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France-Cameroun : Macron et le devoir de mémoire

France-Cameroun : Macron et le devoir de mémoire. Article écrit par Éric Topona. Publié le 19 septembre 2025à 06h30

⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes

Après avoir reçu, en janvier 2025, un rapport concernant la lutte de la France au Cameroun, le président français Emmanuel Macron a officiellement reconnu la responsabilité de son pays dans la tragique répression des mouvements ​insurrectionnels avant et après l'indépendance​ du Cameroun. . Le 12 août 2025, la présidence de la République française a rendu publique une lettre du chef de l’État, Emmanuel Macron, une lettre adressée à son homologue camerounais en réaction aux conclusions de la commission franco-camerounaise d’historiens mise en place par​​ Macron. Cette commission avait pour mission de se prononcer en toute objectivité scientifique sur le rôle de la France dans la guerre d’indépendance au Cameroun, à la veille de l’accession à la souveraineté internationale de ce pays, alors sous tutelle de la France par un mandat de l’ONU. Cette commission avait également pour tâche de se pencher sur la participation de ​Paris aux côtés des autorités politico-administratives du Cameroun indépendant et sur la répression des poches résiduelles des nationalistes souverainistes de l​’​Union des populations du Cameroun (UPC),​ dans une campagne militaire féroce que certains historiens ont appelée pudiquement « campagne de pacification ». ​Un timing surprenant… Il faut d’emblée relever que le timing de la publication de cette lettre du ​président français à son homologue camerounais n’a pas manqué de surprendre, et pour une raison essentielle. Certes, la France est le pays européen qui a fort à faire depuis quelques décennies avec son passé colonial, notamment avec l’Algérie. Et justement, l’on se serait attendu à voir plutôt le chef de l’État français s’investir sur le terrain du contentieux diplomatique actuel entre​ ​Paris et Alger, que nombre d’observateurs jugent de plus en plus préoccupant. … passé ​ et passifs commun​s Toutefois, cette lettre ​adressée au président camerounais, indépendamment de ce que les nationalistes camerounais nomment « le contentieux historique », n’est pas sans lien avec le délitement actuel de la relation franco-algérienne. En effet, le Cameroun et l’Algérie sont les seuls pays en Afrique qui ont combattu la France dans des conflits armés pour accéder à leur indépendance. Ces deux pays sont aussi ceux dans lesquels les pages sombres de cette époque n’ont jamais été refermées, en dépit des Accords d’Évian​ (​signés le 18 mars 1962 entre le gouvernement français et le gouvernement provisoire de la République algérienne​)​ ​qui ont conduit​ à l’accession de l’Algérie à l’indépendance, ​le 5 juillet 1962, et à la proclamation, le 1er janvier 1960, de​ celle du Cameroun qu’une certaine opinion dans ce pays juge plus formelle que réelle. Un message d’apaisement Face à ces contextes historiques similaires, Emmanuel Macron a probablement voulu faire entendre de manière subliminale au pouvoir d’Alger qu’il est possible, en dépit des drames de l’histoire, de parvenir à une relation apaisée, comme c’est le cas avec le Cameroun aujourd’hui. La prise de parole d’Emmanuel Macron sur la guerre d’indépendance au Cameroun, dans l’actualité présente, parle davantage à l’Algérie. Au demeurant, cette lettre officielle n’a pas laissé indifférents l’opinion publique camerounaise, ses milieux intellectuels et politiques ainsi que les acteurs de la société civile. Et ce, d’autant plus qu’actuellement le contexte politique est extrêmement sensible et tendu au Cameroun, avec, à l’horizon, l’élection du président de la République le 12 octobre 2025. Indépendance « réelle » du Cameroun, un serpent de mer La problématique de l’accession du Cameroun à une ​« réelle » indépendance, avec comme impératif l’affranchissement de ce pays de ce qu’une partie de sa classe politique considère comme le « corset de la France », est un véritable serpent de mer qui revient depuis un peu plus de six décennies dans le débat politique. En raison de cet arrière-plan historique, certains Camerounais estiment que ce n’est pas à la France d’écrire l’histoire de cette période sombre, car elle ne pourra jamais réunir les garanties d’objectivité nécessaires pour le faire. Ils ne manquent pas de relever que les archives ouvertes aux chercheurs ne l’ont été que partiellement. D’autres archives, extrêmement utiles pour l’établissement de la vérité historique, demeurent inaccessibles et non déclassées. Dès lors, s’interrogent-ils, comment peut-on faire objectivement, scientifiquement, œuvre d’historien lorsque, pour des raisons diverses, certaines sources sont interdites d’accès aux chercheurs, alors que leur exploitation pourrait s’avérer décisive pour la dissipation de nombreuses zones d’ombre qui ne manqueraient pas de subsister ? D’autres réserves portent sur la désignation des membres de cette commission franco-camerounaise. Ils relèvent qu’elle a été constituée de manière unilatérale par la France, n’obéissant qu’à son cahier des charges, alors que, poursuivent-ils, il eût été souhaitable que cette commission soit mise en place de manière concertée avec l’État du Cameroun dont les archives auraient également dû être ouvertes et consultées. Enfin, une autre opinion estime que ce n’est pas aux États qu’il appartient d’écrire l’histoire, mais aux seuls historiens, en toute liberté intellectuelle et sans se soumettre à une tutelle politique. Un pas historique décisif à saluer Au-delà de ces divergences de vue qui vont probablement se poursuivre sur plusieurs décennies, il faut néanmoins reconnaître à Emmanuel Macron le mérite d’avoir fait un pas historique et décisif dans la reconnaissance et l’apaisement de ce conflit mémoriel entre la France et le Cameroun. Aucun de ses prédécesseurs n’était allé aussi loin. C’est donc une trajectoire irréversible des relations franco-camerounaises. Des initiatives historiennes diverses, individuelles ou étatiques, se feront certainement jour à l’avenir afin de poursuivre cette dynamique salutaire. ​Vivement !.

⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes

Après avoir reçu, en janvier 2025, un rapport concernant la lutte de la France au Cameroun, le président français Emmanuel Macron a officiellement reconnu la responsabilité de son pays dans la tragique répression des mouvements ​insurrectionnels avant et après l’indépendance​ du Cameroun. 

Le 12 août 2025, la présidence de la République française a rendu publique une lettre du chef de l’État, Emmanuel Macron, une lettre adressée à son homologue camerounais en réaction aux conclusions de la commission franco-camerounaise d’historiens mise en place par​​ Macron. Cette commission avait pour mission de se prononcer en toute objectivité scientifique sur le rôle de la France dans la guerre d’indépendance au Cameroun, à la veille de l’accession à la souveraineté internationale de ce pays, alors sous tutelle de la France par un mandat de l’ONU.

Cette commission avait également pour tâche de se pencher sur la participation de ​Paris aux côtés des autorités politico-administratives du Cameroun indépendant et sur la répression des poches résiduelles des nationalistes souverainistes de l​’​Union des populations du Cameroun (UPC),​ dans une campagne militaire féroce que certains historiens ont appelée pudiquement « campagne de pacification ».

​Un timing surprenant…

Il faut d’emblée relever que le timing de la publication de cette lettre du ​président français à son homologue camerounais n’a pas manqué de surprendre, et pour une raison essentielle.

Certes, la France est le pays européen qui a fort à faire depuis quelques décennies avec son passé colonial, notamment avec l’Algérie. Et justement, l’on se serait attendu à voir plutôt le chef de l’État français s’investir sur le terrain du contentieux diplomatique actuel entre​ ​Paris et Alger, que nombre d’observateurs jugent de plus en plus préoccupant.

… passé ​ et passifs commun​s

Toutefois, cette lettre ​adressée au président camerounais, indépendamment de ce que les nationalistes camerounais nomment « le contentieux historique », n’est pas sans lien avec le délitement actuel de la relation franco-algérienne.

