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Au Sahel, la Turquie trahit le modèle qu’elle prétend incarner

Au Sahel, la Turquie trahit le modèle qu’elle prétend incarner. Article écrit par Mohamed AG Ahmedou. Publié le 20 novembre 2025à 13h49

⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes

Bamako vient d’accueillir BAMEX 2025 du 10 au 14 Novembre, le Salon international de l’armement, où les stands turcs occupaient une place centrale : drones Bayraktar TB2, systèmes Akinci, radars tactiques, blindés légers, équipements anti-émeute.​ L'analyse de Mohamed AG Ahmedou​, journaliste spécialiste du Sahel et des dynamiques politiques et sécuritaires sahélo-sahariennes.. Pour les autorités maliennes, l’événement est la vitrine d’une coopération militaire « stratégique ». Pour les populations du Nord et du Centre, c’est un symbole de plus d’une militarisation qui les condamne un peu plus chaque jour. Car au moment où les visiteurs déambulaient dans les allées de BAMEX 2025, des familles touarègues de Tombouctou, des éleveurs peuls du Macina ou des commerçants arabes de Gao enterraient encore leurs morts, victimes de frappes de drones attribuées aux forces armées maliennes épaulées par les paramilitaires russes et les instructeurs turcs. L’été 2024 : quand SADAT s’installe à Bamako Depuis l’été 2024, un élément nouveau a transformé la coopération militaire entre Bamako et Ankara :​ le déploiement discret mais confirmé de mercenaires de la société militaire turque SADAT, souvent présentée comme l’équivalent turc de Wagner. Selon plusieurs sources sécuritaires maliennes, ces hommes assurent aujourd’hui la protection rapprochée d’Assimi Goïta, supervisent des cellules de renseignement à Bamako et accompagnent parfois des opérations dans le nord du pays aux côtés d’Africa Corps. Un cadre touareg de la région de Goundam interrogé déclare : « Nous entendons parler turc sur certaines bases, nous voyons de nouveaux conseillers. Ils forment, ils supervisent… mais les bombardements qui suivent ne touchent jamais les jihadistes. Ce sont nos campements qui brûlent. » Des drones turcs qui tuent des civils, pas les jihadistes Dans les régions de Tombouctou, Gao, Ménaka, Mopti ou Douentza, les récits se ressemblent désormais :des drones tournent, repèrent, tirent — et les morts sont presque toujours des civils. Un éleveur peul du cercle de Ténenkou raconte : « Trois drones sont arrivés au-dessus du pâturage. Les jeunes qui gardaient le troupeau ont couru. Le drone a tiré deux fois. Nous avons retrouvé quatre corps, tous des adolescents. Aucun ne portait d’arme. » À Tarkint, dans la zone de Bourem, un notable arabe témoigne : « On ne voit pas les drones frapper les katibas djihadistes. Ils frappent nos marchés, nos campements, nos voitures. C’est comme si nous étions les ennemis. » Ce décalage alimente une colère profonde contre les régimes militaires — mais aussi contre la Turquie, dont les drones sont devenus les instruments d’une violence arbitraire. Entre écoles et hôpitaux : l’ancien modèle turc se fissure: Car c’est là toute la contradiction : la Turquie a longtemps été respectée au Mali et au Niger, non pas pour ses armes, mais pour ses écoles de haute qualité, ses hôpitaux modernes, ses programmes humanitaires, souvent bien plus efficaces. À Niamey, les écoles turques accueillaient autrefois les enfants des familles les plus exigeantes. À Bamako, les hôpitaux turcs soignaient sans distinction, et des milliers de jeunes sahéliens apprenaient les techniques de gestion, d’ingénierie ou de commerce grâce aux bourses offertes par Ankara. Un enseignant nigérien résume cette déception : « Nous avons connu une Turquie qui apportait la science, l’éducation, la médecine. Aujourd’hui, elle apporte des drones qui tuent des femmes et des enfants. Comment les populations peuvent-elles ne pas se détourner ? » Au Mali, au Burkina et au Niger : un soutien assumé aux putschistes: La Turquie se présente comme alliée de la souveraineté africaine. Pourtant, ce sont les juntes militaires issues de coups d’État qui bénéficient aujourd’hui de son soutien : drones vendus au Mali. Systèmes de surveillance et munitions fournis au Burkina Faso, formation militaire renforcée au Niger. Coopération renforcée avec des régimes accusés de massacres et de disparitions forcées. Cette image s’effondre rapidement auprès des civils. À Zouera, une femme touarègue ayant perdu trois enfants dans une frappe résume la nouvelle perception : « La Turquie était un pays que nous respections. Maintenant, leurs drones poursuivent nos enfants comme des animaux. » BAMEX 2025 : la vitrine d’une dérive: Le salon BAMEX 2025 illustre parfaitement cette mutation. Aucune trace des valeurs qui faisaient la force du modèle turc auprès des pays du Sud : pas de stands sur l’éducation, pas de conférences sur les réformes institutionnelles, pas de propositions sur la médecine, la technologie civile ou les infrastructures. Juste des armes.Des drones. Des équipements de guerre. Et des dirigeants maliens devant les caméras, exhibant des machines qu’ils présentent comme « la solution ».   Un élu municipal du Niger, présent comme observateur, confie :   « Si la Turquie croit qu’elle peut être aimée en nous vendant des drones qui tuent nos enfants, elle se trompe. Elle perd tout le capital moral qu’elle avait construit. » L’image de la Turquie s’effondre dans les communautés sahéliennes: Dans les régions nomades du Mali, la réputation de la Turquie, autrefois solide, presque fraternelle, se délite chaque semaine un peu plus. Pour beaucoup de Touaregs, d’Arabes ou de Peuls, les drones turcs symbolisent désormais : la peur quotidienne, la destruction du pastoralisme, l’absence totale de distinction entre terroristes et civils, la collaboration de la Turquie avec des régimes accusés de crimes​ contre l’humanité. Un notable arabe de la région de Tombouctou résume : « La Turquie avait tout pour être un modèle. Mais elle a choisi d’être un marchand d’armes au service de régimes illégitimes. » Un tournant historique pour Ankara La Turquie se trouve aujourd’hui à un carrefour moral et stratégique. Dans le Sahel, son influence ne repose plus sur l’éducation, la médecine, la technologie ou la gouvernance : elle repose sur des drones, des mercenaires et des alliances avec les putschistes. Si elle persiste, elle perdra définitivement l’admiration des peuples sahéliens qui voyaient en elle un modèle de développement. L’histoire retiendra une question : La Turquie veut-elle être un modèle pour l’Afrique, ou un acteur de plus dans la tragédie sahélienne ?.

⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes

Bamako vient d’accueillir BAMEX 2025 du 10 au 14 Novembre, le Salon international de l’armement, où les stands turcs occupaient une place centrale : drones Bayraktar TB2, systèmes Akinci, radars tactiques, blindés légers, équipements anti-émeute.​ L’analyse de Mohamed AG Ahmedou​, journaliste spécialiste du Sahel et des dynamiques politiques et sécuritaires sahélo-sahariennes.
Pour les autorités maliennes, l’événement est la vitrine d’une coopération militaire « stratégique ».

Pour les populations du Nord et du Centre, c’est un symbole de plus d’une militarisation qui les condamne un peu plus chaque jour.

Car au moment où les visiteurs déambulaient dans les allées de BAMEX 2025, des familles touarègues de Tombouctou, des éleveurs peuls du Macina ou des commerçants arabes de Gao enterraient encore leurs morts, victimes de frappes de drones attribuées aux forces armées maliennes épaulées par les paramilitaires russes et les instructeurs turcs.

L’été 2024 : quand SADAT s’installe à Bamako

Depuis l’été 2024, un élément nouveau a transformé la coopération militaire entre Bamako et Ankara :​ le déploiement discret mais confirmé de mercenaires de la société militaire turque SADAT, souvent présentée comme l’équivalent turc de Wagner.

Selon plusieurs sources sécuritaires maliennes, ces hommes assurent aujourd’hui la protection rapprochée d’Assimi Goïta, supervisent des cellules de renseignement à Bamako et accompagnent parfois des opérations dans le nord du pays aux côtés d’Africa Corps.

Un cadre touareg de la région de Goundam interrogé déclare :

« Nous entendons parler turc sur certaines bases, nous voyons de nouveaux conseillers. Ils forment, ils supervisent… mais les bombardements qui suivent ne touchent jamais les jihadistes. Ce sont nos campements qui brûlent. »

Des drones turcs qui tuent des civils, pas les jihadistes

Dans les régions de Tombouctou, Gao, Ménaka, Mopti ou Douentza, les récits se ressemblent désormais :des drones tournent, repèrent, tirent — et les morts sont presque toujours des civils.

