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Afrique du Sud : la chasse aux étrangers tourne au cauchemar industriel

Afrique du Sud : la chasse aux étrangers tourne au cauchemar industriel. Article écrit par Éric Ngarlem Toldé. Publié le 4 septembre 2026à 14h39

⏱ Temps de lecture estimé : 8 minutes

Ils étaient accusés de voler les emplois des Sud-Africains. Mais une fois parties, les machines restent parfois silencieuses. Selon l'agence Ecofin, à Newcastle, des usines textiles ont perdu jusqu’à 19 % de leurs effectifs sans parvenir à remplacer tous les travailleurs étrangers. Derrière la croisade contre l’immigration se dessine un paradoxe brutal : en voulant récupérer des emplois, l’Afrique du Sud risque surtout de perdre de la production, des compétences et de la compétitivité.. La promesse politique paraissait imparable : chasser les travailleurs étrangers pour permettre aux Sud-Africains de récupérer les emplois occupés par ces derniers. Mais dans les ateliers de Newcastle, la mécanique ne fonctionne pas comme dans les slogans. Les travailleurs partent, les postes se libèrent… et certaines machines restent désespérément à l’arrêt. Dans cette ville du KwaZulu-Natal, considérée comme l’un des bastions du textile sud-africain, plusieurs propriétaires d’usines interrogés fin juillet font état d’une diminution de leurs effectifs comprise entre 12 % et 19 %. Le syndicat du secteur évoque, lui, une perte d’environ 15 % des 15 000 salariés de la filière. Le spectacle est révélateur. Des rangées de machines à coudre sont immobiles, alors que les postes de travail libérés ne trouvent pas systématiquement de remplaçants. Une image qui met à mal l’un des arguments centraux de la campagne anti-étrangers : si les migrants occupaient massivement des emplois convoités par les nationaux, leur départ aurait dû provoquer une ruée vers ces postes. Ce n’est manifestement pas le cas partout Le grand malentendu des emplois volés La réalité du textile est plus complexe. Dans certaines usines, les salariés sont rémunérés à la pièce. Leur revenu dépend donc directement de leur vitesse et de leur rendement. Les plus performants peuvent atteindre le salaire minimum de 30,23 rands de l’heure, soit environ 1,87 dollar. Un poste vacant n’est donc pas nécessairement l’emploi confortable que suggère une statistique administrative. Il exige de l’expérience, de la rapidité et une productivité élevée. Pour l’employeur, remplacer immédiatement un travailleur étranger expérimenté peut aussi signifier supporter des coûts plus élevés. Dans une industrie où les marges sont serrées et où la concurrence internationale est féroce, cette différence peut devenir déterminante. Le choix devient alors particulièrement cruel : augmenter les salaires, accepter une baisse de productivité, réduire la production ou laisser certaines machines inutilisées. Le fameux emploi libéré peut ainsi devenir… un emploi qui disparaît. Une économie déjà sous pression La difficulté est d’autant plus grande que l’économie sud-africaine n’attendait pas les travailleurs étrangers pour montrer des signes de faiblesse. Au deuxième trimestre, l’agriculture et l’industrie avaient chacune perdu environ 15 000 emplois, avant même que les conséquences de la campagne contre les travailleurs étrangers ne se fassent pleinement sentir. Cette donnée remet en perspective le discours consistant à présenter les migrants comme la cause principale des difficultés du marché du travail. Le chômage sud-africain possède des racines bien plus profondes : faiblesse des investissements, contraintes énergétiques, problèmes logistiques, coûts de production élevés et croissance insuffisante. Chasser une partie de la main-d’œuvre ne règle aucun de ces problèmes. Cela peut même en créer de nouveaux Les entreprises doivent déjà affronter une facture énergétique et logistique élevée. En juillet, le carburant coûtait 20,6 % de plus qu’un an auparavant, tandis qu’une nouvelle hausse est entrée en vigueur le 2 septembre. Le taux directeur de la Banque centrale est, lui, établi à 7 %, après un relèvement en mai. Dans ce contexte, imposer brutalement une recomposition de la main-d’œuvre revient à ajouter une couche de pression supplémentaire à des entreprises déjà fragilisées. Les migrants ne consommaient pas seulement des emplois. Un autre aspect du problème est largement absent des discours politiques : les travailleurs étrangers étaient