⏱ Temps de lecture estimé : 7 minutes
Conakry, 5 septembre 2026, cinq ans jour pour jour après le coup d’État qui a renversé Alpha Condé, la Guinée est loin de l’image d’une parenthèse militaire appelée à se refermer rapidement. Le colonel Mamadi Doumbouya, qui avait promis une transition courte et assuré ne pas vouloir s’accrocher au pouvoir, est devenu président de la République après l’élection présidentielle de décembre 2025. En mai 2026, ses alliés ont ensuite remporté une large majorité aux législatives. La transition est officiellement terminée. Mais le débat sur la nature du régime, lui, ne fait que commencer.. Le 5 septembre 2021, les images avaient fait le tour du monde. Des militaires du groupement des forces spéciales prenaient le contrôle des principaux points stratégiques de Conakry. À la télévision nationale, Mamadi Doumbouya annonçait la dissolution de la Constitution, du gouvernement et des institutions. Alpha Condé, élu en 2010 puis réélu en 2015, avait été renversé après une troisième candidature rendue possible par une modification constitutionnelle profondément contestée. Le putschiste justifiait alors son intervention par la corruption, la mauvaise gouvernance, l’injustice sociale et l’affaiblissement des institutions. Son discours avait rencontré un écho certain dans une partie de la population, notamment après les violences qui avaient accompagné la contestation du troisième mandat d’Alpha Condé. Mais cinq ans plus tard, le miroir renvoie une image autrement plus complexe. De la promesse de refondation à la conquête du pouvoir À son arrivée, Mamadi Doumbouya se présentait comme celui qui devait remettre la Guinée sur les rails, restaurer les institutions et organiser le retour à un pouvoir civil. La junte avait promis une transition qui ne devait pas servir de tremplin aux militaires. Le scénario a finalement pris une autre direction. Après plusieurs reports, une nouvelle Constitution a été soumise à référendum le 21 septembre 2025. Le texte adopté a ouvert la voie à la candidature de Mamadi Doumbouya. Quelques mois plus tard, le général a participé à la présidentielle du 28 décembre 2025 et l’a remportée. Le militaire qui avait pris le pouvoir par les armes s’est ainsi installé dans les habits de président élu. Pour le pouvoir, il s’agit de la consécration du retour à l’ordre constitutionnel. Pour ses détracteurs, c’est plutôt l’aboutissement d’une transition progressivement transformée en système de conservation du pouvoir. Le paradoxe est saisissant : le régime né d’un coup d’État contre un président accusé de vouloir contourner la Constitution a lui-même procédé à une refondation constitutionnelle permettant à son chef de briguer la magistrature suprême. Une opposition méthodiquement réduite au silence L’autre grande transformation de ces cinq années concerne l’espace politique. En mars 2026, les autorités ont dissous quarante partis politiques, parmi lesquels trois formations majeures : le RPG-Arc-en-Ciel d’Alpha Condé, l’UFDG de Cellou Dalein Diallo et l’UFR de Sidya Touré. Le gouvernement a justifié ces dissolutions par des manquements aux obligations légales. Les opposants y ont vu une opération de nettoyage politique avant les élections. La conséquence est lourde : une grande partie des forces politiques historiques de la Guinée s’est retrouvée privée de participation effective à la compétition électorale. Cellou Dalein Diallo, depuis l’exil, a dénoncé la constitution progressive d’un « parti-État ». Une accusation que le pouvoir rejette, mais que la faiblesse de l’opposition institutionnelle actuelle rend difficile à écarter d’un revers de main. Les législatives du 31 mai 2026 ont confirmé ce déséquilibre. La coalition favorable au président a remporté au moins 100 des 147 sièges selon les résultats provisoires rapportés par l’agence de presse Reuters. Plusieurs grandes formations d’opposition n’avaient pas pu participer au scrutin. La nouvelle Assemblée nationale, installée en juillet, a ainsi mis officiellement un terme à la transition ouverte en septembre 2021. Mais mettre fin à une transition ne signifie pas automatiquement installer une démocratie pluraliste pleinement fonctionnelle. Des libertés publiques toujours sous tension C’est sur ce terrain que le bilan de Mamadi Doumbouya apparaît le plus controversé. Les organisations de défense des droits humains accusent les autorités d’avoir progressivement réduit l’espace civique, notamment à travers les restrictions imposées aux manifestations, la pression sur les médias et la répression des voix critiques. Human Rights Watch estime que les autorités militaires ont, depuis 2021, réprimé l’opposition, la dissidence et les médias. L’organisation a notamment documenté des morts lors de manifestations, des arrestations de journalistes et la disparition forcée de figures de la contestation. Les disparitions de Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah restent notamment au cœur des critiques adressées au pouvoir. En juillet 2026, Human Rights Watch demandait encore aux autorités