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Dans un nouveau rapport publié le 28 septembre, Amnesty International documente une série d’exactions attribuées aux Forces armées maliennes (FAMa) et à des membres du groupe Wagner entre 2023 et 2025. Meurtres de civils, torture, disparitions forcées, destructions et pillages : l’organisation décrit une spirale de violences qui aurait particulièrement frappé les populations peules, arabes et touarègues dans les régions de Ségou, Mopti et Tombouctou. Par Éric Ngarlem Toldé.. Au Mali, la guerre contre les groupes armés ne se joue pas uniquement dans les affrontements entre combattants. Elle se paierait aussi, selon un nouveau rapport d’Amnesty International, dans les villages, les marchés et les lieux de détention. Intitulé « Nul n’est épargné » : crimes de guerre commis par l’armée malienne et les forces alliées étrangères le long de la frontière mauritanienne, le document met en lumière des violations graves du droit international humanitaire et des droits humains. L’organisation affirme avoir documenté 34 meurtres illégaux de civils dans sept localités maliennes entre juin 2023 et décembre 2025. Les faits recensés concernent les régions de Ségou, Mopti et Tombouctou et impliquent, selon Amnesty, des membres des FAMa ainsi que des éléments du groupe Wagner, société militaire privée russe présente au Mali jusqu’en juin 2025. Des civils accusés, arrêtés puis tués Selon les témoignages recueillis, plusieurs victimes ne participaient pas directement aux hostilités au moment de leur mort. Certaines auraient été abattues alors qu’elles tentaient de fuir ou après leur arrestation. Amnesty rapporte également des cas particulièrement atroces : des personnes auraient eu la gorge tranchée, tandis que d’autres auraient été brûlées vives ou après leur décès. À Tin Adanda, dans la région de Tombouctou, quatre personnes auraient été tuées le 12 février 2025 lors d’une patrouille conjointe des FAMa et de Wagner. Parmi les victimes figuraient deux fils et un cousin d’une survivante réfugiée à Mberra, en Mauritanie. Ces accusations sont d’autant plus sensibles que les populations civiles vivant dans les zones d’opérations militaires se retrouvent prises entre plusieurs feux : forces étatiques, groupes armés et acteurs étrangers. À Ejdeir, un marché transformé en cible Le rapport s’intéresse également à deux frappes de drones attribuées aux FAMa dans la région de Tombouctou. La première a frappé un marché à Ejdeir le 16 mars 2025, tandis que la seconde aurait touché une habitation familiale à Tangata en novembre de la même année. Au total, ces deux attaques auraient fait au moins 23 morts, dont au moins cinq enfants, selon Amnesty. Le cas d’Ejdeir apparaît particulièrement préoccupant. La frappe aurait été menée en plein jour et sans avertissement sur un marché. Amnesty affirme avoir interrogé sept personnes, dont certaines avaient perdu des proches ou avaient été blessées. Selon les témoignages recueillis et des organisations de la société civile consultées par l’organisation, aucune présence de combattants n’aurait été constatée sur le marché. Amnesty indique que 16 personnes auraient été tuées et sept autres blessées, toutes civiles selon les informations recueillies. Le 17 mars 2025, les autorités militaires maliennes avaient pourtant affirmé avoir frappé des « rassemblements terroristes » dans un camp de transit situé à 109 kilomètres au nord-ouest de Léré et annoncé la mort de onze « terroristes ». L’analyse d’Amnesty estime que la localisation communiquée par les FAMa correspond à celle de la frappe d’Ejdeir. L’organisation souligne qu’en droit international humanitaire, même la présence éventuelle de combattants ne permet pas de justifier une attaque indiscriminée contre un marché bondé de civils. Si les faits étaient établis dans les circonstances décrites, ils pourraient relever de crimes de guerre. Torture, électrocution et simulations de noyade Le rapport ne s’arrête pas aux opérations militaires. Amnesty affirme avoir interrogé 15 hommes ayant survécu à des actes de torture et autres mauvais traitements. Ils auraient été maltraités lors de patrouilles conjointes ou pendant leur détention dans les bases militaires de Léré et Nampala. D’autres témoignages concernant une trentaine de personnes viendraient corroborer ces accusations. Des témoins auraient également fait état de cinq personnes mortes après avoir subi des actes de torture ou en raison de mauvaises conditions de détention. Les méthodes décrites sont particulièrement graves : détenus suspendus par les bras à une barre métallique, passages à tabac à coups de barres de fer ou de bâtons, simulations de noyade et décharges électriques. Dans certains cas, les membres de Wagner auraient été les principaux auteurs des sévices, en présence de militaires maliens. Ces derniers auraient parfois servi d’interprètes sans intervenir, voire menacé certains détenus, selon les témoignages recueillis par Amnesty. Plus préoccupant encore, les personnes arrêtées n’auraient pas été présentées devant un juge. Elles n’auraient bénéficié ni de l’assistance