aussi des consommateurs. Ils louaient des logements. Ils achetaient de la nourriture. Ils prenaient les transports collectifs. Ils fréquentaient les commerces et les petits services. Autrement dit, ils participaient à l’activité économique. Lorsqu’un travailleur quitte le pays, ce n’est donc pas uniquement son employeur qui perd un salarié. C’est potentiellement aussi un propriétaire qui perd un locataire, un commerçant un client et un transporteur un passager. La prétendue libération d’un emploi peut donc produire un effet secondaire particulièrement ironique : réduire la demande qui permet à d’autres Sud-Africains de travailler. L’économie n’est pas un jeu de chaises musicales où chaque étranger expulsé garantit automatiquement une place assise à un national. Newcastle, laboratoire d’un paradoxe continental Le cas de Newcastle dépasse d’ailleurs largement les frontières sud-africaines. Une partie des travailleurs concernés provient des pays voisins, notamment du Lesotho, du Malawi et du Zimbabwe. Ils ont parfois acquis en Afrique du Sud des compétences et une expérience professionnelle difficiles à reproduire ailleurs. Lorsqu’ils rentrent chez eux, ces travailleurs ne retrouvent pas nécessairement une usine capable de les employer dans les mêmes conditions. L’Afrique du Sud perd donc une compétence qu’elle avait contribué à développer, tandis que les pays d’origine récupèrent des travailleurs sans forcément disposer des infrastructures industrielles nécessaires pour valoriser leur savoir-faire. C’est toute l’ironie d’une région qui cherche parallèlement à renforcer son intégration économique. Pendant que les gouvernements africains parlent de libre circulation, d’intégration régionale et de développement des échanges, des travailleurs originaires de la même région sont renvoyés de l’un des principaux pôles industriels du continent. Le sucre, autre avertissement Le secteur sucrier offre un autre exemple de cette équation périlleuse. La protection tarifaire accordée au sucre le 28 août dernier peut certes soutenir la production nationale. Mais une politique commerciale ne suffit pas à faire tourner les exploitations. Si la main-d’œuvre manque au moment de couper la canne, les droits de douane ne récolteront pas les champs. La leçon est simple : une économie ne fonctionne pas uniquement avec des frontières et des décisions administratives. Elle fonctionne avec des travailleurs, des compétences, des entreprises, des consommateurs et des chaînes de production. Supprimer brutalement l’un de ces éléments peut déséquilibrer l’ensemble. Quand le slogan rencontre la réalité La question migratoire reste évidemment un sujet légitime pour l’Afrique du Sud. Le contrôle des frontières, la lutte contre l’immigration irrégulière et le respect du droit du travail sont des prérogatives normales d’un État. Mais transformer les étrangers en boucs émissaires du chômage constitue une tout autre démarche. Car une équation politique simpliste, « un étranger dehors, un emploi pour un Sud-Africain », ne résiste pas toujours à la réalité des entreprises. Un emploi industriel nécessite une qualification, une productivité, un niveau de salaire et un modèle économique capables de le rendre viable. Si l’un de ces paramètres disparaît, le poste peut disparaître lui aussi. Et lorsque la machine s’arrête, elle ne fait aucune distinction entre la nationalité de celui qui aurait dû se tenir devant elle. Le véritable verdict sera dans les chiffres. Le 8 septembre prochain, Pretoria doit publier les chiffres de croissance du deuxième trimestre. Ils donneront une photographie d’une économie qui n’aura pas encore pleinement intégré les conséquences de la nouvelle offensive contre les travailleurs étrangers, précise l’agence Ecofin. Le véritable bilan viendra plus tard. Il faudra alors regarder les chiffres de l’emploi, de la production industrielle, des salaires, de la consommation et des investissements. Il faudra mesurer combien d’emplois auront réellement été récupérés par les Sud-Africains et combien auront simplement disparu avec les travailleurs étrangers. Car c’est là que se trouve le cœur du problème. Si les migrants étaient véritablement responsables du chômage sud-africain, leur départ aurait dû mécaniquement ouvrir les portes des usines aux travailleurs nationaux. À Newcastle, certaines portes s’ouvrent peut-être. Mais derrière elles, les machines ne tournent pas toujours..

