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De 1960 à 2026, l’Afrique a changé de visages, de dirigeants et de frontières politiques. Mais une question demeure, presque insolente par sa simplicité : qu’avons-nous réellement fait de nos indépendances ? Par Éric Ngarlem Toldé. Depuis le 1ᵉʳ août, plusieurs pays africains commémorent, à des dates différentes, les anniversaires de leur accession à la souveraineté nationale. En 2026, les États devenus indépendants en 1960 atteignent le cap symbolique des 66 années d’indépendance. Soixante-six ans. Une vie humaine entière. Une période suffisamment longue pour bâtir des industries, consolider des institutions, transformer les systèmes éducatifs, moderniser l’agriculture, électrifier les campagnes, créer des économies compétitives et faire émerger des États capables de négocier avec le reste du monde à armes égales. Pourtant, dans une grande partie du continent, le bilan demeure contrasté. L’Afrique dispose de ressources naturelles considérables, d’une population jeune, de terres agricoles, de minerais stratégiques, de pétrole et de gaz. Mais elle continue de compter une part disproportionnée de la pauvreté mondiale, tandis que plusieurs régions sont confrontées à des guerres, au terrorisme, aux coups d’État, à la corruption, au chômage et à une dépendance persistante vis-à-vis des financements extérieurs. Le paradoxe africain est là : un continent riche en ressources, mais où des millions de citoyens restent pauvres. 1960, l’année où l’Afrique devait changer de destin L’année 1960 reste gravée dans l’histoire comme « l’année de l’Afrique ». Une vague d’indépendances déferle sur le continent. Le Cameroun devient indépendant le 1ᵉʳ janvier 1960. Le Togo, le 27 avril. La Somalie, le 1ᵉʳ juillet. La République démocratique du Congo, le 30 juin. La République du Congo, le 15 août. Le Dahomey, devenu Bénin, le 1ᵉʳ août. Le Niger, le 3 août. La Haute-Volta, devenue Burkina Faso, le 5 août. La Côte d’Ivoire, le 7 août. Le Tchad, le 11 août. La République centrafricaine, le 13 août. Le Gabon, le 17 août. Le Sénégal, le 4 avril. La Mauritanie, le 28 novembre. Le Mali, alors Fédération du Mali puis République du Mali, accède à l’indépendance en septembre 1960. Madagascar devient indépendant le 26 juin et le Nigeria le 1ᵉʳ octobre. D’autres pays suivront rapidement : la Sierra Leone en 1961, le Tanganyika en 1961, l’Ouganda en 1962, l’Algérie en 1962, le Rwanda et le Burundi en 1962, le Kenya en 1963, la Zambie en 1964, le Malawi en 1964, la Gambie en 1965, le Botswana et le Lesotho en 1966, puis l’Eswatini en 1968. La dernière grande vague de décolonisation intervient plus tard, notamment avec les indépendances de l’Angola et du Mozambique en 1975, du Zimbabwe en 1980, de la Namibie en 1990 et de l’Érythrée en 1993. L’histoire de l’indépendance africaine n’est donc pas uniforme. Mais une constante demeure : la souveraineté politique n’a pas automatiquement produit la souveraineté économique. Une indépendance politique, mais une dépendance économique C’est probablement l’un des grands paradoxes du continent. Les drapeaux ont changé. Les hymnes nationaux ont changé. Les gouvernements ont changé. Les présidents africains ont remplacé les administrateurs coloniaux. Mais dans de nombreux pays, l’économie reste fortement dépendante des exportations de matières premières et des capitaux extérieurs. Le problème n’est pas de recevoir de l’aide ou des investissements étrangers. Aucun État moderne ne fonctionne totalement en autarcie. Le problème apparaît lorsque l’aide devient une béquille permanente et que l’investissement extérieur ne débouche pas sur une transformation structurelle de l’économie. Le constat de la Banque mondiale est particulièrement préoccupant : l’Afrique subsaharienne ne représente qu’environ 16 % de la population mondiale, mais concentre environ 67 % des personnes vivant dans l’extrême pauvreté selon les données de 2024. Avec la nouvelle méthodologie adoptée en 2025, la Banque mondiale a relevé le seuil international d’extrême pauvreté à 3 dollars par personne et par jour. Selon cette nouvelle mesure, environ 838 millions de personnes dans le monde vivaient sous ce seuil en 2022, avec une révision particulièrement importante pour l’Afrique subsaharienne. Voilà le paradoxe : 66 ans après les indépendances, le continent qui