⏱ Temps de lecture estimé : 8 minutes
Les résultats publiés dans le Rapport d’Exécution Budgétaire au troisième trimestre 2025 laissent apparaître une réalité préoccupante : malgré une communication gouvernementale axée sur la « hausse des recettes » et la « bonne mobilisation des ressources intérieures », les dépenses d’investissement – pourtant le principal levier de transformation structurelle – connaissent une exécution dramatiquement faible sur ressources domestiques. Biaka Tedang Djoret.. Alors que l’État revendique une amélioration de sa capacité financière, les secteurs sociaux, productifs et humains, censés porter la vision de développement, enregistrent des taux d’exécution souvent inférieurs à 10% sur les ressources intérieures. Nous avons évoqué dans notre analyse présente que plus de la moitié des sections voient leur budget reconduits à l’identique: c’est simplement parce que ces budgets n’ont pas connu de début d’exécution. À l’inverse, plusieurs ministères affichent des performances nettement meilleures lorsque les projets sont financés par les bailleurs, parfois proches de 100% (cas du Ministère de l’Éducation pour les investissements extérieurs). Cette situation pose une question simple : où va réellement l’argent mobilisé par l’État ? Car en parallèle des secteurs sous-dotés ou sous-exécutés, des dépenses non prioritaires, des institutions hypertrophiées et des mécanismes opaques continuent d’être abondamment financés. Quand le taux d’exécution des secteurs prioritaires s’affiche à 18% le taux d’exécution global, lui, est à plus de 50%. Le rapport reste silencieux sur les secteurs, non prioritaires,qui absorbent bien les crédits d’investissement public Le problème n’est pas l’argent – c’est la gouvernance. 1. Une incapacité structurelle à exécuter les investissements sur ressources nationales. Les taux d’exécution des investissements sur ressources intérieures à fin septembre 2025 sont alarmants : * Élevage : 5,2% * Jeunesse et Sports : 4,6% * Eau et Énergie : 6,8% * Éducation nationale : 8,3% * Action sociale : 0% Autrement dit, la quasi-totalité des secteurs prioritaires est paralysée lorsqu’il s’agit d’utiliser les fonds nationaux pour développer des infrastructures, financer des équipements ou mettre en œuvre des programmes sociaux. Cette incapacité révèle : * des blocages administratifs ou politiques récurrents, comme on le voit quand il s’agit de certains projets comme la route Kélo-Pala-Léré; * une possible réorientation discrète des ressources vers d’autres postes, qui justifient l’opacité que le Parlement décrit. * une chaîne de la dépense dysfonctionnelle, où la priorité est donnée non pas à des politiques publiques, mais à la clientèle et/ou à la hiérarchie politiques ; * une absence de maturité des projets ; * un pilotage budgétaire déconnecté des priorités nationales. 2. Quand les bailleurs financent, l’État exécute mieux À l’opposé, les investissements financés sur ressources extérieures affichent des performances bien meilleures : * Éducation nationale (Inv. Ext) : 98,6% * Élevage (Inv. Ext) : 62,2% * Enseignement supérieur (Inv. Ext) : 44,0% * Production agricole (Inv. Ext) : 45,8% Cela signifie que la capacité technique d’exécuter existe, mais elle ne fonctionne que sous la pression des bailleurs, d’une meilleure préparation des projets, des processus de suivi externes, des règles strictes de décaissement, et de l’exigence de résultats imposée par les partenaires. Ceci fait tomber les critiques des Autorités à l’égard des partenaires techniques et financiers…. À l’inverse, là où l’État est seul maître d’œuvre, les investissements restent bloqués. C’est le signe d’une défaillance systémique de l’administration nationale, et d’une incapacité à traduire la priorité politique en réalité budgétaire et à assurer la maturation des projets sur financement propre. 