guinéennes de rendre des comptes sur leur sort. La promesse de « refondation » se retrouve donc confrontée à une question brutale : peut-on prétendre reconstruire l’État tout en réduisant l’espace laissé à ceux qui contestent le pouvoir ? Alpha Condé, le grand absent d’une histoire qui porte toujours son empreinte Cinq ans après sa chute, Alpha Condé demeure pourtant au centre du récit politique guinéen. Son troisième mandat, obtenu après la modification de la Constitution, avait nourri une crise profonde. La contestation avait été violemment réprimée et son pouvoir avait été accusé de dérive autoritaire. C’est précisément ce contexte que Mamadi Doumbouya avait invoqué pour justifier son intervention. Mais le paradoxe historique est désormais difficile à ignorer : le régime qui s’était présenté comme l’antidote à l’autoritarisme d’Alpha Condé est aujourd’hui accusé, à son tour, de concentrer excessivement le pouvoir. Même le parti de l’ancien président, le RPG-Arc-en-Ciel, a été dissous en 2026. Autrement dit, cinq ans après avoir chassé Alpha Condé du palais présidentiel, le système Doumbouya a aussi contribué à démanteler l’une des principales structures politiques de l’ancien régime. La Guinée entre stabilité et inquiétude Sur le plan institutionnel, le pays dispose désormais d’un président élu, d’un Parlement et d’un nouveau cadre constitutionnel. Le pouvoir peut donc soutenir que la période exceptionnelle est achevée. Mais la question essentielle demeure celle de la qualité de cet ordre nouveau. Une démocratie ne se résume pas à organiser des scrutins. Elle suppose aussi une opposition capable de concourir, des médias libres, des citoyens autorisés à manifester pacifiquement, une justice indépendante et des institutions capables de contrôler l’exécutif. Or, c’est précisément sur ces points que les critiques restent les plus fortes. La Guinée de 2026 est donc à la croisée des chemins. Elle n’est plus dirigée par une junte officiellement en transition, mais par un ancien chef de putsch devenu président élu. Elle dispose d’un Parlement, mais dominé par le camp présidentiel. Elle a une nouvelle Constitution, mais adoptée dans un contexte politique fortement contesté. Et elle possède une opposition, mais une partie de ses principales formations a été dissoute ou contrainte à l’exil. Cinq ans après le coup d’État du 5 septembre 2021, la question n’est donc plus seulement de savoir si Mamadi Doumbouya a tenu sa promesse de rendre le pouvoir aux civils. Il faut désormais poser une question plus dérangeante : la Guinée est-elle réellement sortie de la logique du coup d’État, ou a-t-elle simplement transformé le pouvoir militaire en pouvoir présidentiel ? Le temps dira si le 5 septembre 2021 restera dans l’histoire comme le jour où la Guinée a fermé la parenthèse Alpha Condé, ou comme le premier chapitre d’un nouveau cycle de concentration du pouvoir..⏱ Temps de lecture estimé : 7 minutes
Le 5 septembre 2021, les images avaient fait le tour du monde. Des militaires du groupement des forces spéciales prenaient le contrôle des principaux points stratégiques de Conakry. À la télévision nationale, Mamadi Doumbouya annonçait la dissolution de la Constitution, du gouvernement et des institutions. Alpha Condé, élu en 2010 puis réélu en 2015, avait été renversé après une troisième candidature rendue possible par une modification constitutionnelle profondément contestée.
Le putschiste justifiait alors son intervention par la corruption, la mauvaise gouvernance, l’injustice sociale et l’affaiblissement des institutions. Son discours avait rencontré un écho certain dans une partie de la population, notamment après les violences qui avaient accompagné la contestation du troisième mandat d’Alpha Condé.
Mais cinq ans plus tard, le miroir renvoie une image autrement plus complexe.
À son arrivée, Mamadi Doumbouya se présentait comme celui qui devait remettre la Guinée sur les rails, restaurer les institutions et organiser le retour à un pouvoir civil. La junte avait promis une transition qui ne devait pas servir de tremplin aux militaires. Le scénario a finalement pris une autre direction.
Après plusieurs reports, une nouvelle Constitution a été soumise à référendum le 21 septembre 2025. Le texte adopté a ouvert la voie à la candidature de Mamadi Doumbouya. Quelques mois plus tard, le général a participé à la présidentielle du 28 décembre 2025 et l’a remportée. Le militaire qui avait pris le pouvoir par les armes s’est ainsi installé dans les habits de président élu.
Pour le pouvoir, il s’agit de la consécration du retour à l’ordre constitutionnel. Pour ses détracteurs, c’est plutôt l’aboutissement d’une transition progressivement transformée en système de conservation du pouvoir.
Le paradoxe est saisissant : le régime né d’un coup d’État contre un président accusé de vouloir contourner la Constitution a lui-même procédé à une refondation constitutionnelle permettant à son chef de briguer la magistrature suprême.
L’autre grande transformation de ces cinq années concerne l’espace politique.