possède certaines des plus importantes réserves mondiales de cobalt, cuivre, uranium, pétrole, gaz, or, bauxite, manganèse et terres agricoles peine toujours à offrir à une partie considérable de sa population les conditions élémentaires d’une vie digne. L’Afrique riche qui produit des pauvres Le sous-sol africain est convoité par toutes les grandes puissances. Le cobalt de la RDC est indispensable à certaines chaînes industrielles et technologiques. Le cuivre zambien est stratégique. Le pétrole nigérian, angolais et libyen alimente les marchés mondiaux. La bauxite guinéenne intéresse l’industrie de l’aluminium. L’or africain est extrait à grande échelle. L’uranium nigérien a longtemps été stratégique pour l’industrie nucléaire française. Mais la question demeure : combien de valeur ajoutée reste réellement en Afrique ? Trop souvent, le continent exporte la matière première et importe le produit fini. Il vend le cacao et achète le chocolat. Il exporte le coton et importe les vêtements. Il extrait le pétrole et importe parfois des produits raffinés. Il exporte les minerais stratégiques et importe les technologies qui les transforment. C’est précisément là que l’indépendance économique reste inachevée. La pauvreté n’est pas le seul mal : l’insécurité ronge le continent. À cette fragilité économique s’ajoute une crise sécuritaire d’une ampleur considérable. Le Sahel est devenu l’un des principaux foyers mondiaux du terrorisme. Selon le Global Terrorism Index 2025, la région du Sahel représentait 51 % des décès liés au terrorisme dans le monde en 2024, contre 48 % en 2023. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger sont particulièrement touchés par l’expansion des groupes armés liés à Al-Qaïda et à l’État islamique. La crise dépasse désormais les frontières du Sahel central. Le nord du Nigeria est confronté à Boko Haram et à l’État islamique en Afrique de l’Ouest. Le bassin du lac Tchad reste une zone particulièrement fragile. Dans l’est de la République démocratique du Congo, les populations vivent depuis des décennies au rythme des affrontements entre groupes armés. Au Cameroun, la crise dans les régions anglophones continue de provoquer des morts et des déplacements. En République centrafricaine, l’insécurité demeure forte dans plusieurs zones rurales. Au Soudan, la guerre a provoqué l’une des plus graves crises humanitaires contemporaines du continent. Le HCR recensait encore, en juin-juillet 2026, plus de 5 millions de réfugiés, demandeurs d’asile et personnes déplacées internes dans l’espace comprenant le Burkina Faso, le Mali, le Niger, le Tchad et la Mauritanie. Le terrorisme n’est donc plus seulement un problème militaire. Il devient un problème de développement. Une école fermée, c’est une génération sacrifiée. Une route coupée, c’est une économie paralysée. Un village abandonné, c’est une agriculture détruite. Un jeune recruté par un groupe armé, c’est un avenir confisqué. Des coups d’État à répétition : quand les urnes ne suffisent plus L’autre grande maladie politique du continent est le retour spectaculaire des militaires au pouvoir. Mali, Guinée, Burkina Faso, Niger, Gabon, Soudan… Les coups d’État ont rappelé une réalité que beaucoup pensaient appartenir aux livres d’histoire. Le phénomène ne peut toutefois pas être réduit à une simple fascination des militaires pour le pouvoir. Dans plusieurs pays, les populations ont accueilli les putschistes avec enthousiasme, parfois parce qu’elles ne croyaient plus aux institutions civiles. Lorsque la démocratie se résume à voter tous les cinq ans sans amélioration substantielle du quotidien, le citoyen finit par considérer les élections comme une formalité sans conséquence. Le problème est évidemment que le coup d’État ne constitue pas un programme de développement. Changer un président en treillis ne transforme pas automatiquement une économie. Remplacer un gouvernement civil par un régime militaire ne construit pas davantage d’hôpitaux, d’universités ou d’industries. Le défi africain est donc double : réhabiliter la démocratie et rendre la démocratie utile aux citoyens. La démocratie malade, les libertés sous pression Le recul démocratique constitue une autre inquiétude. Le rapport Freedom in the World 2025 souligne que la liberté mondiale a reculé pour la 20ᵉ année consécutive. Plusieurs États africains figurent