3. Une incohérence flagrante : recettes en hausse, investissements paralysés. Le gouvernement (le Ministère des finances) affirme que les recettes fiscales augmentent, que les régies performent, et que les ressources internes sont en progression. Mais les chiffres d’exécution démontrent exactement le contraire : l’argent mobilisé n’est pas dirigé vers les secteurs vitaux de la nation. Cette contradiction met en lumière un phénomène connu dans les systèmes budgétaires où la gouvernance est faible : La croissance des recettes ne se traduit pas en croissance de l’action publique. Autrement dit, l’État collecte plus, mais n’investit pas plus : il consomme ailleurs, en cachette, souvent au profit de (i) dépenses politiques, (ii) des institutions non prioritaires,, (iii) des charges récurrentes non maîtrisées, et (iv) des mécanismes opaques hors du champ des ministères sectoriels. 4. Être ministre dans un tel contexte : un rôle de bouc émissaire. Les faibles taux d’exécution exposent désormais les ministres à des accusations d’inefficacité, des critiques publiques, des risques de limogeage. Pourtant, la réalité est que le problème ne vient pas d’eux, mais d’un système qui (i) déclare des recettes en hausse, (ii) annonce des ambitions, (iii) mais n’alimente pas les chaînes opérationnelles de la dépense sectorielle. Le ministre devient alors le visage visible d’un échec dont il n’est pas responsable. On lui demande de rendre compte d’un budget qu’il n’a jamais réellement pu exécuter, à l’image de la digue de Walia…. La première victime d’un système budgétaire défaillant, c’est souvent le responsable politique placé en bout de chaîne, bien après que les décisions réelles ont été prises ailleurs. 5. Trois alertes majeures à lancer. A ce stade je me vois obligé de lancer trois alertes: – Alerte n°1 — Le système budgétaire est en rupture avec les priorités nationales. Les secteurs clés (éducation, santé, production agricole) ne reçoivent pas les ressources nécessaires à la transformation structurelle. – Alerte n°2 *— La souveraineté nationale est affaiblie. Les performances en investissements extérieurs montrent que l’État est devenu dépendant des partenaires pour exécuter ses propres projets. – Alerte n°3 — **Le risque d’insécurité sociale augmente. Zéro exécution en Action sociale et des performances faibles en Eau et Énergie représentent un danger direct pour la stabilité du pays. 6. Recommandations structurantes Découlent donc les recommandations ci-après, faciles à mettre en œuvre dans un Tchad Nouveau, mais que le régime prendra comme une offense. Recentrer la dépense sur les priorités nationales * Arrêter avec le fantasme du tout militaire: ce n’est pas les armes qui protègent un pouvoir, c’est sa proximité avec les besoins de la population qui le légitime et le met à l’abri des soulèvements * Geler les dépenses non prioritaires, y compris les voyages improductifs des hautes autorités. * Réduire/stabiliser le financement des institutions non essentielles. * Sanctuariser l’investissement prioritaire (éducation, santé, eau, agriculture). Accélérer la maturité des projets * Sortir le fonds d’étude de projets de l’engrenage politique. * Créer une unité centrale d’ingénierie publique. * Exiger la validation technique préalable des projets d’investissement. * Renforcer les capacités des directions des études et planification. Réformer la chaîne de la dépense * Assurer un calendrier de disponibilités de crédits réaliste. * Réduire les délais d’ordonnancement. * Digitaliser intégralement le circuit administratif et réactiver les applicatifs de contrôle des délais de traitement des dossiers. Responsabiliser la régulation budgétaire * Publier les arbitrages de régulation, comme le souhaite l’Assemblée, par la transmission des arrêts et de décrets de virement de crédits. * Rendre transparentes les priorités de trésorerie. * Arrêter la pratique des goulots de paiement dans l’ombre. Protéger les ministres * Mettre en place une reddition de comptes objective basée sur des moyens réellement alloués. * Arrêter