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​Exister sans papiers, survivre sans droits : le scandale silencieux de l’état civil en Afrique

​Exister sans papiers, survivre sans droits : le scandale silencieux de l’état civil en Afrique. Article écrit par Jacques Nshimirimana. Publié le 29 mai 2026à 16h33

⏱ Temps de lecture estimé : 5 minutes

En Afrique, des millions de personnes vivent encore sans existence juridique officielle. Elles naissent, grandissent, travaillent et participent à la vie de leurs communautés, mais restent absentes des registres de l'État. Sans acte de naissance, sans identité légale, elles deviennent des citoyennes invisibles, privées de nombreux droits pourtant fondamentaux. Une tribune du Dr. Jacques Nshimirimana, avocat au Barreau de Bujumbura.. L’état civil est souvent perçu comme une simple formalité administrative. En réalité, il constitue la base même de la citoyenneté moderne. Enregistrer une naissance, reconnaître officiellement une identité ou délivrer des documents d’état civil, c’est permettre à un individu d’exister juridiquement et d’accéder pleinement à ses droits civils et politiques. Dans plusieurs pays africains, notamment en zones rurales, l’accès à l’état civil demeure un véritable parcours du combattant. Les longues distances vers les centres administratifs, les coûts indirects, le manque d’information et parfois la faiblesse des infrastructures publiques empêchent encore des milliers de familles d’enregistrer leurs enfants à temps. L’ampleur du phénomène est massive : l’Afrique subsaharienne affiche un taux d’enregistrement des naissances de seulement 51 %[1], concentrant à elle seule la moitié des 150 millions d’enfants non enregistrés dans le monde. Au Nigeria, pays le plus peuplé du continent, malgré une obligation légale d’enregistrement en vigueur depuis 1979, seulement 43 % des enfants de moins de cinq ans font l’objet d’une déclaration[2]. En Côte d’Ivoire, la situation est même en régression : le taux d’enregistrement dans les délais légaux est passé de 66,8 % en 2021 à 55,4 % en 2024[3]. Résultat : une partie importante de la population reste en marge des systèmes administratifs nationaux. Cette invisibilité juridique a des conséquences profondes. Sans acte de naissance, il devient difficile d’accéder à l’école, aux soins de santé, aux examens nationaux, à la justice ou encore à l’emploi formel. Dans plusieurs États africains, l’absence de documents d’identité empêche également l’inscription sur les listes électorales et limite la participation démocratique. L’enjeu dépasse donc largement la bureaucratie. L’état civil est un pilier des droits humains, de la gouvernance et du développement. Un État qui ne parvient pas à identifier ses citoyens peine aussi à planifier efficacement ses politiques publiques en matière d’éducation, de santé, de sécurité sociale ou de protection des enfants. Cette problématique touche particulièrement les groupes vulnérables. Les enfants non enregistrés sont davantage exposés aux mariages précoces, au travail forcé, à l’exploitation ou encore à la traite des personnes. Les femmes rurales rencontrent également des difficultés pour faire valoir certains droits patrimoniaux ou successoraux en l’absence de documents officiels. Des millions de citoyens hors des registres de l’État Face à ces défis, plusieurs pays africains ont engagé des réformes encourageantes : campagnes massives d’enregistrement des naissances, suppression des pénalités pour déclarations tardives, digitalisation des registres et modernisation des systèmes d’identification. Le Burundi, qui assure actuellement la présidence de l’Union africaine, a récemment prêché par le modèle en suspendant les pénalités liées aux déclarations tardives des naissances et des décès. Cette mesure a permis à des centaines d’enfants et de citoyens jusque-là privés d’existence juridique d’être enfin reconnus légalement, malgré les multiples obstacles administratifs, sociaux ou économiques qui avaient empêché leur enregistrement dans les délais légaux. Cette initiative mérite d’être saluée et pourrait inspirer d’autres États africains confrontés aux mêmes défis. Mais les efforts doivent être intensifiés. L’Afrique du XXIe siècle ne peut construire une gouvernance inclusive en laissant des millions de citoyens hors des registres de l’État. La révolution numérique, les projets d’identité biométrique et les politiques de modernisation administrative ne produiront leurs effets que si l’accès à l’état civil devient réellement universel. Garantir à chaque Africain une identité juridique reconnue, ce n’est pas seulement délivrer un document administratif. C’est reconnaître sa dignité, sa citoyenneté et son droit d’exister pleinement dans la société. Car derrière chaque acte de naissance se trouve une réalité essentielle : un être humain reconnu par la loi et protégé par ses droits. *Dr Me Jacques Nshimirimana, expert en droits humains | Ancien Commissaire CNIDH | Candidat au Comité des Droits de l’Homme de l’ONU | PhD Traite des personnes & standards internationaux [1]UNICEF, « Un bon départ dans la vie : niveaux et tendances mondiaux en matière d’enregistrement des naissances, mise à jour 2024 », publié le 11 décembre 2024. Disponible sur : https://www.unicef.org/fr/communiques-de-presse/enregistrement-des-naissances-progresse-150-millions-invisibles [2]Initiative sur le droit à la nationalité en Afrique, citant l’agence nigériane chargée de l’état civil et de la démographie (CERPAC). Disponible sur : https://citizenshiprightsafrica.org/lagence-de-letat-civil-du-nigeria-denonce-le-faible-taux-denregistrement-des-naissances-et-des-deces-dans-le-pays/ [3]Ministère de l’Intérieur et de la Sécurité de Côte d’Ivoire / UNICEF, Annuaire statistique de l’état civil 2024, présenté officiellement à Abidjan le 30 juin 2025. Repris par Fratmat.info : https://www.fratmat.info/article/2635039/economie/annuaire-statistique-detat-civil-de-lannee-2024-le-taux-denregistrement-des-naissances-dans-les-delais-en-nette-regression.  .

