⏱ Temps de lecture estimé : 11 minutes
En Afrique, la cybercriminalité change d’échelle. Escroqueries en ligne, hameçonnage, usurpation d’identité, sextorsion, rançongiciels et fraudes aux entreprises prospèrent sur un terrain où la transformation numérique avance parfois beaucoup plus vite que les capacités de protection. Et désormais, l’intelligence artificielle donne aux criminels un avantage supplémentaire : elle leur permet de produire plus vite, de cibler plus précisément et de tromper avec une efficacité redoutable. Par Eric Ngarlem Toldé.. En Afrique, la cybercriminalité change d’échelle. Escroqueries en ligne, hameçonnage, usurpation d’identité, sextorsion, rançongiciels et fraudes aux entreprises prospèrent sur un terrain où la transformation numérique avance parfois beaucoup plus vite que les capacités de protection. Et désormais, l’intelligence artificielle donne aux criminels un avantage supplémentaire : elle leur permet de produire plus vite, de cibler plus précisément et de tromper avec une efficacité redoutable. par Eric Ngarlem Tolde. Le constat dressé par INTERPOL est sans ambiguïté : la cybercriminalité constitue désormais une menace majeure pour le continent. Dans son évaluation des cybermenaces en Afrique, l’organisation souligne que les deux tiers des pays africains ayant participé à l’étude considèrent les infractions numériques comme représentant une proportion moyenne à élevée de la criminalité enregistrée. Cette proportion atteint 30 % en Afrique de l’Ouest et en Afrique de l’Est. Les chiffres communiqués pour 2025 dans les éléments fournis pour cet article font état d’une explosion des pertes financières déclarées, de 192 millions de dollars en 2024 à 484 millions de dollars en 2025, soit environ 295 milliards de francs CFA. Le nombre de victimes identifiées aurait, lui aussi, bondi de 35 000 à 87 000. Prudence toutefois : ces montants et la proportion de 55 % de cybercrimes impliquant l’IA ne sont pas corroborés par la publication 2025 d’INTERPOL actuellement accessible sur son site officiel. Cette dernière documente bien une montée des escroqueries alimentées par l’IA, mais ne présente pas, dans les passages accessibles, les chiffres de 484 millions de dollars, 87 000 victimes ou 55 % cités ici. Cette réserve méthodologique n’enlève rien à la gravité du phénomène. Elle rappelle au contraire une règle élémentaire du journalisme : face à des chiffres aussi spectaculaires, il faut vérifier jusqu’à la dernière décimale. L’intelligence artificielle, nouvel accélérateur des escrocs Le changement le plus préoccupant ne réside pas uniquement dans le volume des attaques. Il réside dans leur sophistication. Pendant longtemps, les cyberescrocs devaient multiplier les messages approximatifs, bourrés de fautes et facilement reconnaissables. Cette époque est en train de disparaître. Avec l’intelligence artificielle générative, un fraudeur peut désormais produire des textes crédibles, imiter un ton professionnel, adapter son discours à sa victime et générer des contenus destinés à inspirer confiance. L’IA peut également contribuer à automatiser différentes étapes d’une attaque, depuis la préparation d’une campagne de hameçonnage jusqu’à l’exploitation des informations disponibles sur une victime. Neal Jetton, directeur de la division Cybercriminalité d’INTERPOL, a déjà décrit l’« weaponisation » de l’IA par les criminels comme l’une des menaces les plus préoccupantes observées par l’organisation. Le problème est donc moins l’existence de l’intelligence artificielle que son détournement. Comme toute technologie puissante, elle peut servir à produire, apprendre, soigner et développer. Mais entre les mains de réseaux criminels, elle devient un formidable multiplicateur de capacités. Les données personnelles : le carburant du crime numérique L’autre faiblesse se trouve parfois… devant l’écran. Aristide Eloundou, expert en IA générative, alerte sur une pratique devenue banale : transmettre à des outils numériques des informations personnelles, professionnelles ou confidentielles sans mesurer leur valeur ni les risques liés à leur exposition. Nom, profession, numéro de téléphone, adresse électronique, photographie, documents administratifs, coordonnées bancaires, informations professionnelles ou familiales : toutes ces données peuvent constituer des pièces d’un puzzle permettant à un escroc de construire une attaque beaucoup plus convaincante. L’utilisateur qui publie chaque détail de sa vie