d’un avocat ni du contact avec leurs familles durant des détentions pouvant aller d’un jour à quatre mois. Peuls, Arabes et Touaregs particulièrement exposés Au fil du rapport apparaît également une dimension communautaire. Amnesty estime que la majorité des victimes documentées appartenaient à des communautés pastorales, notamment peules, arabes et touarègues. L’organisation rapporte que certaines personnes auraient été soupçonnées de collaborer avec des groupes armés en raison de leur appartenance communautaire ou simplement parce qu’elles vivaient dans des zones où ces groupes étaient présents. Un éleveur originaire de la région de Ségou et réfugié en Mauritanie affirme ainsi que, dans la perception de certains militaires et membres de Wagner, les pasteurs seraient assimilés aux groupes armés. Une accusation qui, si elle était systématiquement appliquée, ferait de l’identité ou du lieu de résidence un substitut dangereux à toute preuve individuelle. Amnesty demande aux autorités maliennes de mener des enquêtes indépendantes et efficaces, d’établir les responsabilités et, le cas échéant, de poursuivre les auteurs présumés dans le respect du droit à un procès équitable. 119 réfugiés interrogés en Mauritanie Pour établir ses conclusions, Amnesty International indique avoir conduit des recherches en 2025 et 2026 dans dix localités de la région mauritanienne du Hodh ech-Chargui. L’organisation y a interrogé 119 réfugiés maliens originaires de Ségou, Tombouctou et Mopti. Au 31 juillet 2026, quelque 290 000 réfugiés maliens étaient enregistrés dans cette région par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), selon les données citées dans le rapport. Les conclusions ont été transmises aux autorités maliennes le 3 août 2026. Au moment de la publication du rapport, Amnesty indique n’avoir reçu aucune réponse officielle. L’organisation rappelle toutefois que les exactions ne sont pas imputées à une seule partie au conflit. Au cours de la dernière décennie, les groupes armés non étatiques ont eux aussi été accusés de graves violations du droit international humanitaire et des droits humains. Amnesty a notamment documenté des abus attribués au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) et au Front de libération de l’Azawad (FLA). De Wagner à Africa Corps, une nouvelle étape Le rapport intervient après le remplacement de Wagner par Africa Corps en juin 2025. Amnesty demande notamment aux autorités maliennes de rendre public l’accord conclu avec cette nouvelle structure, placée sous le contrôle du ministère russe de la Défense selon l’organisation. Cette évolution ne clôt donc pas la question de la responsabilité des acteurs étrangers. Elle la déplace. Car derrière le changement de nom ou de structure demeure une interrogation centrale : qui commande, qui contrôle et qui répond des actes commis sur le terrain ? Pour Marceau Sivieude, directeur régional d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, les autorités maliennes doivent protéger les civils, respecter le droit international humanitaire et instaurer un mécanisme national indépendant permettant d’établir les responsabilités. La CPI toujours dans le paysage judiciaire Le dossier prend également une dimension internationale. La situation au Mali fait l’objet d’une enquête de la Cour pénale internationale (CPI) depuis 2013. Le Mali a notifié en juin 2026 son retrait du Statut de Rome. Ce retrait ne met toutefois pas fin aux enquêtes déjà couvertes par la compétence de la Cour : selon les éléments communiqués dans le rapport d’Amnesty, la CPI conservera sa compétence pour les crimes relevant du Statut de Rome commis jusqu’au 23 juin 2027, date d’entrée en vigueur du retrait. Le rapport d’Amnesty ne constitue pas, à lui seul, une décision judiciaire établissant la culpabilité des personnes ou institutions mises en cause. Il présente les conclusions d’une organisation de défense des droits humains à partir d’entretiens, de témoignages et d’analyses de terrain. Mais ses accusations sont suffisamment graves pour poser une question qui dépasse les seuls champs de bataille : dans une guerre où chacun invoque la lutte contre le terrorisme, qui protège ceux qui ne combattent pas ? Pour les civils maliens, la réponse ne peut être différée indéfiniment. Lorsque la guerre s’installe dans les marchés, les villages et les lieux de détention, la frontière entre opération militaire et tragédie civile devient dangereusement mince. Et lorsque les victimes disparaissent sans enquête, l’impunité, elle, n’a même plus besoin de franchir la frontière..⏱ Temps de lecture estimé : 9 minutes
Au Mali, la guerre contre les groupes armés ne se joue pas uniquement dans les affrontements entre combattants. Elle se paierait aussi, selon un nouveau rapport d’Amnesty International, dans les villages, les marchés et les lieux de détention. Intitulé « Nul n’est épargné » : crimes de guerre commis par l’armée malienne et les forces alliées étrangères le long de la frontière mauritanienne, le document met en lumière des violations graves du droit international humanitaire et des droits humains.
