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Anéanti par trente années de dictature islamiste puis foudroyé par la guerre civile de 2023, le septième art soudanais refuse de disparaître. Privés de salles et contraints au refuge à l'étranger, les réalisateurs du pays maintiennent vivante une culture cinématographique désormais façonnée par la diaspora.. Pour mesurer la vitalité actuelle du cinéma soudanais, il faut étrangement s’éloigner des rives du Nil. En septembre dernier, à Paris, la deuxième édition du festival ARKAWIT a mis à l’honneur cette cinématographie méconnue en projetant 25 œuvres. Un événement marquant, mais qui souligne un paradoxe tragique : c’est désormais hors de ses frontières que la création soudanaise trouve son public et ses écrans. Cette situation d’exil forcé n’est pas un phénomène nouveau, mais la suite dramatique d’un effondrement progressif entamé il y a près de quarante ans. 1. La fin brutale d’un âge d’or pionnier Au lendemain de son indépendance en 1956, le Soudan s’imposait pourtant comme un pilier culturel en Afrique de l’Est. La capitale, Khartoum, vibrait au rythme d’une vingtaine d’écrans de passage considérable, intégrés à un réseau national d’une soixantaine de salles capables d’accueillir jusqu’à 40 000 spectateurs. Le public se pressait dans ces cinémas en plein air, emblématiques de la vie nocturne et de la modernité soudanaise. Cette dynamique s’est fracassée en 1989 lors du coup d’État d’Omar el-Béchir. L’instauration d’un régime autoritaire à tendance islamiste transforme radicalement le paysage social et culturel : Couvre-feu systématique Les sorties nocturnes deviennent interdites, tuant net la fréquentation des cinémas en plein air. Démantèlement institutionnel La National Corporation of Cinema, organisme public d’appui à la création, est dissoute. Reconversion des lieux Dès 1996, la quasi-totalité des salles est confisquée, fermée ou détournée. Le mythique cinéma Coliseum de Khartoum est symboliquement converti en quartier général pour la police anti-émeute. Isolement international Soumis à d’intenses sanctions économiques, le pays se retrouve coupé des réseaux de distribution et privé de matériel de tournage récent. Face à la censure et à la répression, de nombreux auteurs prennent le chemin de l’émigration, marquant le début d’un long passage à vide. 2. L’émergence clandestine d’une nouvelle vague Malgré ce blackout culturel, la flamme ne s’est jamais totalement éteinte. Au début des années 2000, l’arrivée des technologies numériques révolutionne la donne. Libérés du coût prohibitif de la pellicule et des contraintes des autorisations d’État, de jeunes passionnés réinventent une pratique filmique underground. En 2009, la création de la Sudan Film Factory, soutenue par le Goethe-Institut, insuffle une dynamique décisive. En une décennie et demie, cette structure forme plus de 300 techniciens et réalisateurs, posant les jalons d’un milieu professionnel renouvelé. Cette génération talentueuse se heurte toutefois rapidement à un mur : l’impossibilité de montrer ses travaux à ses propres concitoyens. Les succès internationaux s’enchaînent dans les festivals européens ou arabes, mais restent invisibles à Khartoum. « Talking About Trees » (2019), documentaire primé qui retrace le combat poignant de quatre anciens cinéastes tentant de rouvrir une salle de quartier, devient l’allégorie de cette impasse domestique. Dans la foulée, la fiction « You Will Die at Twenty », sacrée lors de la révolution de 2019, confirme la maturité esthétique de cette école soudanaise, toujours privée d’un véritable marché local. 3. Du financement international à l’exil des tournages Pour financer leurs projets face à l’absence de fonds publics nationaux, les créateurs soudanais ont appris très tôt à monter des coproductions internationales. L’exemple le plus éclatant reste « Goodbye Julia », premier long métrage du pays retenu en sélection officielle au Festival de Cannes en 2023. Mais si les financements venaient déjà de l’étranger, les tournages, eux, s’enracinaient encore dans le décor local. Déclencher la guerre civile en avril 2023 a fini par briser ce dernier ancrage. Le conflit armé a jeté plus de 12 millions de personnes sur les chemins du déplacement forcé, éparpillant l’écosystème artistique patiemment rebâti depuis quinze ans. Désormais, c’est l’acte même de tourner qui s’effectue hors des frontières. Le projet documentaire Khartoum, initié avant les affrontements au cœur de la capitale, a dû être réorganisé et achevé au Kenya, où une partie de l’équipe a trouvé refuge. Pour les cinéastes déplacés à Nairobi, au Caire ou à Paris, reprendre la caméra dépasse le simple geste artistique : c’est un acte de mémoire et de résistance collective face à la destruction de leur patrie. 4. Une industrie sans territoire est-elle possible ? L’histoire récente du septième art soudanais pose une question fondamentale : une cinématographie peut-elle durablement prospérer en étant totalement coupée de sa terre d’origine ? La diaspora soudanaise continue de produire dans des conditions précaires avec une résilience remarquable, mais le manque de structures nationales, de salles et d’un public local représente un défi existentiel. Pour l’heure, le cinéma soudanais s’impose comme un modèle unique de création nomade, luttant à la fois contre l’oubli historique et la dispersion géographique..⏱ Temps de lecture estimé : 5 minutes
Pour mesurer la vitalité actuelle du cinéma soudanais, il faut étrangement s’éloigner des rives du Nil. En septembre dernier, à Paris, la deuxième édition du festival ARKAWIT a mis à l’honneur cette cinématographie méconnue en projetant 25 œuvres. Un événement marquant, mais qui souligne un paradoxe tragique : c’est désormais hors de ses frontières que la création soudanaise trouve son public et ses écrans.