numérique peut ainsi fournir involontairement aux fraudeurs la matière première de leur opération. La cybercriminalité moderne ne consiste donc pas nécessairement à « pirater » brutalement un système. Elle consiste parfois à convaincre quelqu’un de donner lui-même la clé. L’escroquerie en ligne, première ligne de front Sur le continent, les escroqueries en ligne figurent parmi les menaces les plus fréquemment signalées. INTERPOL cite notamment le phishing, les escroqueries, les rançongiciels, les fraudes aux ordres de virement et la sextorsion numérique parmi les principales menaces. Le mécanisme est redoutablement simple : un message, un appel, un faux profil, un lien ou un document suffit parfois à déclencher la catastrophe. Une victime clique. Elle communique son identifiant. Elle transmet un code. Elle valide une opération bancaire. Et, en quelques minutes, l’argent disparaît. Le développement des services financiers numériques et des portefeuilles électroniques offre aux populations de nouveaux moyens de paiement et d’inclusion financière. Mais il ouvre également de nouvelles portes aux criminels lorsque les mécanismes de protection, de sensibilisation et de réaction ne suivent pas. Le secteur financier figure d’ailleurs parmi les cibles privilégiées. Dans son rapport, INTERPOL indique que les institutions financières et les entreprises réalisant fréquemment des transactions sont particulièrement exposées aux attaques de type Business Email Compromise (BEC), qui peuvent conduire à des détournements financiers importants. Quand le faux visage devient presque réel La sextorsion et le harcèlement en ligne constituent une autre facette particulièrement sordide de cette économie criminelle. Les réseaux sociaux permettent aux escrocs d’entrer rapidement en contact avec leurs victimes. Les contenus synthétiques et les deepfakes peuvent ensuite servir à fabriquer ou manipuler des images, des voix ou des vidéos afin de tromper, menacer ou faire chanter. Le danger est particulièrement élevé pour les jeunes et les personnes vulnérables. Le rapport 2025 d’INTERPOL relève notamment la progression de la sextorsion numérique et du harcèlement dans plusieurs régions africaines. Il souligne également l’utilisation de techniques de manipulation et de contenus générés ou modifiés pour renforcer les campagnes criminelles. Avec les deepfakes, la question n’est donc plus seulement : « Est-ce vrai ? » Elle devient : « Comment prouver que ce n’est pas vrai ? » Et pour une victime dont l’image est utilisée à son insu, la réponse peut arriver beaucoup trop tard. Une justice numérique encore à la traîne Le paradoxe africain est brutal : les usages numériques progressent rapidement, tandis que les capacités de protection restent inégalement réparties. INTERPOL indique que 75 % des pays ayant répondu à son enquête estiment que leurs cadres juridiques et leurs capacités de poursuite doivent être améliorés. Plus inquiétant encore, 95 % font état de difficultés liées à la formation, aux ressources ou à l’accès aux outils spécialisés. Les infrastructures spécialisées restent également insuffisantes. Selon INTERPOL, seulement 30 % des pays interrogés disposaient d’un système de signalement des incidents, 29 % d’un référentiel de preuves numériques et 19 % d’une base de données consacrée aux renseignements sur les cybermenaces. Autrement dit, les criminels disposent parfois d’un ordinateur, d’une connexion et de quelques outils numériques pour attaquer des victimes situées à des centaines ou des milliers de kilomètres, tandis que les enquêteurs doivent encore composer avec des équipements insuffisants, des compétences rares et des procédures judiciaires qui ne sont pas toujours adaptées à la vitesse du numérique. C’est là que le bât blesse. Le crime ne connaît pas les frontières, les enquêtes, si. Un escroc peut être au Nigeria, utiliser un numéro virtuel enregistré ailleurs, cibler une victime au Tchad, faire transiter l’argent par plusieurs pays et stocker ses données sur un serveur situé sur un autre continent. La victime, elle, se retrouve généralement seule devant son téléphone. Cette dimension transnationale complique considérablement le travail des enquêteurs. INTERPOL indique que 86 % des pays africains interrogés estiment que leurs capacités de coopération internationale doivent être améliorées, notamment en raison de procédures trop lentes, de réseaux opérationnels insuffisants et de difficultés d’accès aux données