parmi les pays où les droits politiques et les libertés civiles sont fortement limités. Le Burkina Faso obtient par exemple un score de 25/100, le Cameroun 15/100, la République centrafricaine 5/100 et la RDC 18/100. Mais l’Afrique ne doit pas être présentée comme un cimetière démocratique uniforme. Le Ghana, par exemple, demeure classé « libre » avec 80/100, tandis que le Sénégal a vu son statut passer à « libre » dans le rapport 2025, avec 69/100. L’Afrique du Sud obtient 81/100. Ces exemples montrent que le continent possède aussi des expériences démocratiques capables de résister aux crises. La question n’est donc pas de savoir si l’Afrique est incapable de démocratie. Elle est plutôt de savoir pourquoi certaines institutions résistent et pourquoi d’autres s’effondrent. La corruption : le cancer silencieux Impossible de dresser le bilan des indépendances sans parler de corruption. Des milliards sont annoncés pour les routes, les écoles, les hôpitaux, l’eau potable ou l’électricité. Mais entre le budget voté et le résultat livré au citoyen, l’argent peut disparaître dans les méandres des marchés publics, des surfacturations, des sociétés écrans, des commissions occultes et des détournements. La corruption ne vole pas uniquement de l’argent. Elle vole une école à un enfant, un médicament à un malade, une route à un village et un emploi à un jeune diplômé. Elle nourrit également la défiance envers l’État. Lorsque le citoyen constate que certains responsables deviennent immensément riches alors que la population peine à se nourrir, la colère sociale devient inévitable. Une jeunesse nombreuse, mais sans emploi à la hauteur de ses ambitions L’Afrique possède l’une des populations les plus jeunes du monde. Cette jeunesse pourrait constituer le plus formidable moteur de transformation économique du continent. Mais elle peut aussi devenir une bombe sociale si les États ne parviennent pas à créer suffisamment d’emplois. Chaque année, des millions de jeunes arrivent sur le marché du travail. Beaucoup trouvent des emplois précaires, informels ou sous-payés. D’autres prennent la route de l’émigration. Des jeunes Africains risquent leur vie dans le désert ou en Méditerranée pour rejoindre l’Europe, alors même que leur continent possède d’immenses ressources. Cette fuite des cerveaux constitue une autre contradiction : l’Afrique forme des médecins, des ingénieurs, des enseignants, des informaticiens et des chercheurs, puis regarde une partie d’entre eux partir construire les économies des autres. L’éducation et la santé : les indépendances n’ont pas encore tenu toutes leurs promesses. L’éducation reste l’un des grands chantiers inachevés. Dans plusieurs pays, les établissements manquent de salles de classe, d’enseignants, de laboratoires, de bibliothèques et d’outils numériques. Dans les zones frappées par le terrorisme, des milliers d’enfants sont privés d’école. La santé connaît le même paradoxe. L’Afrique a produit des médecins remarquables et dispose de centres hospitaliers d’excellence dans plusieurs pays. Mais l’accès aux soins demeure très inégal. La conséquence est brutale : une maladie qui serait facilement traitée dans un pays riche peut devenir une condamnation à mort dans une zone rurale africaine. Le développement humain reste donc le véritable thermomètre de l’indépendance. Selon les données de la Banque mondiale, l’espérance de vie moyenne en Afrique subsaharienne était d’environ 63 ans en 2024. Soixante-six ans d’indépendance et une partie de la population qui n’atteint même pas l’âge auquel l’indépendance politique devrait être célébrée comme une longue expérience historique : le symbole est cruel. Et pourtant, tout n’est pas sombre. Il serait cependant intellectuellement malhonnête de présenter l’Afrique comme un continent qui aurait totalement échoué. Il existe des progrès considérables. L’Afrique connaît une révolution numérique. Le mobile banking a transformé les transactions dans plusieurs pays. Des start-up africaines se développent dans la finance, la santé, l’agriculture et les technologies. Des infrastructures nouvelles apparaissent. Des pays connaissent une croissance économique soutenue. Des élections démocratiques continuent de produire des alternances pacifiques. Le Ghana, le Botswana, le Sénégal, l’île Maurice, le Cap-Vert, le Rwanda et plusieurs autres pays présentent des expériences différentes, avec leurs propres réussites et leurs propres limites. Le continent possède également une société civile dynamique, une presse engagée, une jeunesse connectée et une diaspora dont les transferts financiers représentent une ressource majeure. L’Afrique n’est donc pas condamnée. Elle est simplement en retard sur ses propres potentialités. 