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Mali : Wagner, Africa Corps et les civils pris dans la spirale des exactions

Mali : Wagner, Africa Corps et les civils pris dans la spirale des exactions. Article écrit par Sandra Topona. Publié le 30 septembre 2026à 18h22

⏱ Temps de lecture estimé : 7 minutes

Au Mali, le rapprochement avec la Russie ne relève plus seulement de la diplomatie. Depuis 2021, Moscou est devenu un partenaire militaire majeur de Bamako, dans un contexte marqué par la lutte contre les groupes armés islamistes et par le recul progressif de plusieurs partenaires occidentaux. Mais cette nouvelle configuration sécuritaire s'accompagne d'accusations graves concernant le sort réservé aux populations civiles.. Les enquêtes de plusieurs organisations de défense des droits humains, ainsi que des éléments documentés par les Nations unies, font état d’exécutions sommaires, de disparitions forcées, de torture et d’arrestations arbitraires. Dans plusieurs affaires, des combattants russes ont été identifiés aux côtés des forces armées maliennes. La question demeure cependant délicate : jusqu’où peut-on établir la responsabilité des forces russes dans ces violations ? De Wagner à Africa Corps, Moscou s’installe au cœur du dispositif sécuritaire Le rapprochement entre Bamako et Moscou s’est accéléré après les changements politiques intervenus en 2020 et 2021. Les autorités maliennes ont progressivement pris leurs distances avec plusieurs partenaires occidentaux et renforcé leur coopération militaire avec la Russie. Le groupe Wagner a alors été déployé aux côtés des forces armées maliennes dans des opérations contre les groupes armés, notamment dans le centre et le nord du pays. Après la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023, le dispositif russe a été réorganisé. En 2025, Wagner a annoncé son départ du Mali, tandis qu’Africa Corps, structure placée sous l’autorité de Moscou, a poursuivi l’engagement russe dans le pays. Sur le terrain, le changement de nom n’a pas fait disparaître les interrogations sur les conséquences des opérations militaires pour les populations civiles. Les Peuls au cœur de plusieurs enquêtes Les populations peules figurent parmi les principales victimes identifiées dans plusieurs enquêtes de Human Rights Watch. Elles sont régulièrement accusées par les autorités maliennes de soutenir les groupes armés islamistes. Le 19 mars 2025, à Kourma, dans la région de Ségou, douze hommes peuls auraient été arrêtés et battus par des soldats maliens accompagnés, selon Human Rights Watch, de combattants de Wagner. Ils auraient ensuite été conduits vers une base militaire à Sokolo et sont depuis portés disparus. Onze jours plus tard, le 30 mars, six hommes auraient été exécutés sommairement à Bélidanédji, toujours dans la région de Ségou. Deux autres hommes auraient été arrêtés, torturés puis détenus pendant environ deux semaines dans un conteneur de la base militaire de Molodo. Le 12 avril, une nouvelle opération menée à Sebabougou, dans la région de Kayes, aurait conduit à l’arrestation d’une centaine d’hommes peuls soupçonnés de collaborer avec des groupes islamistes. Selon les éléments rapportés par Human Rights Watch, un grand nombre d’entre eux auraient ensuite été exécutés. L’organisation indique que certaines de ses constatations ont été corroborées par des éléments issus d’enquêtes des Nations unies. Une nuance essentielle : toutes les exactions ne sont pas imputées aux Russes. Le dossier malien ne peut toutefois pas être résumé à une responsabilité russe. Le 12 mai 2025, à Diafarabé, dans la région de Mopti, 27 hommes auraient été arrêtés avant d’être conduits de l’autre côté du fleuve Niger. Trois jours plus tard, des habitants auraient découvert 22 corps dans deux fosses communes. Un survivant cité par Human Rights Watch affirme que les victimes avaient été accusées de collaborer avec le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). Dans cette affaire, l’organisation attribue les faits aux soldats maliens et ne fait pas état d’une participation de Wagner. Cette distinction est fondamentale. Elle montre que les violations commises dans le cadre du conflit malien ne peuvent pas automatiquement être attribuées aux forces russes. La présence de Wagner ou d’Africa Corps constitue un élément du dispositif sécuritaire, mais elle ne permet pas, à elle seule, d’imputer toutes les exactions commises par les forces maliennes. Le cas de Kyrnia et la bataille des versions La présence russe demeure néanmoins documentée dans certaines opérations. Le 15 juin 2025, une frappe aérienne à Kyrnia, dans la région de Mopti, a tué huit civils, dont trois enfants, selon les informations rapportées par Human Rights Watch et Reuters. L’appareil utilisé aurait été identifié comme un Su-24 russe. Human Rights Watch a estimé que la frappe ne présentait pas de cible militaire suffisamment claire pour la justifier. Africa Corps a, de son côté, présenté l’opération comme une frappe visant un rassemblement de combattants jihadistes. Les deux versions illustrent la difficulté d’établir les responsabilités dans un contexte de guerre. Elles soulignent aussi l’importance des enquêtes indépendantes et de la vérification des faits lorsque les versions militaires et celles des organisations de défense des droits humains divergent. Au-delà du champ de bataille, l’espace civique se rétrécit. La question des droits humains au Mali dépasse cependant la seule présence russe. En 2025, les autorités de transition ont pris plusieurs mesures affectant l’activité politique et médiatique. Les partis politiques ont été interdits et le pouvoir du général Assimi Goïta a été prolongé jusqu’en 2030 sans nouvelle élection. Des restrictions ont également touché les médias, les opposants et les acteurs de la société civile. Là encore, aucune des sources examinées ne permet d’affirmer que ces décisions ont été directement ordonnées par Moscou. Le rapprochement avec la Russie et la dégradation de l’espace civique malien constituent donc deux réalités concomitantes, mais qui doivent être distinguées. Une responsabilité à mesurer au cas par cas Le dossier malien impose finalement de résister aux raccourcis. Les enquêtes disponibles établissent la présence de combattants russes aux côtés des forces maliennes dans certaines opérations et documentent leur implication présumée dans plusieurs exactions. Elles établissent également que des violations graves ont été commises par les forces maliennes indépendamment de toute participation russe documentée. Le passage de Wagner à Africa Corps n’efface donc pas les interrogations. Il déplace plutôt la question vers la nature du contrôle exercé par Moscou et vers la responsabilité des différents acteurs engagés dans les opérations. Au Mali, la présence russe est ainsi devenue une composante importante de la guerre contre les groupes armés. Mais établir une responsabilité dans une violation précise exige de distinguer les faits établis, les témoignages, les accusations et les éléments qui n’ont pas encore pu être vérifiés indépendamment. C’est à cette condition que le débat sur les droits humains peut échapper aux slogans et revenir à ce qui devrait rester son point de départ : les faits..