L’organisation affirme avoir documenté 34 meurtres illégaux de civils dans sept localités maliennes entre juin 2023 et décembre 2025. Les faits recensés concernent les régions de Ségou, Mopti et Tombouctou et impliquent, selon Amnesty, des membres des FAMa ainsi que des éléments du groupe Wagner, société militaire privée russe présente au Mali jusqu’en juin 2025.
Selon les témoignages recueillis, plusieurs victimes ne participaient pas directement aux hostilités au moment de leur mort. Certaines auraient été abattues alors qu’elles tentaient de fuir ou après leur arrestation. Amnesty rapporte également des cas particulièrement atroces : des personnes auraient eu la gorge tranchée, tandis que d’autres auraient été brûlées vives ou après leur décès.
À Tin Adanda, dans la région de Tombouctou, quatre personnes auraient été tuées le 12 février 2025 lors d’une patrouille conjointe des FAMa et de Wagner. Parmi les victimes figuraient deux fils et un cousin d’une survivante réfugiée à Mberra, en Mauritanie.
Ces accusations sont d’autant plus sensibles que les populations civiles vivant dans les zones d’opérations militaires se retrouvent prises entre plusieurs feux : forces étatiques, groupes armés et acteurs étrangers.
Le rapport s’intéresse également à deux frappes de drones attribuées aux FAMa dans la région de Tombouctou. La première a frappé un marché à Ejdeir le 16 mars 2025, tandis que la seconde aurait touché une habitation familiale à Tangata en novembre de la même année.
Au total, ces deux attaques auraient fait au moins 23 morts, dont au moins cinq enfants, selon Amnesty.
Le cas d’Ejdeir apparaît particulièrement préoccupant. La frappe aurait été menée en plein jour et sans avertissement sur un marché. Amnesty affirme avoir interrogé sept personnes, dont certaines avaient perdu des proches ou avaient été blessées. Selon les témoignages recueillis et des organisations de la société civile consultées par l’organisation, aucune présence de combattants n’aurait été constatée sur le marché.
Amnesty indique que 16 personnes auraient été tuées et sept autres blessées, toutes civiles selon les informations recueillies.
Le 17 mars 2025, les autorités militaires maliennes avaient pourtant affirmé avoir frappé des « rassemblements terroristes » dans un camp de transit situé à 109 kilomètres au nord-ouest de Léré et annoncé la mort de onze « terroristes ». L’analyse d’Amnesty estime que la localisation communiquée par les FAMa correspond à celle de la frappe d’Ejdeir.
L’organisation souligne qu’en droit international humanitaire, même la présence éventuelle de combattants ne permet pas de justifier une attaque indiscriminée contre un marché bondé de civils. Si les faits étaient établis dans les circonstances décrites, ils pourraient relever de crimes de guerre.
Le rapport ne s’arrête pas aux opérations militaires. Amnesty affirme avoir interrogé 15 hommes ayant survécu à des actes de torture et autres mauvais traitements. Ils auraient été maltraités lors de patrouilles conjointes ou pendant leur détention dans les bases militaires de Léré et Nampala.
D’autres témoignages concernant une trentaine de personnes viendraient corroborer ces accusations. Des témoins auraient également fait état de cinq personnes mortes après avoir subi des actes de torture ou en raison de mauvaises conditions de détention.
Les méthodes décrites sont particulièrement graves : détenus suspendus par les bras à une barre métallique, passages à tabac à coups de barres de fer ou de bâtons, simulations de noyade et décharges électriques.