66 ans après : à qui la faute ? Il serait trop facile de tout mettre sur le dos du colonialisme. Le colonialisme a laissé des frontières artificielles, des économies extraverties, des structures administratives et des déséquilibres dont les conséquences continuent d’être discutées. Mais 66 ans après les premières indépendances, les dirigeants africains doivent également accepter leur part de responsabilité. On ne peut pas éternellement expliquer chaque hôpital délabré par la colonisation. On ne peut pas attribuer chaque détournement de fonds à l’Occident. On ne peut pas accuser les anciennes puissances coloniales de chaque coup d’État, de chaque élection truquée, de chaque corruption ou de chaque conflit communautaire. L’Afrique doit regarder son propre miroir. Ses élites doivent répondre de leurs choix. Ses institutions doivent fonctionner. Ses magistrats doivent être indépendants. Ses journalistes doivent pouvoir enquêter. Ses parlements doivent contrôler les gouvernements. Ses élections doivent être crédibles. Ses ressources doivent profiter davantage aux populations. De l’indépendance politique à la véritable souveraineté La prochaine étape de l’histoire africaine ne devrait pas être une nouvelle proclamation d’indépendance. Elle devrait être celle de la souveraineté réelle. Souveraineté alimentaire : produire suffisamment pour nourrir les populations. Souveraineté énergétique : transformer les immenses ressources du continent en électricité accessible. Souveraineté industrielle : transformer localement les matières premières. Souveraineté technologique : produire des solutions africaines pour les problèmes africains. Souveraineté financière : mobiliser davantage l’épargne africaine et réduire la dépendance excessive aux financements extérieurs. Souveraineté institutionnelle : construire des États où la loi s’applique aussi bien au puissant qu’au citoyen ordinaire. Souveraineté intellectuelle enfin : cesser de considérer systématiquement ce qui vient d’ailleurs comme supérieur à ce qui est produit en Afrique. Le véritable bilan des 66 ans En 1960, les indépendances avaient fait naître une immense espérance. En 2026, cette espérance est toujours vivante, mais elle est beaucoup plus exigeante. L’Afrique ne demande plus seulement des drapeaux, des hymnes et des discours patriotiques. Elle demande des écoles qui fonctionnent, des hôpitaux dignes, des emplois, de la sécurité, de la justice, de l’électricité, de l’eau potable et des institutions qui respectent les citoyens. Elle demande surtout que ses richesses cessent d’être une malédiction. Le continent ne manque ni de ressources, ni de jeunesse, ni d’intelligence. Il souffre principalement de la faiblesse de certaines institutions, de la mauvaise gouvernance, de la corruption, des conflits, de l’insuffisance de transformation économique et d’une dépendance extérieure encore importante. À 66 ans, l’Afrique n’est donc plus une jeune nation qui peut éternellement invoquer les excuses de l’enfance. Elle doit désormais rendre des comptes à sa propre jeunesse. Car l’indépendance ne se mesure pas seulement au nombre d’années écoulées depuis le départ du colonisateur. Elle se mesure à la capacité d’un peuple à décider de son avenir, à nourrir ses enfants, à protéger ses citoyens, à produire sa richesse, à rendre justice et à transmettre aux générations futures un État plus solide que celui qu’il a reçu. Soixante-six ans après les indépendances, la question n’est donc plus : « Sommes-nous indépendants ? » La véritable question est beaucoup plus dérangeante : « Sommes-nous réellement maîtres de notre destin ? » Et sur cette question, l’Afrique doit encore faire ses preuves..⏱ Temps de lecture estimé : 15 minutes
Depuis le 1ᵉʳ août, plusieurs pays africains commémorent, à des dates différentes, les anniversaires de leur accession à la souveraineté nationale. En 2026, les États devenus indépendants en 1960 atteignent le cap symbolique des 66 années d’indépendance.