hébergées à l’étranger. Le problème n’est donc plus seulement technologique. Il est également institutionnel, judiciaire et diplomatique. Le Tchad n’est pas une île numérique. Le Tchad, comme les autres pays africains, n’échappe pas à cette mutation. L’essor du mobile money, des réseaux sociaux, des services bancaires numériques et des démarches administratives en ligne multiplie les opportunités économiques et sociales. Mais chaque nouveau service numérique crée aussi une nouvelle surface d’attaque. Un faux compte peut usurper l’identité d’un responsable. Un faux message peut imiter une banque. Une fausse promotion peut attirer des centaines de victimes. Une photographie publiée sur Facebook peut être récupérée et utilisée ailleurs. La sensibilisation du public devient donc aussi importante que la technologie. Sylvia Mossal, ingénieure en systèmes informatiques et réseaux, recommande notamment de ne pas divulguer d’informations personnelles sensibles sur les réseaux sociaux, d’utiliser des mots de passe robustes et régulièrement renouvelés et de maintenir les logiciels de sécurité à jour. Elle appelle également les utilisateurs à ne pas cliquer précipitamment sur des liens ou à ouvrir des pièces jointes provenant de sources inconnues. Des conseils élémentaires ? Certes. Mais dans le monde numérique, l’élémentaire est parfois ce qui sauve un compte bancaire. Une bataille qui exige une réponse continentale L’Afrique ne peut pas répondre à une cybercriminalité transfrontalière avec des dispositifs exclusivement nationaux. Il faut davantage de coopération entre les polices, les magistrats, les banques, les opérateurs télécoms, les plateformes numériques et les autorités de cybersécurité. Il faut former davantage d’enquêteurs spécialisés, renforcer les laboratoires de criminalistique numérique et accélérer les mécanismes de partage d’informations. INTERPOL a déjà engagé des opérations continentales. En 2025, l’opération Serengeti 2.0, menée avec 18 pays africains et le Royaume-Uni, a conduit à 1 209 arrestations, à l’identification de près de 88 000 victimes et à la récupération de 97,4 millions de dollars. Plus de 11 400 infrastructures malveillantes ont également été démantelées. Ces opérations démontrent une chose : les cybercriminels peuvent être poursuivis lorsque les États coopèrent et mettent leurs moyens en commun. Mais arrêter des escrocs après le vol ne suffit pas. Il faut empêcher que des milliers de victimes supplémentaires tombent dans le piège. L’IA n’est pas l’ennemie. L’impréparation, oui. L’Afrique ne peut évidemment pas renoncer à l’intelligence artificielle. Elle a besoin de cette technologie pour accélérer son développement, améliorer ses services publics, soutenir l’éducation, la santé, l’agriculture et les entreprises. Mais elle doit apprendre à l’utiliser sans naïveté. La même IA qui permet de détecter une fraude peut être utilisée pour la fabriquer. Le même outil qui permet de vérifier une identité peut être détourné pour l’usurper. Le même progrès technologique qui facilite une transaction peut permettre de la détourner. La bataille sera donc celle de la maîtrise. Le continent africain entre dans une nouvelle phase de sa révolution numérique. Il serait dangereux de croire que la connexion suffit. Se connecter sans se protéger, c’est ouvrir une porte en laissant la clé sur la serrure. La cybercriminalité n’attend pas que les États soient prêts. Elle avance, expérimente et perfectionne ses méthodes. L’intelligence artificielle lui offre désormais un accélérateur. Aux gouvernements africains, aux institutions financières, aux entreprises et aux citoyens de comprendre que la cybersécurité n’est plus une affaire réservée aux informaticiens. C’est désormais une question de souveraineté, de sécurité économique et de protection des citoyens. Et dans cette guerre invisible, le prochain clic pourrait bien coûter beaucoup plus cher qu’on ne l’imagine..⏱ Temps de lecture estimé : 11 minutes
En Afrique, la cybercriminalité change d’échelle. Escroqueries en ligne, hameçonnage, usurpation d’identité, sextorsion, rançongiciels et fraudes aux entreprises prospèrent sur un terrain où la transformation numérique avance parfois beaucoup plus vite que les capacités de protection. Et désormais, l’intelligence artificielle donne aux criminels un avantage supplémentaire : elle leur permet de produire plus vite, de cibler plus précisément et de tromper avec une efficacité redoutable. par Eric Ngarlem Tolde.