de faire porter aux ministres la responsabilité de blocages structurels dont ils ne sont pas les auteurs. Conclusion : une gouvernance à repenser de fond en comble. Ce rapport est le miroir d’un système qui finance ce qui n’est pas prioritaire et étouffe ce qui devrait l’être. Si rien ne change, l’État continuera de produire des budgets ambitieux, des communiqués triomphants, mais aucun impact réel sur l’éducation, la santé, la jeunesse, l’agriculture ou l’énergie. En reponse, il continuera à étouffer la classe politique et la société civile, en renforçant sa logique de “vainqueur assiégé”. En vérité le ver est dans le fruit: les populations, les hommes politiques, la société civile ne font que ressortir les tares d’un système budgétaire qui ne délivre pas. Il est temps de reconstruire une gouvernance budgétaire, basée sur une vérité assumée, au lieu de poursuivre les échecs sur la base d’un silence accommodant. Ce système budgétaire doit : * assumer ses choix, en les affichant clairement, y compris s’il s’agit de l’armée – qui n’est malheureusement pas synonyme de sécurité des populations, * financer ses priorités, pas seulement dans les affichages mais dans l’effectivité de l’exécution budgétaire, * protèger ses responsables politiques, et non pas toujours récompenser les fidélités apparentes, * et placer enfin l’intérêt national au-dessus des logiques parallèles..⏱ Temps de lecture estimé : 8 minutes
Cette situation pose une question simple : où va réellement l’argent mobilisé par l’État ?
Car en parallèle des secteurs sous-dotés ou sous-exécutés, des dépenses non prioritaires, des institutions hypertrophiées et des mécanismes opaques continuent d’être abondamment financés. Quand le taux d’exécution des secteurs prioritaires s’affiche à 18% le taux d’exécution global, lui, est à plus de 50%. Le rapport reste silencieux sur les secteurs, non prioritaires,qui absorbent bien les crédits d’investissement public Le problème n’est pas l’argent – c’est la gouvernance.
1. Une incapacité structurelle à exécuter les investissements sur ressources nationales.
Autrement dit, la quasi-totalité des secteurs prioritaires est paralysée lorsqu’il s’agit d’utiliser les fonds nationaux pour développer des infrastructures, financer des équipements ou mettre en œuvre des programmes sociaux.
Cette incapacité révèle :
2. Quand les bailleurs financent, l’État exécute mieux
Cela signifie que la capacité technique d’exécuter existe, mais elle ne fonctionne que sous la pression des bailleurs, d’une meilleure préparation des projets, des processus de suivi externes, des règles strictes de décaissement, et de l’exigence de résultats imposée par les partenaires. Ceci fait tomber les critiques des Autorités à l’égard des partenaires techniques et financiers….
À l’inverse, là où l’État est seul maître d’œuvre, les investissements restent bloqués. C’est le signe d’une défaillance systémique de l’administration nationale, et d’une incapacité à traduire la priorité politique en réalité budgétaire et à assurer la maturation des projets sur financement propre.
3. Une incohérence flagrante : recettes en hausse, investissements paralysés.
Autrement dit, l’État collecte plus, mais n’investit pas plus : il consomme ailleurs, en cachette, souvent au profit de (i) dépenses politiques, (ii) des institutions non prioritaires,, (iii) des charges récurrentes non maîtrisées, et (iv) des mécanismes opaques hors du champ des ministères sectoriels.
4. Être ministre dans un tel contexte : un rôle de bouc émissaire.
Pourtant, la réalité est que le problème ne vient pas d’eux, mais d’un système qui (i) déclare des recettes en hausse, (ii) annonce des ambitions, (iii) mais n’alimente pas les chaînes opérationnelles de la dépense sectorielle.
Le ministre devient alors le visage visible d’un échec dont il n’est pas responsable.
On lui demande de rendre compte d’un budget qu’il n’a jamais réellement pu exécuter, à l’image de la digue de Walia….
