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Jusqu’où ira le bicéphalisme au sommet de l’exécutif du Sénégal ?

Jusqu’où ira le bicéphalisme au sommet de l’exécutif du Sénégal ?. Article écrit par Éric Topona. Publié le 6 décembre 2025à 11h14

⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes

La démocratie sénégalaise demeure perçue par nombre d’observateurs, en Afrique et dans le reste du monde, comme l​'un des modèles par excellence de régime politique en Afrique francophone. Elle tient d’autant plus cette noble réputation que Léopold Sédar Senghor, le premier chef d’État du Sénégal indépendant, quitta librement le pouvoir, ​le 31 décembre 1980,  pour céder le fauteuil présidentiel à son successeur constitutionnel, le Premier ministre de l'époque, Abdou Diouf. Analyse d'Éric Topona.. Fidèle à l’héritage du poète-président, Abdou Diouf, fait politique rare en Afrique, se retira du pouvoir ​le 1er avril 2000, après avoir été démocratiquement défait dans les urnes par celui qui fut alors considéré comme l’éternel opposant et le trublion de la vie politique sénégalaise, le leader du Sopi (changement) et président du Parti démocratique sénégalais (PDS​), ​Maître Abdoulaye Wade. Pour l’histoire, cette alternance ne se fit guère sans heurts. Les Sénégalais la doivent en partie au leadership du chef de l’État sortant Abdou Diouf, qui se refusa à tripatouiller le verdict des urnes, en dépit des exhortations de quelques faucons de son proche entourage qui se tenaient prêts à faire fi de la volonté majoritaire et démocratique du peuple sénégalais. Alternance et crises politiques I​l y a lieu de remarquer que, depuis le départ d’Abdou Diouf, les alternances politiques qui ont suivi ne se sont plus effectuées sans être précédées de crises politiques majeures. Ce fut le cas sous Abdoulaye Wade, qui ne fit guère mystère de sa volonté de promouvoir une succession dynastique au sommet de l’État au profit de son fils Karim Wade, à défaut de pouvoir se succéder à lui-même, en dépit de son âge très avancé. Il eût fallu une forte mobilisation des forces politiques d’alternance au sein d’une large coalition, ainsi que d’acteurs éminents de la société civile et de fortes pressions internationales, afin que celui-là même qui fut pourtant le chantre inconditionnel de la démocratie accepte de se soumettre au verdict des urnes.​ Il ​a​ été battu le 25 mars 2012 par Macky Sall​ (son ancien ministre, et ancien Premier ministre  avant de devenir président de l’Assemblée nationale) avec 65,80 % des voix. Wade​ accepte le verdict des urnes et félicite le vainqueur au soir du second tour, puis il quitte ses fonctions présidentielles le 2 avril 2012. ​Appétit du pouvoir Lorsque lui succéda Macky Sall, les Sénégalais espéraient avoir rompu pour longtemps avec ces séquences dramatiques qui avaient naguère ébranlé un édifice démocratique fragile. Mais c’était sans compter avec la force des passions humaines et des appétits de pouvoir. C’est encore en enjambant des vallées de larmes et de sang que le vaillant peuple sénégalais rendit possible l’alternance au sommet du pouvoir en ​avril 2024. À l’instar de Nelson Mandela en Afrique du Sud, dont le parcours ​e​st souvent cité en exemple, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko menèrent une campagne électorale victorieuse, à peine sortis du bagne, pour se retrouver quelques semaines plus tard au sommet du pouvoir d’État. La victoire du parti ​Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité ​(PASTEF) fut vécue dans toute l’Afrique comme un conte de fées, ce d’autant plus qu’elle ne fut rendue possible qu’en raison de la décision fort rare du leader du parti, Ousmane Sonko, parce que rendu inéligible du fait d’une condamnation discutable du pouvoir de Macky Sall, de céder son statut de candidat à son second​, Bassirou Diomaye Faye​. Renonçant ainsi à son statut de candidat naturel du parti. ​L’intérêt général a prévalu Par cette entente cordiale, Sonko et Diomaye ont incontestablement inauguré une manière de faire de la politique en Afrique, à savoir faire prévaloir l’intérêt général au-dessus de toute autre considération personnelle ou clanique. Ce binôme a posé les jalons d’un leadership sans précédent dans les formations politiques en Afrique, lorsque l’on réalise que, sur ce continent, à l’exception de quelques rares pays d’Afrique anglophone, l’alternance même à la tête des formations politiques d’opposition est l’exception. En outre, ces deux leaders d’opposition se sont imposés comme des modèles d’abnégation, de persévérance, de patriotisme pour la jeunesse de tout un continent. Il ne faut jamais perdre de vue que, dans l’Afrique actuelle, l’une des crises les plus préoccupantes dans l’espace politique est celle de la rareté des modèles pour la jeunesse. Or, ils ont apporté la preuve qu’il faut garder espoir en cette jeunesse. Crise de leadership Mais voici que, depuis quelques mois, à l’épreuve du pouvoir, ce satisfecit et ces raisons d’espérer s’effondrent. Sonko et Diomaye avaient pourtant donné l’impression d’une entente indéfectible, d’une répartition habile des rôles entre les deux têtes de l’exécutif. Mais les égos reprennent le dessus et, comme dans les tragédies grecques, il se trouve toujours dans les entourages des conseillers de l’ombre pour attiser les​ flammes de la division et du chaos. L’ampleur de la crise actuelle est telle qu’elle est de nature à décourager les investisseurs et, plus grave, à détourner de la politique la jeunesse sénégalaise qui a payé le prix irremplaçable du sang pour que soit possible cette alternance. Cette jeunesse a placé de si grands espoirs en ce tandem que, même pour la jeunesse africaine qui suit de près ce feuilleton tragique, il serait désastreux de la décevoir. La crise actuelle entre ​Bassirou Diomaye Faye et ​Ousmane Sonko est d’abord une crise de leadership. Dans un État moderne où le périmètre de chaque fonction est clairement délimité par la constitution, le psychodrame auquel assistent actuellement le Sénégal et l’Afrique ne devrait pas exister. Plus qu’une banale bataille de pouvoir, au-delà de leurs personnes, ce qui se joue actuellement entre Ousmane Sonko et Diomaye Faye​, c’est la foi de la jeunesse sénégalaise et africaine en la démocratie comme outil politique de régulation de l’espace politique et de transformation sociale.  .

⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes

La démocratie sénégalaise demeure perçue par nombre d’observateurs, en Afrique et dans le reste du monde, comme l​’un des modèles par excellence de régime politique en Afrique francophone. Elle tient d’autant plus cette noble réputation que Léopold Sédar Senghor, le premier chef d’État du Sénégal indépendant, quitta librement le pouvoir, ​le 31 décembre 1980,  pour céder le fauteuil présidentiel à son successeur constitutionnel, le Premier ministre de l’époque, Abdou Diouf. Analyse d’Éric Topona.

Fidèle à l’héritage du poète-président, Abdou Diouf, fait politique rare en Afrique, se retira du pouvoir ​le 1er avril 2000, après avoir été démocratiquement défait dans les urnes par celui qui fut alors considéré comme l’éternel opposant et le trublion de la vie politique sénégalaise, le leader du Sopi (changement) et président du Parti démocratique sénégalais (PDS​), ​Maître Abdoulaye Wade. Pour l’histoire, cette alternance ne se fit guère sans heurts. Les Sénégalais la doivent en partie au leadership du chef de l’État sortant Abdou Diouf, qui se refusa à tripatouiller le verdict des urnes, en dépit des exhortations de quelques faucons de son proche entourage qui se tenaient prêts à faire fi de la volonté majoritaire et démocratique du peuple sénégalais.

Alternance et crises politiques

I​l y a lieu de remarquer que, depuis le départ d’Abdou Diouf, les alternances politiques qui ont suivi ne se sont plus effectuées sans être précédées de crises politiques majeures. Ce fut le cas sous Abdoulaye Wade, qui ne fit guère mystère de sa volonté de promouvoir une succession dynastique au sommet de l’État au profit de son fils Karim Wade, à défaut de pouvoir se succéder à lui-même, en dépit de son âge très avancé. Il eût fallu une forte mobilisation des forces politiques d’alternance au sein d’une large coalition, ainsi que d’acteurs éminents de la société civile et de fortes pressions internationales, afin que celui-là même qui fut pourtant le chantre inconditionnel de la démocratie accepte de se soumettre au verdict des urnes.​ Il ​a​ été battu le 25 mars 2012 par Macky Sall​ (son ancien ministre, et ancien Premier ministre  avant de devenir président de l’Assemblée nationale) avec 65,80 % des voix. Wade​ accepte le verdict des urnes et félicite le vainqueur au soir du second tour, puis il quitte ses fonctions présidentielles le 2 avril 2012.