En mars 2026, les autorités ont dissous quarante partis politiques, parmi lesquels trois formations majeures : le RPG-Arc-en-Ciel d’Alpha Condé, l’UFDG de Cellou Dalein Diallo et l’UFR de Sidya Touré. Le gouvernement a justifié ces dissolutions par des manquements aux obligations légales. Les opposants y ont vu une opération de nettoyage politique avant les élections.
La conséquence est lourde : une grande partie des forces politiques historiques de la Guinée s’est retrouvée privée de participation effective à la compétition électorale.
Cellou Dalein Diallo, depuis l’exil, a dénoncé la constitution progressive d’un « parti-État ». Une accusation que le pouvoir rejette, mais que la faiblesse de l’opposition institutionnelle actuelle rend difficile à écarter d’un revers de main.
Les législatives du 31 mai 2026 ont confirmé ce déséquilibre. La coalition favorable au président a remporté au moins 100 des 147 sièges selon les résultats provisoires rapportés par l’agence de presse Reuters. Plusieurs grandes formations d’opposition n’avaient pas pu participer au scrutin.
La nouvelle Assemblée nationale, installée en juillet, a ainsi mis officiellement un terme à la transition ouverte en septembre 2021. Mais mettre fin à une transition ne signifie pas automatiquement installer une démocratie pluraliste pleinement fonctionnelle.
C’est sur ce terrain que le bilan de Mamadi Doumbouya apparaît le plus controversé.
Les organisations de défense des droits humains accusent les autorités d’avoir progressivement réduit l’espace civique, notamment à travers les restrictions imposées aux manifestations, la pression sur les médias et la répression des voix critiques.
Human Rights Watch estime que les autorités militaires ont, depuis 2021, réprimé l’opposition, la dissidence et les médias. L’organisation a notamment documenté des morts lors de manifestations, des arrestations de journalistes et la disparition forcée de figures de la contestation.
Les disparitions de Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah restent notamment au cœur des critiques adressées au pouvoir. En juillet 2026, Human Rights Watch demandait encore aux autorités guinéennes de rendre des comptes sur leur sort.
La promesse de « refondation » se retrouve donc confrontée à une question brutale : peut-on prétendre reconstruire l’État tout en réduisant l’espace laissé à ceux qui contestent le pouvoir ?
Alpha Condé, le grand absent d’une histoire qui porte toujours son empreinte
Cinq ans après sa chute, Alpha Condé demeure pourtant au centre du récit politique guinéen.
Son troisième mandat, obtenu après la modification de la Constitution, avait nourri une crise profonde. La contestation avait été violemment réprimée et son pouvoir avait été accusé de dérive autoritaire. C’est précisément ce contexte que Mamadi Doumbouya avait invoqué pour justifier son intervention.
Mais le paradoxe historique est désormais difficile à ignorer : le régime qui s’était présenté comme l’antidote à l’autoritarisme d’Alpha Condé est aujourd’hui accusé, à son tour, de concentrer excessivement le pouvoir.
Même le parti de l’ancien président, le RPG-Arc-en-Ciel, a été dissous en 2026. Autrement dit, cinq ans après avoir chassé Alpha Condé du palais présidentiel, le système Doumbouya a aussi contribué à démanteler l’une des principales structures politiques de l’ancien régime.
Sur le plan institutionnel, le pays dispose désormais d’un président élu, d’un Parlement et d’un nouveau cadre constitutionnel. Le pouvoir peut donc soutenir que la période exceptionnelle est achevée.
Mais la question essentielle demeure celle de la qualité de cet ordre nouveau.
Une démocratie ne se résume pas à organiser des scrutins. Elle suppose aussi une opposition capable de concourir, des médias libres, des citoyens autorisés à manifester pacifiquement, une justice indépendante et des institutions capables de contrôler l’exécutif.
Or, c’est précisément sur ces points que les critiques restent les plus fortes.
La Guinée de 2026 est donc à la croisée des chemins. Elle n’est plus dirigée par une junte officiellement en transition, mais par un ancien chef de putsch devenu président élu. Elle dispose d’un Parlement, mais dominé par le camp présidentiel. Elle a une nouvelle Constitution, mais adoptée dans un contexte politique fortement contesté. Et elle possède une opposition, mais une partie de ses principales formations a été dissoute ou contrainte à l’exil.
Cinq ans après le coup d’État du 5 septembre 2021, la question n’est donc plus seulement de savoir si Mamadi Doumbouya a tenu sa promesse de rendre le pouvoir aux civils.
Il faut désormais poser une question plus dérangeante : la Guinée est-elle réellement sortie de la logique du coup d’État, ou a-t-elle simplement transformé le pouvoir militaire en pouvoir présidentiel ?
Le temps dira si le 5 septembre 2021 restera dans l’histoire comme le jour où la Guinée a fermé la parenthèse Alpha Condé, ou comme le premier chapitre d’un nouveau cycle de concentration du pouvoir.
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