Le constat dressé par INTERPOL est sans ambiguïté : la cybercriminalité constitue désormais une menace majeure pour le continent. Dans son évaluation des cybermenaces en Afrique, l’organisation souligne que les deux tiers des pays africains ayant participé à l’étude considèrent les infractions numériques comme représentant une proportion moyenne à élevée de la criminalité enregistrée. Cette proportion atteint 30 % en Afrique de l’Ouest et en Afrique de l’Est.
Les chiffres communiqués pour 2025 dans les éléments fournis pour cet article font état d’une explosion des pertes financières déclarées, de 192 millions de dollars en 2024 à 484 millions de dollars en 2025, soit environ 295 milliards de francs CFA. Le nombre de victimes identifiées aurait, lui aussi, bondi de 35 000 à 87 000.
Prudence toutefois : ces montants et la proportion de 55 % de cybercrimes impliquant l’IA ne sont pas corroborés par la publication 2025 d’INTERPOL actuellement accessible sur son site officiel. Cette dernière documente bien une montée des escroqueries alimentées par l’IA, mais ne présente pas, dans les passages accessibles, les chiffres de 484 millions de dollars, 87 000 victimes ou 55 % cités ici.
Cette réserve méthodologique n’enlève rien à la gravité du phénomène. Elle rappelle au contraire une règle élémentaire du journalisme : face à des chiffres aussi spectaculaires, il faut vérifier jusqu’à la dernière décimale.
L’intelligence artificielle, nouvel accélérateur des escrocs
Le changement le plus préoccupant ne réside pas uniquement dans le volume des attaques. Il réside dans leur sophistication.
Pendant longtemps, les cyberescrocs devaient multiplier les messages approximatifs, bourrés de fautes et facilement reconnaissables. Cette époque est en train de disparaître. Avec l’intelligence artificielle générative, un fraudeur peut désormais produire des textes crédibles, imiter un ton professionnel, adapter son discours à sa victime et générer des contenus destinés à inspirer confiance.
L’IA peut également contribuer à automatiser différentes étapes d’une attaque, depuis la préparation d’une campagne de hameçonnage jusqu’à l’exploitation des informations disponibles sur une victime.
Neal Jetton, directeur de la division Cybercriminalité d’INTERPOL, a déjà décrit l’« weaponisation » de l’IA par les criminels comme l’une des menaces les plus préoccupantes observées par l’organisation.
Le problème est donc moins l’existence de l’intelligence artificielle que son détournement. Comme toute technologie puissante, elle peut servir à produire, apprendre, soigner et développer. Mais entre les mains de réseaux criminels, elle devient un formidable multiplicateur de capacités.
Les données personnelles : le carburant du crime numérique
L’autre faiblesse se trouve parfois… devant l’écran.
Aristide Eloundou, expert en IA générative, alerte sur une pratique devenue banale : transmettre à des outils numériques des informations personnelles, professionnelles ou confidentielles sans mesurer leur valeur ni les risques liés à leur exposition.
Nom, profession, numéro de téléphone, adresse électronique, photographie, documents administratifs, coordonnées bancaires, informations professionnelles ou familiales : toutes ces données peuvent constituer des pièces d’un puzzle permettant à un escroc de construire une attaque beaucoup plus convaincante.
L’utilisateur qui publie chaque détail de sa vie numérique peut ainsi fournir involontairement aux fraudeurs la matière première de leur opération.