Dans certains cas, les membres de Wagner auraient été les principaux auteurs des sévices, en présence de militaires maliens. Ces derniers auraient parfois servi d’interprètes sans intervenir, voire menacé certains détenus, selon les témoignages recueillis par Amnesty.
Plus préoccupant encore, les personnes arrêtées n’auraient pas été présentées devant un juge. Elles n’auraient bénéficié ni de l’assistance d’un avocat ni du contact avec leurs familles durant des détentions pouvant aller d’un jour à quatre mois.
Au fil du rapport apparaît également une dimension communautaire. Amnesty estime que la majorité des victimes documentées appartenaient à des communautés pastorales, notamment peules, arabes et touarègues.
L’organisation rapporte que certaines personnes auraient été soupçonnées de collaborer avec des groupes armés en raison de leur appartenance communautaire ou simplement parce qu’elles vivaient dans des zones où ces groupes étaient présents.
Un éleveur originaire de la région de Ségou et réfugié en Mauritanie affirme ainsi que, dans la perception de certains militaires et membres de Wagner, les pasteurs seraient assimilés aux groupes armés. Une accusation qui, si elle était systématiquement appliquée, ferait de l’identité ou du lieu de résidence un substitut dangereux à toute preuve individuelle.
Amnesty demande aux autorités maliennes de mener des enquêtes indépendantes et efficaces, d’établir les responsabilités et, le cas échéant, de poursuivre les auteurs présumés dans le respect du droit à un procès équitable.
Pour établir ses conclusions, Amnesty International indique avoir conduit des recherches en 2025 et 2026 dans dix localités de la région mauritanienne du Hodh ech-Chargui. L’organisation y a interrogé 119 réfugiés maliens originaires de Ségou, Tombouctou et Mopti. Au 31 juillet 2026, quelque 290 000 réfugiés maliens étaient enregistrés dans cette région par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), selon les données citées dans le rapport.
Les conclusions ont été transmises aux autorités maliennes le 3 août 2026. Au moment de la publication du rapport, Amnesty indique n’avoir reçu aucune réponse officielle.
L’organisation rappelle toutefois que les exactions ne sont pas imputées à une seule partie au conflit. Au cours de la dernière décennie, les groupes armés non étatiques ont eux aussi été accusés de graves violations du droit international humanitaire et des droits humains. Amnesty a notamment documenté des abus attribués au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) et au Front de libération de l’Azawad (FLA).
Le rapport intervient après le remplacement de Wagner par Africa Corps en juin 2025. Amnesty demande notamment aux autorités maliennes de rendre public l’accord conclu avec cette nouvelle structure, placée sous le contrôle du ministère russe de la Défense selon l’organisation.
Cette évolution ne clôt donc pas la question de la responsabilité des acteurs étrangers. Elle la déplace. Car derrière le changement de nom ou de structure demeure une interrogation centrale : qui commande, qui contrôle et qui répond des actes commis sur le terrain ?
Pour Marceau Sivieude, directeur régional d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, les autorités maliennes doivent protéger les civils, respecter le droit international humanitaire et instaurer un mécanisme national indépendant permettant d’établir les responsabilités.
Le dossier prend également une dimension internationale. La situation au Mali fait l’objet d’une enquête de la Cour pénale internationale (CPI) depuis 2013. Le Mali a notifié en juin 2026 son retrait du Statut de Rome. Ce retrait ne met toutefois pas fin aux enquêtes déjà couvertes par la compétence de la Cour : selon les éléments communiqués dans le rapport d’Amnesty, la CPI conservera sa compétence pour les crimes relevant du Statut de Rome commis jusqu’au 23 juin 2027, date d’entrée en vigueur du retrait.
Le rapport d’Amnesty ne constitue pas, à lui seul, une décision judiciaire établissant la culpabilité des personnes ou institutions mises en cause. Il présente les conclusions d’une organisation de défense des droits humains à partir d’entretiens, de témoignages et d’analyses de terrain. Mais ses accusations sont suffisamment graves pour poser une question qui dépasse les seuls champs de bataille : dans une guerre où chacun invoque la lutte contre le terrorisme, qui protège ceux qui ne combattent pas ?
Pour les civils maliens, la réponse ne peut être différée indéfiniment. Lorsque la guerre s’installe dans les marchés, les villages et les lieux de détention, la frontière entre opération militaire et tragédie civile devient dangereusement mince. Et lorsque les victimes disparaissent sans enquête, l’impunité, elle, n’a même plus besoin de franchir la frontière.