Cette situation d’exil forcé n’est pas un phénomène nouveau, mais la suite dramatique d’un effondrement progressif entamé il y a près de quarante ans.
Au lendemain de son indépendance en 1956, le Soudan s’imposait pourtant comme un pilier culturel en Afrique de l’Est. La capitale, Khartoum, vibrait au rythme d’une vingtaine d’écrans de passage considérable, intégrés à un réseau national d’une soixantaine de salles capables d’accueillir jusqu’à 40 000 spectateurs. Le public se pressait dans ces cinémas en plein air, emblématiques de la vie nocturne et de la modernité soudanaise.
Cette dynamique s’est fracassée en 1989 lors du coup d’État d’Omar el-Béchir. L’instauration d’un régime autoritaire à tendance islamiste transforme radicalement le paysage social et culturel :
Couvre-feu systématique
Les sorties nocturnes deviennent interdites, tuant net la fréquentation des cinémas en plein air.
Démantèlement institutionnel
La National Corporation of Cinema, organisme public d’appui à la création, est dissoute.
Reconversion des lieux
Dès 1996, la quasi-totalité des salles est confisquée, fermée ou détournée. Le mythique cinéma Coliseum de Khartoum est symboliquement converti en quartier général pour la police anti-émeute.
Isolement international
Soumis à d’intenses sanctions économiques, le pays se retrouve coupé des réseaux de distribution et privé de matériel de tournage récent.
Face à la censure et à la répression, de nombreux auteurs prennent le chemin de l’émigration, marquant le début d’un long passage à vide.
Malgré ce blackout culturel, la flamme ne s’est jamais totalement éteinte. Au début des années 2000, l’arrivée des technologies numériques révolutionne la donne. Libérés du coût prohibitif de la pellicule et des contraintes des autorisations d’État, de jeunes passionnés réinventent une pratique filmique underground.
En 2009, la création de la Sudan Film Factory, soutenue par le Goethe-Institut, insuffle une dynamique décisive. En une décennie et demie, cette structure forme plus de 300 techniciens et réalisateurs, posant les jalons d’un milieu professionnel renouvelé.
Cette génération talentueuse se heurte toutefois rapidement à un mur : l’impossibilité de montrer ses travaux à ses propres concitoyens. Les succès internationaux s’enchaînent dans les festivals européens ou arabes, mais restent invisibles à Khartoum. « Talking About Trees » (2019), documentaire primé qui retrace le combat poignant de quatre anciens cinéastes tentant de rouvrir une salle de quartier, devient l’allégorie de cette impasse domestique. Dans la foulée, la fiction « You Will Die at Twenty », sacrée lors de la révolution de 2019, confirme la maturité esthétique de cette école soudanaise, toujours privée d’un véritable marché local.
Pour financer leurs projets face à l’absence de fonds publics nationaux, les créateurs soudanais ont appris très tôt à monter des coproductions internationales. L’exemple le plus éclatant reste « Goodbye Julia », premier long métrage du pays retenu en sélection officielle au Festival de Cannes en 2023. Mais si les financements venaient déjà de l’étranger, les tournages, eux, s’enracinaient encore dans le décor local.
Déclencher la guerre civile en avril 2023 a fini par briser ce dernier ancrage. Le conflit armé a jeté plus de 12 millions de personnes sur les chemins du déplacement forcé, éparpillant l’écosystème artistique patiemment rebâti depuis quinze ans.
Désormais, c’est l’acte même de tourner qui s’effectue hors des frontières. Le projet documentaire Khartoum, initié avant les affrontements au cœur de la capitale, a dû être réorganisé et achevé au Kenya, où une partie de l’équipe a trouvé refuge.
Pour les cinéastes déplacés à Nairobi, au Caire ou à Paris, reprendre la caméra dépasse le simple geste artistique : c’est un acte de mémoire et de résistance collective face à la destruction de leur patrie.
L’histoire récente du septième art soudanais pose une question fondamentale : une cinématographie peut-elle durablement prospérer en étant totalement coupée de sa terre d’origine ?
La diaspora soudanaise continue de produire dans des conditions précaires avec une résilience remarquable, mais le manque de structures nationales, de salles et d’un public local représente un défi existentiel. Pour l’heure, le cinéma soudanais s’impose comme un modèle unique de création nomade, luttant à la fois contre l’oubli historique et la dispersion géographique.