​Appétit du pouvoir

Lorsque lui succéda Macky Sall, les Sénégalais espéraient avoir rompu pour longtemps avec ces séquences dramatiques qui avaient naguère ébranlé un édifice démocratique fragile. Mais c’était sans compter avec la force des passions humaines et des appétits de pouvoir. C’est encore en enjambant des vallées de larmes et de sang que le vaillant peuple sénégalais rendit possible l’alternance au sommet du pouvoir en ​avril 2024. À l’instar de Nelson Mandela en Afrique du Sud, dont le parcours ​e​st souvent cité en exemple, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko menèrent une campagne électorale victorieuse, à peine sortis du bagne, pour se retrouver quelques semaines plus tard au sommet du pouvoir d’État.

La victoire du parti ​Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité ​(PASTEF) fut vécue dans toute l’Afrique comme un conte de fées, ce d’autant plus qu’elle ne fut rendue possible qu’en raison de la décision fort rare du leader du parti, Ousmane Sonko, parce que rendu inéligible du fait d’une condamnation discutable du pouvoir de Macky Sall, de céder son statut de candidat à son second​, Bassirou Diomaye Faye​. Renonçant ainsi à son statut de candidat naturel du parti.

​L’intérêt général a prévalu

Par cette entente cordiale, Sonko et Diomaye ont incontestablement inauguré une manière de faire de la politique en Afrique, à savoir faire prévaloir l’intérêt général au-dessus de toute autre considération personnelle ou clanique. Ce binôme a posé les jalons d’un leadership sans précédent dans les formations politiques en Afrique, lorsque l’on réalise que, sur ce continent, à l’exception de quelques rares pays d’Afrique anglophone, l’alternance même à la tête des formations politiques d’opposition est l’exception.

En outre, ces deux leaders d’opposition se sont imposés comme des modèles d’abnégation, de persévérance, de patriotisme pour la jeunesse de tout un continent. Il ne faut jamais perdre de vue que, dans l’Afrique actuelle, l’une des crises les plus préoccupantes dans l’espace politique est celle de la rareté des modèles pour la jeunesse. Or, ils ont apporté la preuve qu’il faut garder espoir en cette jeunesse.

Crise de leadership

Mais voici que, depuis quelques mois, à l’épreuve du pouvoir, ce satisfecit et ces raisons d’espérer s’effondrent. Sonko et Diomaye avaient pourtant donné l’impression d’une entente indéfectible, d’une répartition habile des rôles entre les deux têtes de l’exécutif. Mais les égos reprennent le dessus et, comme dans les tragédies grecques, il se trouve toujours dans les entourages des conseillers de l’ombre pour attiser les​ flammes de la division et du chaos.

L’ampleur de la crise actuelle est telle qu’elle est de nature à décourager les investisseurs et, plus grave, à détourner de la politique la jeunesse sénégalaise qui a payé le prix irremplaçable du sang pour que soit possible cette alternance. Cette jeunesse a placé de si grands espoirs en ce tandem que, même pour la jeunesse africaine qui suit de près ce feuilleton tragique, il serait désastreux de la décevoir.

La crise actuelle entre ​Bassirou Diomaye Faye et ​Ousmane Sonko est d’abord une crise de leadership. Dans un État moderne où le périmètre de chaque fonction est clairement délimité par la constitution, le psychodrame auquel assistent actuellement le Sénégal et l’Afrique ne devrait pas exister. Plus qu’une banale bataille de pouvoir, au-delà de leurs personnes, ce qui se joue actuellement entre Ousmane Sonko et Diomaye Faye​, c’est la foi de la jeunesse sénégalaise et africaine en la démocratie comme outil politique de régulation de l’espace politique et de transformation sociale.

 

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