Soixante-six ans. Une vie humaine entière. Une période suffisamment longue pour bâtir des industries, consolider des institutions, transformer les systèmes éducatifs, moderniser l’agriculture, électrifier les campagnes, créer des économies compétitives et faire émerger des États capables de négocier avec le reste du monde à armes égales.
Pourtant, dans une grande partie du continent, le bilan demeure contrasté. L’Afrique dispose de ressources naturelles considérables, d’une population jeune, de terres agricoles, de minerais stratégiques, de pétrole et de gaz. Mais elle continue de compter une part disproportionnée de la pauvreté mondiale, tandis que plusieurs régions sont confrontées à des guerres, au terrorisme, aux coups d’État, à la corruption, au chômage et à une dépendance persistante vis-à-vis des financements extérieurs.
Le paradoxe africain est là : un continent riche en ressources, mais où des millions de citoyens restent pauvres.
1960, l’année où l’Afrique devait changer de destin
L’année 1960 reste gravée dans l’histoire comme « l’année de l’Afrique ». Une vague d’indépendances déferle sur le continent.
Le Cameroun devient indépendant le 1ᵉʳ janvier 1960. Le Togo, le 27 avril. La Somalie, le 1ᵉʳ juillet. La République démocratique du Congo, le 30 juin. La République du Congo, le 15 août. Le Dahomey, devenu Bénin, le 1ᵉʳ août. Le Niger, le 3 août. La Haute-Volta, devenue Burkina Faso, le 5 août. La Côte d’Ivoire, le 7 août. Le Tchad, le 11 août. La République centrafricaine, le 13 août. Le Gabon, le 17 août. Le Sénégal, le 4 avril. La Mauritanie, le 28 novembre. Le Mali, alors Fédération du Mali puis République du Mali, accède à l’indépendance en septembre 1960. Madagascar devient indépendant le 26 juin et le Nigeria le 1ᵉʳ octobre.
D’autres pays suivront rapidement : la Sierra Leone en 1961, le Tanganyika en 1961, l’Ouganda en 1962, l’Algérie en 1962, le Rwanda et le Burundi en 1962, le Kenya en 1963, la Zambie en 1964, le Malawi en 1964, la Gambie en 1965, le Botswana et le Lesotho en 1966, puis l’Eswatini en 1968.
La dernière grande vague de décolonisation intervient plus tard, notamment avec les indépendances de l’Angola et du Mozambique en 1975, du Zimbabwe en 1980, de la Namibie en 1990 et de l’Érythrée en 1993.
L’histoire de l’indépendance africaine n’est donc pas uniforme. Mais une constante demeure : la souveraineté politique n’a pas automatiquement produit la souveraineté économique.
Une indépendance politique, mais une dépendance économique
C’est probablement l’un des grands paradoxes du continent.
Les drapeaux ont changé. Les hymnes nationaux ont changé. Les gouvernements ont changé. Les présidents africains ont remplacé les administrateurs coloniaux.
Mais dans de nombreux pays, l’économie reste fortement dépendante des exportations de matières premières et des capitaux extérieurs.
Le problème n’est pas de recevoir de l’aide ou des investissements étrangers. Aucun État moderne ne fonctionne totalement en autarcie. Le problème apparaît lorsque l’aide devient une béquille permanente et que l’investissement extérieur ne débouche pas sur une transformation structurelle de l’économie.
Le constat de la Banque mondiale est particulièrement préoccupant : l’Afrique subsaharienne ne représente qu’environ 16 % de la population mondiale, mais concentre environ 67 % des personnes vivant dans l’extrême pauvreté selon les données de 2024.
Avec la nouvelle méthodologie adoptée en 2025, la Banque mondiale a relevé le seuil international d’extrême pauvreté à 3 dollars par personne et par jour. Selon cette nouvelle mesure, environ 838 millions de personnes dans le monde vivaient sous ce seuil en 2022, avec une révision particulièrement importante pour l’Afrique subsaharienne.