⏱ Temps de lecture estimé : 7 minutes

Au Mali, le rapprochement avec la Russie ne relève plus seulement de la diplomatie. Depuis 2021, Moscou est devenu un partenaire militaire majeur de Bamako, dans un contexte marqué par la lutte contre les groupes armés islamistes et par le recul progressif de plusieurs partenaires occidentaux. Mais cette nouvelle configuration sécuritaire s’accompagne d’accusations graves concernant le sort réservé aux populations civiles.

Les enquêtes de plusieurs organisations de défense des droits humains, ainsi que des éléments documentés par les Nations unies, font état d’exécutions sommaires, de disparitions forcées, de torture et d’arrestations arbitraires. Dans plusieurs affaires, des combattants russes ont été identifiés aux côtés des forces armées maliennes.

La question demeure cependant délicate : jusqu’où peut-on établir la responsabilité des forces russes dans ces violations ?

De Wagner à Africa Corps, Moscou s’installe au cœur du dispositif sécuritaire

Le rapprochement entre Bamako et Moscou s’est accéléré après les changements politiques intervenus en 2020 et 2021. Les autorités maliennes ont progressivement pris leurs distances avec plusieurs partenaires occidentaux et renforcé leur coopération militaire avec la Russie.

Le groupe Wagner a alors été déployé aux côtés des forces armées maliennes dans des opérations contre les groupes armés, notamment dans le centre et le nord du pays.

Après la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023, le dispositif russe a été réorganisé. En 2025, Wagner a annoncé son départ du Mali, tandis qu’Africa Corps, structure placée sous l’autorité de Moscou, a poursuivi l’engagement russe dans le pays.

Sur le terrain, le changement de nom n’a pas fait disparaître les interrogations sur les conséquences des opérations militaires pour les populations civiles.

Les Peuls au cœur de plusieurs enquêtes

Les populations peules figurent parmi les principales victimes identifiées dans plusieurs enquêtes de Human Rights Watch. Elles sont régulièrement accusées par les autorités maliennes de soutenir les groupes armés islamistes.