La cybercriminalité moderne ne consiste donc pas nécessairement à « pirater » brutalement un système. Elle consiste parfois à convaincre quelqu’un de donner lui-même la clé.
L’escroquerie en ligne, première ligne de front
Sur le continent, les escroqueries en ligne figurent parmi les menaces les plus fréquemment signalées. INTERPOL cite notamment le phishing, les escroqueries, les rançongiciels, les fraudes aux ordres de virement et la sextorsion numérique parmi les principales menaces.
Le mécanisme est redoutablement simple : un message, un appel, un faux profil, un lien ou un document suffit parfois à déclencher la catastrophe.
Une victime clique. Elle communique son identifiant. Elle transmet un code. Elle valide une opération bancaire. Et, en quelques minutes, l’argent disparaît.
Le développement des services financiers numériques et des portefeuilles électroniques offre aux populations de nouveaux moyens de paiement et d’inclusion financière. Mais il ouvre également de nouvelles portes aux criminels lorsque les mécanismes de protection, de sensibilisation et de réaction ne suivent pas.
Le secteur financier figure d’ailleurs parmi les cibles privilégiées. Dans son rapport, INTERPOL indique que les institutions financières et les entreprises réalisant fréquemment des transactions sont particulièrement exposées aux attaques de type Business Email Compromise (BEC), qui peuvent conduire à des détournements financiers importants.
Quand le faux visage devient presque réel
La sextorsion et le harcèlement en ligne constituent une autre facette particulièrement sordide de cette économie criminelle.
Les réseaux sociaux permettent aux escrocs d’entrer rapidement en contact avec leurs victimes. Les contenus synthétiques et les deepfakes peuvent ensuite servir à fabriquer ou manipuler des images, des voix ou des vidéos afin de tromper, menacer ou faire chanter.
Le danger est particulièrement élevé pour les jeunes et les personnes vulnérables.
Le rapport 2025 d’INTERPOL relève notamment la progression de la sextorsion numérique et du harcèlement dans plusieurs régions africaines. Il souligne également l’utilisation de techniques de manipulation et de contenus générés ou modifiés pour renforcer les campagnes criminelles.
Avec les deepfakes, la question n’est donc plus seulement : « Est-ce vrai ? » Elle devient : « Comment prouver que ce n’est pas vrai ? »
Et pour une victime dont l’image est utilisée à son insu, la réponse peut arriver beaucoup trop tard.
Une justice numérique encore à la traîne
Le paradoxe africain est brutal : les usages numériques progressent rapidement, tandis que les capacités de protection restent inégalement réparties.
INTERPOL indique que 75 % des pays ayant répondu à son enquête estiment que leurs cadres juridiques et leurs capacités de poursuite doivent être améliorés. Plus inquiétant encore, 95 % font état de difficultés liées à la formation, aux ressources ou à l’accès aux outils spécialisés.
Les infrastructures spécialisées restent également insuffisantes. Selon INTERPOL, seulement 30 % des pays interrogés disposaient d’un système de signalement des incidents, 29 % d’un référentiel de preuves numériques et 19 % d’une base de données consacrée aux renseignements sur les cybermenaces.
Autrement dit, les criminels disposent parfois d’un ordinateur, d’une connexion et de quelques outils numériques pour attaquer des victimes situées à des centaines ou des milliers de kilomètres, tandis que les enquêteurs doivent encore composer avec des équipements insuffisants, des compétences rares et des procédures judiciaires qui ne sont pas toujours adaptées à la vitesse du numérique.
C’est là que le bât blesse.
Le crime ne connaît pas les frontières, les enquêtes, si.
Un escroc peut être au Nigeria, utiliser un numéro virtuel enregistré ailleurs, cibler une victime au Tchad, faire transiter l’argent par plusieurs pays et stocker ses données sur un serveur situé sur un autre continent.
La victime, elle, se retrouve généralement seule devant son téléphone.