Un éleveur peul du cercle de Ténenkou raconte :

« Trois drones sont arrivés au-dessus du pâturage. Les jeunes qui gardaient le troupeau ont couru. Le drone a tiré deux fois. Nous avons retrouvé quatre corps, tous des adolescents. Aucun ne portait d’arme. »

À Tarkint, dans la zone de Bourem, un notable arabe témoigne :

« On ne voit pas les drones frapper les katibas djihadistes. Ils frappent nos marchés, nos campements, nos voitures. C’est comme si nous étions les ennemis. »

Ce décalage alimente une colère profonde contre les régimes militaires — mais aussi contre la Turquie, dont les drones sont devenus les instruments d’une violence arbitraire.

Entre écoles et hôpitaux : l’ancien modèle turc se fissure:

Car c’est là toute la contradiction :

la Turquie a longtemps été respectée au Mali et au Niger, non pas pour ses armes, mais pour ses écoles de haute qualité, ses hôpitaux modernes, ses programmes humanitaires, souvent bien plus efficaces.

À Niamey, les écoles turques accueillaient autrefois les enfants des familles les plus exigeantes. À Bamako, les hôpitaux turcs soignaient sans distinction, et des milliers de jeunes sahéliens apprenaient les techniques de gestion, d’ingénierie ou de commerce grâce aux bourses offertes par Ankara.

Un enseignant nigérien résume cette déception :

« Nous avons connu une Turquie qui apportait la science, l’éducation, la médecine.
Aujourd’hui, elle apporte des drones qui tuent des femmes et des enfants. Comment les populations peuvent-elles ne pas se détourner ? »

Au Mali, au Burkina et au Niger : un soutien assumé aux putschistes:

La Turquie se présente comme alliée de la souveraineté africaine.
Pourtant, ce sont les juntes militaires issues de coups d’État qui bénéficient aujourd’hui de son soutien :

drones vendus au Mali.

Systèmes de surveillance et munitions fournis au Burkina Faso, formation militaire renforcée au Niger.

Coopération renforcée avec des régimes accusés de massacres et de disparitions forcées.
Cette image s’effondre rapidement auprès des civils.

À Zouera, une femme touarègue ayant perdu trois enfants dans une frappe résume la nouvelle perception :

« La Turquie était un pays que nous respections. Maintenant, leurs drones poursuivent nos enfants comme des animaux. »

BAMEX 2025 : la vitrine d’une dérive:

Le salon BAMEX 2025 illustre parfaitement cette mutation.
Aucune trace des valeurs qui faisaient la force du modèle turc auprès des pays du Sud : pas de stands sur l’éducation, pas de conférences sur les réformes institutionnelles, pas de propositions sur la médecine, la technologie civile ou les infrastructures.

Juste des armes.Des drones.

Des équipements de guerre.

Et des dirigeants maliens devant les caméras, exhibant des machines qu’ils présentent comme « la solution ».

 

Un élu municipal du Niger, présent comme observateur, confie :

 

« Si la Turquie croit qu’elle peut être aimée en nous vendant des drones qui tuent nos enfants, elle se trompe. Elle perd tout le capital moral qu’elle avait construit. »

L’image de la Turquie s’effondre dans les communautés sahéliennes:

Dans les régions nomades du Mali, la réputation de la Turquie, autrefois solide, presque fraternelle, se délite chaque semaine un peu plus.

Pour beaucoup de Touaregs, d’Arabes ou de Peuls, les drones turcs symbolisent désormais :

la peur quotidienne,
la destruction du pastoralisme, l’absence totale de distinction entre terroristes et civils, la collaboration de la Turquie avec des régimes accusés de crimes contre l’humanité.

Un notable arabe de la région de Tombouctou résume :

« La Turquie avait tout pour être un modèle. Mais elle a choisi d’être un marchand d’armes au service de régimes illégitimes. »

Un tournant historique pour Ankara

La Turquie se trouve aujourd’hui à un carrefour moral et stratégique.
Dans le Sahel, son influence ne repose plus sur l’éducation, la médecine, la technologie ou la gouvernance : elle repose sur des drones, des mercenaires et des alliances avec les putschistes.

Si elle persiste, elle perdra définitivement l’admiration des peuples sahéliens qui voyaient en elle un modèle de développement.

L’histoire retiendra une question :

La Turquie veut-elle être un modèle pour l’Afrique, ou un acteur de plus dans la tragédie sahélienne ?

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