⏱ Temps de lecture estimé : 8 minutes

Ils étaient accusés de voler les emplois des Sud-Africains. Mais une fois parties, les machines restent parfois silencieuses. Selon l’agence Ecofin, à Newcastle, des usines textiles ont perdu jusqu’à 19 % de leurs effectifs sans parvenir à remplacer tous les travailleurs étrangers. Derrière la croisade contre l’immigration se dessine un paradoxe brutal : en voulant récupérer des emplois, l’Afrique du Sud risque surtout de perdre de la production, des compétences et de la compétitivité.

La promesse politique paraissait imparable : chasser les travailleurs étrangers pour permettre aux Sud-Africains de récupérer les emplois occupés par ces derniers. Mais dans les ateliers de Newcastle, la mécanique ne fonctionne pas comme dans les slogans. Les travailleurs partent, les postes se libèrent… et certaines machines restent désespérément à l’arrêt.

Dans cette ville du KwaZulu-Natal, considérée comme l’un des bastions du textile sud-africain, plusieurs propriétaires d’usines interrogés fin juillet font état d’une diminution de leurs effectifs comprise entre 12 % et 19 %. Le syndicat du secteur évoque, lui, une perte d’environ 15 % des 15 000 salariés de la filière.

Le spectacle est révélateur. Des rangées de machines à coudre sont immobiles, alors que les postes de travail libérés ne trouvent pas systématiquement de remplaçants. Une image qui met à mal l’un des arguments centraux de la campagne anti-étrangers : si les migrants occupaient massivement des emplois convoités par les nationaux, leur départ aurait dû provoquer une ruée vers ces postes.

Ce n’est manifestement pas le cas partout

Le grand malentendu des emplois volés

La réalité du textile est plus complexe. Dans certaines usines, les salariés sont rémunérés à la pièce. Leur revenu dépend donc directement de leur vitesse et de leur rendement. Les plus performants peuvent atteindre le salaire minimum de 30,23 rands de l’heure, soit environ 1,87 dollar.

Un poste vacant n’est donc pas nécessairement l’emploi confortable que suggère une statistique administrative. Il exige de l’expérience, de la rapidité et une productivité élevée.

Pour l’employeur, remplacer immédiatement un travailleur étranger expérimenté peut aussi signifier supporter des coûts plus élevés. Dans une industrie où les marges sont serrées et où la concurrence internationale est féroce, cette différence peut devenir déterminante.

Le choix devient alors particulièrement cruel : augmenter les salaires, accepter une baisse de productivité, réduire la production ou laisser certaines machines inutilisées.

Le fameux emploi libéré peut ainsi devenir… un emploi qui disparaît.

Une économie déjà sous pression

La difficulté est d’autant plus grande que l’économie sud-africaine n’attendait pas les travailleurs étrangers pour montrer des signes de faiblesse.

Au deuxième trimestre, l’agriculture et l’industrie avaient chacune perdu environ 15 000 emplois, avant même que les conséquences de la campagne contre les travailleurs étrangers ne se fassent pleinement sentir.

Cette donnée remet en perspective le discours consistant à présenter les migrants comme la cause principale des difficultés du marché du travail. Le chômage sud-africain possède des racines bien plus profondes : faiblesse des investissements, contraintes énergétiques, problèmes logistiques, coûts de production élevés et croissance insuffisante.

Chasser une partie de la main-d’œuvre ne règle aucun de ces problèmes.

Cela peut même en créer de nouveaux

Les entreprises doivent déjà affronter une facture énergétique et logistique élevée. En juillet, le carburant coûtait 20,6 % de plus qu’un an auparavant, tandis qu’une nouvelle hausse est entrée en vigueur le 2 septembre. Le taux directeur de la Banque centrale est, lui, établi à 7 %, après un relèvement en mai.

Dans ce contexte, imposer brutalement une recomposition de la main-d’œuvre revient à ajouter une couche de pression supplémentaire à des entreprises déjà fragilisées.

Les migrants ne consommaient pas seulement des emplois.

Un autre aspect du problème est largement absent des discours politiques : les travailleurs étrangers étaient aussi des consommateurs.