Cette dimension transnationale complique considérablement le travail des enquêteurs. INTERPOL indique que 86 % des pays africains interrogés estiment que leurs capacités de coopération internationale doivent être améliorées, notamment en raison de procédures trop lentes, de réseaux opérationnels insuffisants et de difficultés d’accès aux données hébergées à l’étranger.
Le problème n’est donc plus seulement technologique. Il est également institutionnel, judiciaire et diplomatique.
Le Tchad n’est pas une île numérique.
Le Tchad, comme les autres pays africains, n’échappe pas à cette mutation. L’essor du mobile money, des réseaux sociaux, des services bancaires numériques et des démarches administratives en ligne multiplie les opportunités économiques et sociales. Mais chaque nouveau service numérique crée aussi une nouvelle surface d’attaque.
Un faux compte peut usurper l’identité d’un responsable. Un faux message peut imiter une banque. Une fausse promotion peut attirer des centaines de victimes. Une photographie publiée sur Facebook peut être récupérée et utilisée ailleurs.
La sensibilisation du public devient donc aussi importante que la technologie.
Sylvia Mossal, ingénieure en systèmes informatiques et réseaux, recommande notamment de ne pas divulguer d’informations personnelles sensibles sur les réseaux sociaux, d’utiliser des mots de passe robustes et régulièrement renouvelés et de maintenir les logiciels de sécurité à jour.
Elle appelle également les utilisateurs à ne pas cliquer précipitamment sur des liens ou à ouvrir des pièces jointes provenant de sources inconnues.
Des conseils élémentaires ? Certes. Mais dans le monde numérique, l’élémentaire est parfois ce qui sauve un compte bancaire.
Une bataille qui exige une réponse continentale
L’Afrique ne peut pas répondre à une cybercriminalité transfrontalière avec des dispositifs exclusivement nationaux.
Il faut davantage de coopération entre les polices, les magistrats, les banques, les opérateurs télécoms, les plateformes numériques et les autorités de cybersécurité. Il faut former davantage d’enquêteurs spécialisés, renforcer les laboratoires de criminalistique numérique et accélérer les mécanismes de partage d’informations.
INTERPOL a déjà engagé des opérations continentales. En 2025, l’opération Serengeti 2.0, menée avec 18 pays africains et le Royaume-Uni, a conduit à 1 209 arrestations, à l’identification de près de 88 000 victimes et à la récupération de 97,4 millions de dollars. Plus de 11 400 infrastructures malveillantes ont également été démantelées.
Ces opérations démontrent une chose : les cybercriminels peuvent être poursuivis lorsque les États coopèrent et mettent leurs moyens en commun.
Mais arrêter des escrocs après le vol ne suffit pas. Il faut empêcher que des milliers de victimes supplémentaires tombent dans le piège.
L’IA n’est pas l’ennemie. L’impréparation, oui.
L’Afrique ne peut évidemment pas renoncer à l’intelligence artificielle. Elle a besoin de cette technologie pour accélérer son développement, améliorer ses services publics, soutenir l’éducation, la santé, l’agriculture et les entreprises.
Mais elle doit apprendre à l’utiliser sans naïveté.
La même IA qui permet de détecter une fraude peut être utilisée pour la fabriquer. Le même outil qui permet de vérifier une identité peut être détourné pour l’usurper. Le même progrès technologique qui facilite une transaction peut permettre de la détourner.
La bataille sera donc celle de la maîtrise.
Le continent africain entre dans une nouvelle phase de sa révolution numérique. Il serait dangereux de croire que la connexion suffit. Se connecter sans se protéger, c’est ouvrir une porte en laissant la clé sur la serrure.
La cybercriminalité n’attend pas que les États soient prêts. Elle avance, expérimente et perfectionne ses méthodes. L’intelligence artificielle lui offre désormais un accélérateur.
Aux gouvernements africains, aux institutions financières, aux entreprises et aux citoyens de comprendre que la cybersécurité n’est plus une affaire réservée aux informaticiens.
C’est désormais une question de souveraineté, de sécurité économique et de protection des citoyens.
Et dans cette guerre invisible, le prochain clic pourrait bien coûter beaucoup plus cher qu’on ne l’imagine.
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