Voilà le paradoxe : 66 ans après les indépendances, le continent qui possède certaines des plus importantes réserves mondiales de cobalt, cuivre, uranium, pétrole, gaz, or, bauxite, manganèse et terres agricoles peine toujours à offrir à une partie considérable de sa population les conditions élémentaires d’une vie digne.
Le sous-sol africain est convoité par toutes les grandes puissances.
Le cobalt de la RDC est indispensable à certaines chaînes industrielles et technologiques. Le cuivre zambien est stratégique. Le pétrole nigérian, angolais et libyen alimente les marchés mondiaux. La bauxite guinéenne intéresse l’industrie de l’aluminium. L’or africain est extrait à grande échelle. L’uranium nigérien a longtemps été stratégique pour l’industrie nucléaire française.
Mais la question demeure : combien de valeur ajoutée reste réellement en Afrique ?
Trop souvent, le continent exporte la matière première et importe le produit fini. Il vend le cacao et achète le chocolat. Il exporte le coton et importe les vêtements. Il extrait le pétrole et importe parfois des produits raffinés. Il exporte les minerais stratégiques et importe les technologies qui les transforment.
C’est précisément là que l’indépendance économique reste inachevée.
La pauvreté n’est pas le seul mal : l’insécurité ronge le continent.
À cette fragilité économique s’ajoute une crise sécuritaire d’une ampleur considérable.
Le Sahel est devenu l’un des principaux foyers mondiaux du terrorisme. Selon le Global Terrorism Index 2025, la région du Sahel représentait 51 % des décès liés au terrorisme dans le monde en 2024, contre 48 % en 2023.
Le Burkina Faso, le Mali et le Niger sont particulièrement touchés par l’expansion des groupes armés liés à Al-Qaïda et à l’État islamique.
La crise dépasse désormais les frontières du Sahel central. Le nord du Nigeria est confronté à Boko Haram et à l’État islamique en Afrique de l’Ouest. Le bassin du lac Tchad reste une zone particulièrement fragile. Dans l’est de la République démocratique du Congo, les populations vivent depuis des décennies au rythme des affrontements entre groupes armés.
Au Cameroun, la crise dans les régions anglophones continue de provoquer des morts et des déplacements. En République centrafricaine, l’insécurité demeure forte dans plusieurs zones rurales. Au Soudan, la guerre a provoqué l’une des plus graves crises humanitaires contemporaines du continent.
Le HCR recensait encore, en juin-juillet 2026, plus de 5 millions de réfugiés, demandeurs d’asile et personnes déplacées internes dans l’espace comprenant le Burkina Faso, le Mali, le Niger, le Tchad et la Mauritanie.
Le terrorisme n’est donc plus seulement un problème militaire. Il devient un problème de développement.
Une école fermée, c’est une génération sacrifiée.
Une route coupée, c’est une économie paralysée.
Un village abandonné, c’est une agriculture détruite.
Un jeune recruté par un groupe armé, c’est un avenir confisqué.
Des coups d’État à répétition : quand les urnes ne suffisent plus
L’autre grande maladie politique du continent est le retour spectaculaire des militaires au pouvoir.
Mali, Guinée, Burkina Faso, Niger, Gabon, Soudan… Les coups d’État ont rappelé une réalité que beaucoup pensaient appartenir aux livres d’histoire.
Le phénomène ne peut toutefois pas être réduit à une simple fascination des militaires pour le pouvoir.
Dans plusieurs pays, les populations ont accueilli les putschistes avec enthousiasme, parfois parce qu’elles ne croyaient plus aux institutions civiles. Lorsque la démocratie se résume à voter tous les cinq ans sans amélioration substantielle du quotidien, le citoyen finit par considérer les élections comme une formalité sans conséquence.
Le problème est évidemment que le coup d’État ne constitue pas un programme de développement.
Changer un président en treillis ne transforme pas automatiquement une économie. Remplacer un gouvernement civil par un régime militaire ne construit pas davantage d’hôpitaux, d’universités ou d’industries.