La première victime d’un système budgétaire défaillant, c’est souvent le responsable politique placé en bout de chaîne, bien après que les décisions réelles ont été prises ailleurs.
5. Trois alertes majeures à lancer.
6. Recommandations structurantes
Recentrer la dépense sur les priorités nationales
* Arrêter avec le fantasme du tout militaire: ce n’est pas les armes qui protègent un pouvoir, c’est sa proximité avec les besoins de la population qui le légitime et le met à l’abri des soulèvements
* Geler les dépenses non prioritaires, y compris les voyages improductifs des hautes autorités.
* Réduire/stabiliser le financement des institutions non essentielles.
* Sanctuariser l’investissement prioritaire (éducation, santé, eau, agriculture).
Accélérer la maturité des projets
* Sortir le fonds d’étude de projets de l’engrenage politique.
* Créer une unité centrale d’ingénierie publique.
* Exiger la validation technique préalable des projets d’investissement.
* Renforcer les capacités des directions des études et planification.
Réformer la chaîne de la dépense
* Assurer un calendrier de disponibilités de crédits réaliste.
* Réduire les délais d’ordonnancement.
* Digitaliser intégralement le circuit administratif et réactiver les applicatifs de contrôle des délais de traitement des dossiers.
Responsabiliser la régulation budgétaire
* Publier les arbitrages de régulation, comme le souhaite l’Assemblée, par la transmission des arrêts et de décrets de virement de crédits.
* Rendre transparentes les priorités de trésorerie.
* Arrêter la pratique des goulots de paiement dans l’ombre.
Protéger les ministres
* Mettre en place une reddition de comptes objective basée sur des moyens réellement alloués.
* Arrêter de faire porter aux ministres la responsabilité de blocages structurels dont ils ne sont pas les auteurs.
Conclusion : une gouvernance à repenser de fond en comble.
Ce rapport est le miroir d’un système qui finance ce qui n’est pas prioritaire et étouffe ce qui devrait l’être.
Si rien ne change, l’État continuera de produire des budgets ambitieux, des communiqués triomphants, mais aucun impact réel sur l’éducation, la santé, la jeunesse, l’agriculture ou l’énergie. En reponse, il continuera à étouffer la classe politique et la société civile, en renforçant sa logique de “vainqueur assiégé”. En vérité le ver est dans le fruit: les populations, les hommes politiques, la société civile ne font que ressortir les tares d’un système budgétaire qui ne délivre pas.
Il est temps de reconstruire une gouvernance budgétaire, basée sur une vérité assumée, au lieu de poursuivre les échecs sur la base d’un silence accommodant. Ce système budgétaire doit :
* assumer ses choix, en les affichant clairement, y compris s’il s’agit de l’armée – qui n’est malheureusement pas synonyme de sécurité des populations,
* financer ses priorités, pas seulement dans les affichages mais dans l’effectivité de l’exécution budgétaire,
* protèger ses responsables politiques, et non pas toujours récompenser les fidélités apparentes,
* et placer enfin l’intérêt national au-dessus des logiques parallèles.
Pour offrir les meilleures expériences, nous et nos partenaires utilisons des technologies telles que les cookies pour stocker et/ou accéder aux informations de l’appareil. Le consentement à ces technologies nous permettra, ainsi qu’à nos partenaires, de traiter des données personnelles telles que le comportement de navigation ou des ID uniques sur ce site et afficher des publicités (non-) personnalisées. Ne pas consentir ou retirer son consentement peut nuire à certaines fonctionnalités et fonctions.
Cliquez ci-dessous pour accepter ce qui précède ou faites des choix détaillés. Vos choix seront appliqués uniquement à ce site. Vous pouvez modifier vos réglages à tout moment, y compris le retrait de votre consentement, en utilisant les boutons de la politique de cookies, ou en cliquant sur l’onglet de gestion du consentement en bas de l’écran.