Le 19 mars 2025, à Kourma, dans la région de Ségou, douze hommes peuls auraient été arrêtés et battus par des soldats maliens accompagnés, selon Human Rights Watch, de combattants de Wagner. Ils auraient ensuite été conduits vers une base militaire à Sokolo et sont depuis portés disparus.

Onze jours plus tard, le 30 mars, six hommes auraient été exécutés sommairement à Bélidanédji, toujours dans la région de Ségou. Deux autres hommes auraient été arrêtés, torturés puis détenus pendant environ deux semaines dans un conteneur de la base militaire de Molodo.

Le 12 avril, une nouvelle opération menée à Sebabougou, dans la région de Kayes, aurait conduit à l’arrestation d’une centaine d’hommes peuls soupçonnés de collaborer avec des groupes islamistes. Selon les éléments rapportés par Human Rights Watch, un grand nombre d’entre eux auraient ensuite été exécutés.

L’organisation indique que certaines de ses constatations ont été corroborées par des éléments issus d’enquêtes des Nations unies.

Une nuance essentielle : toutes les exactions ne sont pas imputées aux Russes.

Le dossier malien ne peut toutefois pas être résumé à une responsabilité russe.

Le 12 mai 2025, à Diafarabé, dans la région de Mopti, 27 hommes auraient été arrêtés avant d’être conduits de l’autre côté du fleuve Niger. Trois jours plus tard, des habitants auraient découvert 22 corps dans deux fosses communes.

Un survivant cité par Human Rights Watch affirme que les victimes avaient été accusées de collaborer avec le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM).

Dans cette affaire, l’organisation attribue les faits aux soldats maliens et ne fait pas état d’une participation de Wagner.

Cette distinction est fondamentale. Elle montre que les violations commises dans le cadre du conflit malien ne peuvent pas automatiquement être attribuées aux forces russes. La présence de Wagner ou d’Africa Corps constitue un élément du dispositif sécuritaire, mais elle ne permet pas, à elle seule, d’imputer toutes les exactions commises par les forces maliennes.

Le cas de Kyrnia et la bataille des versions

La présence russe demeure néanmoins documentée dans certaines opérations.

Le 15 juin 2025, une frappe aérienne à Kyrnia, dans la région de Mopti, a tué huit civils, dont trois enfants, selon les informations rapportées par Human Rights Watch et Reuters.

L’appareil utilisé aurait été identifié comme un Su-24 russe. Human Rights Watch a estimé que la frappe ne présentait pas de cible militaire suffisamment claire pour la justifier.

Africa Corps a, de son côté, présenté l’opération comme une frappe visant un rassemblement de combattants jihadistes.

Les deux versions illustrent la difficulté d’établir les responsabilités dans un contexte de guerre. Elles soulignent aussi l’importance des enquêtes indépendantes et de la vérification des faits lorsque les versions militaires et celles des organisations de défense des droits humains divergent.

Au-delà du champ de bataille, l’espace civique se rétrécit.

La question des droits humains au Mali dépasse cependant la seule présence russe.

En 2025, les autorités de transition ont pris plusieurs mesures affectant l’activité politique et médiatique. Les partis politiques ont été interdits et le pouvoir du général Assimi Goïta a été prolongé jusqu’en 2030 sans nouvelle élection.

Des restrictions ont également touché les médias, les opposants et les acteurs de la société civile.

Là encore, aucune des sources examinées ne permet d’affirmer que ces décisions ont été directement ordonnées par Moscou.

Le rapprochement avec la Russie et la dégradation de l’espace civique malien constituent donc deux réalités concomitantes, mais qui doivent être distinguées.

Une responsabilité à mesurer au cas par cas

Le dossier malien impose finalement de résister aux raccourcis.

Les enquêtes disponibles établissent la présence de combattants russes aux côtés des forces maliennes dans certaines opérations et documentent leur implication présumée dans plusieurs exactions. Elles établissent également que des violations graves ont été commises par les forces maliennes indépendamment de toute participation russe documentée.

Le passage de Wagner à Africa Corps n’efface donc pas les interrogations. Il déplace plutôt la question vers la nature du contrôle exercé par Moscou et vers la responsabilité des différents acteurs engagés dans les opérations.

Au Mali, la présence russe est ainsi devenue une composante importante de la guerre contre les groupes armés. Mais établir une responsabilité dans une violation précise exige de distinguer les faits établis, les témoignages, les accusations et les éléments qui n’ont pas encore pu être vérifiés indépendamment.

C’est à cette condition que le débat sur les droits humains peut échapper aux slogans et revenir à ce qui devrait rester son point de départ : les faits.

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