Le défi africain est donc double : réhabiliter la démocratie et rendre la démocratie utile aux citoyens.
La démocratie malade, les libertés sous pression
Le rapport Freedom in the World 2025 souligne que la liberté mondiale a reculé pour la 20ᵉ année consécutive. Plusieurs États africains figurent parmi les pays où les droits politiques et les libertés civiles sont fortement limités. Le Burkina Faso obtient par exemple un score de 25/100, le Cameroun 15/100, la République centrafricaine 5/100 et la RDC 18/100.
Mais l’Afrique ne doit pas être présentée comme un cimetière démocratique uniforme.
Le Ghana, par exemple, demeure classé « libre » avec 80/100, tandis que le Sénégal a vu son statut passer à « libre » dans le rapport 2025, avec 69/100. L’Afrique du Sud obtient 81/100.
Ces exemples montrent que le continent possède aussi des expériences démocratiques capables de résister aux crises.
La question n’est donc pas de savoir si l’Afrique est incapable de démocratie. Elle est plutôt de savoir pourquoi certaines institutions résistent et pourquoi d’autres s’effondrent.
Impossible de dresser le bilan des indépendances sans parler de corruption.
Des milliards sont annoncés pour les routes, les écoles, les hôpitaux, l’eau potable ou l’électricité. Mais entre le budget voté et le résultat livré au citoyen, l’argent peut disparaître dans les méandres des marchés publics, des surfacturations, des sociétés écrans, des commissions occultes et des détournements.
Elle vole une école à un enfant, un médicament à un malade, une route à un village et un emploi à un jeune diplômé.
Elle nourrit également la défiance envers l’État. Lorsque le citoyen constate que certains responsables deviennent immensément riches alors que la population peine à se nourrir, la colère sociale devient inévitable.
Une jeunesse nombreuse, mais sans emploi à la hauteur de ses ambitions
L’Afrique possède l’une des populations les plus jeunes du monde.
Cette jeunesse pourrait constituer le plus formidable moteur de transformation économique du continent.
Mais elle peut aussi devenir une bombe sociale si les États ne parviennent pas à créer suffisamment d’emplois.
Chaque année, des millions de jeunes arrivent sur le marché du travail. Beaucoup trouvent des emplois précaires, informels ou sous-payés. D’autres prennent la route de l’émigration.
Des jeunes Africains risquent leur vie dans le désert ou en Méditerranée pour rejoindre l’Europe, alors même que leur continent possède d’immenses ressources.
Cette fuite des cerveaux constitue une autre contradiction : l’Afrique forme des médecins, des ingénieurs, des enseignants, des informaticiens et des chercheurs, puis regarde une partie d’entre eux partir construire les économies des autres.
L’éducation et la santé : les indépendances n’ont pas encore tenu toutes leurs promesses.
L’éducation reste l’un des grands chantiers inachevés.
Dans plusieurs pays, les établissements manquent de salles de classe, d’enseignants, de laboratoires, de bibliothèques et d’outils numériques.
Dans les zones frappées par le terrorisme, des milliers d’enfants sont privés d’école.
La santé connaît le même paradoxe. L’Afrique a produit des médecins remarquables et dispose de centres hospitaliers d’excellence dans plusieurs pays. Mais l’accès aux soins demeure très inégal.
La conséquence est brutale : une maladie qui serait facilement traitée dans un pays riche peut devenir une condamnation à mort dans une zone rurale africaine.
Le développement humain reste donc le véritable thermomètre de l’indépendance.
Selon les données de la Banque mondiale, l’espérance de vie moyenne en Afrique subsaharienne était d’environ 63 ans en 2024.
Soixante-six ans d’indépendance et une partie de la population qui n’atteint même pas l’âge auquel l’indépendance politique devrait être célébrée comme une longue expérience historique : le symbole est cruel.
Et pourtant, tout n’est pas sombre.
Il serait cependant intellectuellement malhonnête de présenter l’Afrique comme un continent qui aurait totalement échoué.
Il existe des progrès considérables.
L’Afrique connaît une révolution numérique. Le mobile banking a transformé les transactions dans plusieurs pays. Des start-up africaines se développent dans la finance, la santé, l’agriculture et les technologies. Des infrastructures nouvelles apparaissent. Des pays connaissent une croissance économique soutenue. Des élections démocratiques continuent de produire des alternances pacifiques.
