger, il risque de changer de tutelle sans jamais conquérir sa pleine autonomie. Et dans cette nouvelle partie d’échecs géopolitique, le danger est que les Sahéliens deviennent, une fois encore, les pions d’une guerre dont ils ne sont pas les auteurs.