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En Afrique, des millions de personnes vivent encore sans existence juridique officielle. Elles naissent, grandissent, travaillent et participent à la vie de leurs communautés, mais restent absentes des registres de l’État. Sans acte de naissance, sans identité légale, elles deviennent des citoyennes invisibles, privées de nombreux droits pourtant fondamentaux. Une tribune du Dr. Jacques Nshimirimana, avocat au Barreau de Bujumbura.

L’état civil est souvent perçu comme une simple formalité administrative. En réalité, il constitue la base même de la citoyenneté moderne. Enregistrer une naissance, reconnaître officiellement une identité ou délivrer des documents d’état civil, c’est permettre à un individu d’exister juridiquement et d’accéder pleinement à ses droits civils et politiques.

Dans plusieurs pays africains, notamment en zones rurales, l’accès à l’état civil demeure un véritable parcours du combattant. Les longues distances vers les centres administratifs, les coûts indirects, le manque d’information et parfois la faiblesse des infrastructures publiques empêchent encore des milliers de familles d’enregistrer leurs enfants à temps.

L’ampleur du phénomène est massive : l’Afrique subsaharienne affiche un taux d’enregistrement des naissances de seulement 51 %[1], concentrant à elle seule la moitié des 150 millions d’enfants non enregistrés dans le monde.

Au Nigeria, pays le plus peuplé du continent, malgré une obligation légale d’enregistrement en vigueur depuis 1979, seulement 43 % des enfants de moins de cinq ans font l’objet d’une déclaration[2].

En Côte d’Ivoire, la situation est même en régression : le taux d’enregistrement dans les délais légaux est passé de 66,8 % en 2021 à 55,4 % en 2024[3]. Résultat : une partie importante de la population reste en marge des systèmes administratifs nationaux.

Cette invisibilité juridique a des conséquences profondes. Sans acte de naissance, il devient difficile d’accéder à l’école, aux soins de santé, aux examens nationaux, à la justice ou encore à l’emploi formel. Dans plusieurs États africains, l’absence de documents d’identité empêche également l’inscription sur les listes électorales et limite la participation démocratique.

L’enjeu dépasse donc largement la bureaucratie. L’état civil est un pilier des droits humains, de la gouvernance et du développement. Un État qui ne parvient pas à identifier ses citoyens peine aussi à planifier efficacement ses politiques publiques en matière d’éducation, de santé, de sécurité sociale ou de protection des enfants.

Cette problématique touche particulièrement les groupes vulnérables. Les enfants non enregistrés sont davantage exposés aux mariages précoces, au travail forcé, à l’exploitation ou encore à la traite des personnes. Les femmes rurales rencontrent également des difficultés pour faire valoir certains droits patrimoniaux ou successoraux en l’absence de documents officiels.

Des millions de citoyens hors des registres de l’État

Face à ces défis, plusieurs pays africains ont engagé des réformes encourageantes : campagnes massives d’enregistrement des naissances, suppression des pénalités pour déclarations tardives, digitalisation des registres et modernisation des systèmes d’identification.

Le Burundi, qui assure actuellement la présidence de l’Union africaine, a récemment prêché par le modèle en suspendant les pénalités liées aux déclarations tardives des naissances et des décès. Cette mesure a permis à des centaines d’enfants et de citoyens jusque-là privés d’existence juridique d’être enfin reconnus légalement, malgré les multiples obstacles administratifs, sociaux ou économiques qui avaient empêché leur enregistrement dans les délais légaux. Cette initiative mérite d’être saluée et pourrait inspirer d’autres États africains confrontés aux mêmes défis.

Mais les efforts doivent être intensifiés. L’Afrique du XXIe siècle ne peut construire une gouvernance inclusive en laissant des millions de citoyens hors des registres de l’État. La révolution numérique, les projets d’identité biométrique et les politiques de modernisation administrative ne produiront leurs effets que si l’accès à l’état civil devient réellement universel.

Garantir à chaque Africain une identité juridique reconnue, ce n’est pas seulement délivrer un document administratif. C’est reconnaître sa dignité, sa citoyenneté et son droit d’exister pleinement dans la société. Car derrière chaque acte de naissance se trouve une réalité essentielle : un être humain reconnu par la loi et protégé par ses droits.

*Dr Me Jacques Nshimirimana, expert en droits humains | Ancien Commissaire CNIDH | Candidat au Comité des Droits de l’Homme de l’ONU | PhD Traite des personnes & standards internationaux

[1]UNICEF, « Un bon départ dans la vie : niveaux et tendances mondiaux en matière d’enregistrement des naissances, mise à jour 2024 », publié le 11 décembre 2024. Disponible sur : https://www.unicef.org/fr/communiques-de-presse/enregistrement-des-naissances-progresse-150-millions-invisibles

[2]Initiative sur le droit à la nationalité en Afrique, citant l’agence nigériane chargée de l’état civil et de la démographie (CERPAC). Disponible sur : https://citizenshiprightsafrica.org/lagence-de-letat-civil-du-nigeria-denonce-le-faible-taux-denregistrement-des-naissances-et-des-deces-dans-le-pays/

[3]Ministère de l’Intérieur et de la Sécurité de Côte d’Ivoire / UNICEF, Annuaire statistique de l’état civil 2024, présenté officiellement à Abidjan le 30 juin 2025. Repris par Fratmat.info : https://www.fratmat.info/article/2635039/economie/annuaire-statistique-detat-civil-de-lannee-2024-le-taux-denregistrement-des-naissances-dans-les-delais-en-nette-regression.

 

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