Le Ghana, le Botswana, le Sénégal, l’île Maurice, le Cap-Vert, le Rwanda et plusieurs autres pays présentent des expériences différentes, avec leurs propres réussites et leurs propres limites.
Le continent possède également une société civile dynamique, une presse engagée, une jeunesse connectée et une diaspora dont les transferts financiers représentent une ressource majeure.
L’Afrique n’est donc pas condamnée.
Elle est simplement en retard sur ses propres potentialités.
66 ans après : à qui la faute ?
Il serait trop facile de tout mettre sur le dos du colonialisme.
Le colonialisme a laissé des frontières artificielles, des économies extraverties, des structures administratives et des déséquilibres dont les conséquences continuent d’être discutées.
Mais 66 ans après les premières indépendances, les dirigeants africains doivent également accepter leur part de responsabilité.
On ne peut pas éternellement expliquer chaque hôpital délabré par la colonisation.
On ne peut pas attribuer chaque détournement de fonds à l’Occident.
On ne peut pas accuser les anciennes puissances coloniales de chaque coup d’État, de chaque élection truquée, de chaque corruption ou de chaque conflit communautaire.
L’Afrique doit regarder son propre miroir.
Ses élites doivent répondre de leurs choix. Ses institutions doivent fonctionner. Ses magistrats doivent être indépendants. Ses journalistes doivent pouvoir enquêter. Ses parlements doivent contrôler les gouvernements. Ses élections doivent être crédibles. Ses ressources doivent profiter davantage aux populations.
De l’indépendance politique à la véritable souveraineté
La prochaine étape de l’histoire africaine ne devrait pas être une nouvelle proclamation d’indépendance.
Elle devrait être celle de la souveraineté réelle.
Souveraineté alimentaire : produire suffisamment pour nourrir les populations.
Souveraineté énergétique : transformer les immenses ressources du continent en électricité accessible.
Souveraineté industrielle : transformer localement les matières premières.
Souveraineté technologique : produire des solutions africaines pour les problèmes africains.
Souveraineté financière : mobiliser davantage l’épargne africaine et réduire la dépendance excessive aux financements extérieurs.
Souveraineté institutionnelle : construire des États où la loi s’applique aussi bien au puissant qu’au citoyen ordinaire.
Souveraineté intellectuelle enfin : cesser de considérer systématiquement ce qui vient d’ailleurs comme supérieur à ce qui est produit en Afrique.
En 1960, les indépendances avaient fait naître une immense espérance.
En 2026, cette espérance est toujours vivante, mais elle est beaucoup plus exigeante.
L’Afrique ne demande plus seulement des drapeaux, des hymnes et des discours patriotiques.
Elle demande des écoles qui fonctionnent, des hôpitaux dignes, des emplois, de la sécurité, de la justice, de l’électricité, de l’eau potable et des institutions qui respectent les citoyens.
Elle demande surtout que ses richesses cessent d’être une malédiction.
Le continent ne manque ni de ressources, ni de jeunesse, ni d’intelligence. Il souffre principalement de la faiblesse de certaines institutions, de la mauvaise gouvernance, de la corruption, des conflits, de l’insuffisance de transformation économique et d’une dépendance extérieure encore importante.
À 66 ans, l’Afrique n’est donc plus une jeune nation qui peut éternellement invoquer les excuses de l’enfance.
Elle doit désormais rendre des comptes à sa propre jeunesse.
Car l’indépendance ne se mesure pas seulement au nombre d’années écoulées depuis le départ du colonisateur.
Elle se mesure à la capacité d’un peuple à décider de son avenir, à nourrir ses enfants, à protéger ses citoyens, à produire sa richesse, à rendre justice et à transmettre aux générations futures un État plus solide que celui qu’il a reçu.
Soixante-six ans après les indépendances, la question n’est donc plus : « Sommes-nous indépendants ? »
La véritable question est beaucoup plus dérangeante :
« Sommes-nous réellement maîtres de notre destin ? »
Et sur cette question, l’Afrique doit encore faire ses preuves.
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