Ils louaient des logements. Ils achetaient de la nourriture. Ils prenaient les transports collectifs. Ils fréquentaient les commerces et les petits services.

Autrement dit, ils participaient à l’activité économique.

Lorsqu’un travailleur quitte le pays, ce n’est donc pas uniquement son employeur qui perd un salarié. C’est potentiellement aussi un propriétaire qui perd un locataire, un commerçant un client et un transporteur un passager.

La prétendue libération d’un emploi peut donc produire un effet secondaire particulièrement ironique : réduire la demande qui permet à d’autres Sud-Africains de travailler.

L’économie n’est pas un jeu de chaises musicales où chaque étranger expulsé garantit automatiquement une place assise à un national.

Newcastle, laboratoire d’un paradoxe continental

Le cas de Newcastle dépasse d’ailleurs largement les frontières sud-africaines.

Une partie des travailleurs concernés provient des pays voisins, notamment du Lesotho, du Malawi et du Zimbabwe. Ils ont parfois acquis en Afrique du Sud des compétences et une expérience professionnelle difficiles à reproduire ailleurs.

Lorsqu’ils rentrent chez eux, ces travailleurs ne retrouvent pas nécessairement une usine capable de les employer dans les mêmes conditions.

L’Afrique du Sud perd donc une compétence qu’elle avait contribué à développer, tandis que les pays d’origine récupèrent des travailleurs sans forcément disposer des infrastructures industrielles nécessaires pour valoriser leur savoir-faire.

C’est toute l’ironie d’une région qui cherche parallèlement à renforcer son intégration économique.

Pendant que les gouvernements africains parlent de libre circulation, d’intégration régionale et de développement des échanges, des travailleurs originaires de la même région sont renvoyés de l’un des principaux pôles industriels du continent.

Le sucre, autre avertissement

Le secteur sucrier offre un autre exemple de cette équation périlleuse.

La protection tarifaire accordée au sucre le 28 août dernier peut certes soutenir la production nationale. Mais une politique commerciale ne suffit pas à faire tourner les exploitations. Si la main-d’œuvre manque au moment de couper la canne, les droits de douane ne récolteront pas les champs.

La leçon est simple : une économie ne fonctionne pas uniquement avec des frontières et des décisions administratives. Elle fonctionne avec des travailleurs, des compétences, des entreprises, des consommateurs et des chaînes de production.

Supprimer brutalement l’un de ces éléments peut déséquilibrer l’ensemble.

Quand le slogan rencontre la réalité

La question migratoire reste évidemment un sujet légitime pour l’Afrique du Sud. Le contrôle des frontières, la lutte contre l’immigration irrégulière et le respect du droit du travail sont des prérogatives normales d’un État.

Mais transformer les étrangers en boucs émissaires du chômage constitue une tout autre démarche.

Car une équation politique simpliste, « un étranger dehors, un emploi pour un Sud-Africain », ne résiste pas toujours à la réalité des entreprises.

Un emploi industriel nécessite une qualification, une productivité, un niveau de salaire et un modèle économique capables de le rendre viable.

Si l’un de ces paramètres disparaît, le poste peut disparaître lui aussi.

Et lorsque la machine s’arrête, elle ne fait aucune distinction entre la nationalité de celui qui aurait dû se tenir devant elle.

Le véritable verdict sera dans les chiffres.

Le 8 septembre prochain, Pretoria doit publier les chiffres de croissance du deuxième trimestre. Ils donneront une photographie d’une économie qui n’aura pas encore pleinement intégré les conséquences de la nouvelle offensive contre les travailleurs étrangers, précise l’agence Ecofin.

Le véritable bilan viendra plus tard.

Il faudra alors regarder les chiffres de l’emploi, de la production industrielle, des salaires, de la consommation et des investissements. Il faudra mesurer combien d’emplois auront réellement été récupérés par les Sud-Africains et combien auront simplement disparu avec les travailleurs étrangers.

Car c’est là que se trouve le cœur du problème.

Si les migrants étaient véritablement responsables du chômage sud-africain, leur départ aurait dû mécaniquement ouvrir les portes des usines aux travailleurs nationaux.

À Newcastle, certaines portes s’ouvrent peut-être. Mais derrière elles, les machines ne tournent pas toujours.

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