En effet, le Cameroun et l’Algérie sont les seuls pays en Afrique qui ont combattu la France dans des conflits armés pour accéder à leur indépendance.

Ces deux pays sont aussi ceux dans lesquels les pages sombres de cette époque n’ont jamais été refermées, en dépit des Accords d’Évian​ (​signés le 18 mars 1962 entre le gouvernement français et le gouvernement provisoire de la République algérienne​)​ ​qui ont conduit​ à l’accession de l’Algérie à l’indépendance, ​le 5 juillet 1962, et à la proclamation, le 1er janvier 1960, de​ celle du Cameroun qu’une certaine opinion dans ce pays juge plus formelle que réelle.

Un message d’apaisement

Face à ces contextes historiques similaires, Emmanuel Macron a probablement voulu faire entendre de manière subliminale au pouvoir d’Alger qu’il est possible, en dépit des drames de l’histoire, de parvenir à une relation apaisée, comme c’est le cas avec le Cameroun aujourd’hui. La prise de parole d’Emmanuel Macron sur la guerre d’indépendance au Cameroun, dans l’actualité présente, parle davantage à l’Algérie.

Au demeurant, cette lettre officielle n’a pas laissé indifférents l’opinion publique camerounaise, ses milieux intellectuels et politiques ainsi que les acteurs de la société civile. Et ce, d’autant plus qu’actuellement le contexte politique est extrêmement sensible et tendu au Cameroun, avec, à l’horizon, l’élection du président de la République le 12 octobre 2025.

Indépendance « réelle » du Cameroun, un serpent de mer

La problématique de l’accession du Cameroun à une ​« réelle » indépendance, avec comme impératif l’affranchissement de ce pays de ce qu’une partie de sa classe politique considère comme le « corset de la France », est un véritable serpent de mer qui revient depuis un peu plus de six décennies dans le débat politique.

En raison de cet arrière-plan historique, certains Camerounais estiment que ce n’est pas à la France d’écrire l’histoire de cette période sombre, car elle ne pourra jamais réunir les garanties d’objectivité nécessaires pour le faire. Ils ne manquent pas de relever que les archives ouvertes aux chercheurs ne l’ont été que partiellement. D’autres archives, extrêmement utiles pour l’établissement de la vérité historique, demeurent inaccessibles et non déclassées.

Dès lors, s’interrogent-ils, comment peut-on faire objectivement, scientifiquement, œuvre d’historien lorsque, pour des raisons diverses, certaines sources sont interdites d’accès aux chercheurs, alors que leur exploitation pourrait s’avérer décisive pour la dissipation de nombreuses zones d’ombre qui ne manqueraient pas de subsister ?

D’autres réserves portent sur la désignation des membres de cette commission franco-camerounaise. Ils relèvent qu’elle a été constituée de manière unilatérale par la France, n’obéissant qu’à son cahier des charges, alors que, poursuivent-ils, il eût été souhaitable que cette commission soit mise en place de manière concertée avec l’État du Cameroun dont les archives auraient également dû être ouvertes et consultées.

Enfin, une autre opinion estime que ce n’est pas aux États qu’il appartient d’écrire l’histoire, mais aux seuls historiens, en toute liberté intellectuelle et sans se soumettre à une tutelle politique.

Un pas historique décisif à saluer

Au-delà de ces divergences de vue qui vont probablement se poursuivre sur plusieurs décennies, il faut néanmoins reconnaître à Emmanuel Macron le mérite d’avoir fait un pas historique et décisif dans la reconnaissance et l’apaisement de ce conflit mémoriel entre la France et le Cameroun. Aucun de ses prédécesseurs n’était allé aussi loin.

C’est donc une trajectoire irréversible des relations franco-camerounaises. Des initiatives historiennes diverses, individuelles ou étatiques, se feront certainement jour à l’avenir afin de poursuivre cette dynamique salutaire. ​Vivement !

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