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Lionel Jospin – l’homme de gauche

Lionel Jospin – l’homme de gauche. Article écrit par Éric Topona. Publié le 2 avril 2026à 11h26

⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes

Rarement, dans la vie des États modernes, le décès d’un haut commis de l'État, qui n’aura pourtant pas servi son pays à la magistrature suprême, n’aura suscité autant d’émoi et un tel concert d’hommages. Éric Topona.. Ce fut pourtant le cas à l’annonce de la disparition de l’ancien Premier ministre français, Lionel Jospin. Dans l’histoire de la Ve République française, seule la mémoire de Pierre Mendès France, ancien Premier ministre, avait été saluée avec une si chaleureuse unanimité. C’est de tous les bords politiques qu’ils ont rendu hommage à ce très haut commis de l’État et homme politique comme il en existe très peu. Sur les réseaux sociaux comme dans de nombreux pays, ils étaient quasiment unanimes pour reconnaître que, en dépit des différends politiques qui les opposaient à cette grande figure de la gauche française et européenne, ils se sont imposé le devoir de saluer les valeurs que Jospin aura incarnées en politique et dans le service de l’État.​ Éthique et responsabilité À cet égard et à juste titre, on est tenté de convoquer Les Mains sales de Jean-Paul Sartre, la célèbre pièce de théâtre dans laquelle s’opposent les personnages Hugo Barine et Hoederer, le premier se voulant l’incarnation d’un idéalisme en politique et pur de toute tache, alors que le second incarne un réalisme cynique qui lui fait dire : « Moi, j’ai les mains sales jusqu’aux coudes, je les ai trempées dans la merde et dans le sang. » Lionel Jospin était justement fait de ce bois dont est extraite une espèce extrêmement rare en politique, qui estimait qu’on peut servir l’intérêt général avec un très haut degré d’exigence éthique et un sens scrupuleux des responsabilités. Figurant au premier rang des artisans de la victoire de François Mitterrand à la présidence de la République, le 10 mai 1981, il demeurera néanmoins premier secrétaire du parti socialiste français (1981-1988), alors qu’il aurait pu intégrer le nouveau gouvernement, aux fonctions les plus éminentes. Le nouveau chef de l’État, qui avait conscience de la densité intellectuelle de cet homme de haute culture qu’était Jospin, estima alors qu’il était indispensable qu’il continue de « garder la maison » rue de Solférino, de manière à maintenir la flamme et les fondamentaux idéologiques qui avaient rendu possible la première victoire des socialistes sous la Ve République. Ce n’est d’ailleurs pas fortuit si Lionel Jospin, lorsqu’il intègre enfin le gouvernement, se verra attribuer les responsabilités délicates de ministre de l’Éducation nationale. François Mitterrand, qui avait une science très exercée des hommes et des situations, ne s’était pas trompé. Il avait compris tout l’intérêt pour la France de mettre Lionel Jospin à contribution là où se trouvait alors le cœur battant de la nation. Un homme de convictions Mais, au-delà de ses qualités de très haut commis de l’État, Lionel Jospin était aussi un très grand leader politique. Après le départ de François Mitterrand du pouvoir et une traversée du désert de la gauche française, il mène une campagne électorale victorieuse aux élections législatives de 1997 et à l’issue de laquelle il accède aux fonctions de Premier ministre dans le cadre d’une cohabitation. Durant cinq années, il mène un train de réformes comme aucun autre chef de gouvernement ne l’avait fait avant lui. Mais il ne s’en est pas tenu à des réformes circonscrites à l’Hexagone. Lionel Jospin a fait valoir ses convictions humanistes et son attachement à l’universel. C’est en ce sens qu’il fait voter la loi Taubira, qui reconnaît l’esclavage comme crime contre l’humanité. Pareille audace politique nécessitait alors des convictions profondément ancrées chez ce fils de militante et de militant pacifiste, Mireille et Robert Jospin, héritier idéologique de Jean Jaurès et de Léon Blum, persuadé que la France devrait regarder son histoire avec lucidité et demeurer fidèle à son projet universaliste. Comme François Mitterrand et Robert Badinter qui supprimèrent en leur temps la peine de mort, Lionel Jospin secoua des conservatismes au point de ramer à contre-courant d’une bonne frange de la France. C’est en cela que son passage à Matignon parle à l’Afrique. Réconciliation des mémoires Reconnaître l’esclavage comme crime contre l’humanité, c’est créer un pont avec ce continent, réconcilier des mémoires longtemps arc-boutées sur de douloureux antagonismes et ouvrir la voie pour un cheminement commun avec une France venue d’Afrique et d’outre-mer, que certains préjugés ne reconnaissent pas toujours comme pleinement française, comme en témoigne l’actuel déferlement raciste contre le nouveau maire de Seine-Saint-Denis, Bally Bagayoko, pourtant né en France de parents originaires du Mali. Modèle d’intégrité Lionel Jospin était aussi un modèle d’intégrité profondément inspirant pour une jeunesse africaine qui pourrait se retrouver demain aux affaires ou qui les exerce. Dans un continent où le service de l’État, au sens le plus noble, est si souvent mis à mal, le rapport que l’ancien Premier ministre entretenait avec l’État est un classique digne d’être enseigné dans les écoles de formation des administrateurs et aux métiers de la fonction publique. Il fut celui qui mit fin à une épaisse opacité dans la gestion de la fortune publique en France, par la réforme des fonds spéciaux.  Et, à son départ de Matignon, il se fit le devoir de reverser au service public près de 3 millions d’euros de fonds spéciaux inutilisés. Inédit. Il y a des passages sur la scène de l’histoire qui forcent le respect et offrent de justes raisons de ne pas désespérer des hommes.  .

⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes

Rarement, dans la vie des États modernes, le décès d’un haut commis de l’État, qui n’aura pourtant pas servi son pays à la magistrature suprême, n’aura suscité autant d’émoi et un tel concert d’hommages. Éric Topona.

Ce fut pourtant le cas à l’annonce de la disparition de l’ancien Premier ministre français, Lionel Jospin. Dans l’histoire de la Ve République française, seule la mémoire de Pierre Mendès France, ancien Premier ministre, avait été saluée avec une si chaleureuse unanimité. C’est de tous les bords politiques qu’ils ont rendu hommage à ce très haut commis de l’État et homme politique comme il en existe très peu.

Sur les réseaux sociaux comme dans de nombreux pays, ils étaient quasiment unanimes pour reconnaître que, en dépit des différends politiques qui les opposaient à cette grande figure de la gauche française et européenne, ils se sont imposé le devoir de saluer les valeurs que Jospin aura incarnées en politique et dans le service de l’État.​

Éthique et responsabilité

À cet égard et à juste titre, on est tenté de convoquer Les Mains sales de Jean-Paul Sartre, la célèbre pièce de théâtre dans laquelle s’opposent les personnages Hugo Barine et Hoederer, le premier se voulant l’incarnation d’un idéalisme en politique et pur de toute tache, alors que le second incarne un réalisme cynique qui lui fait dire : « Moi, j’ai les mains sales jusqu’aux coudes, je les ai trempées dans la merde et dans le sang. »

Lionel Jospin était justement fait de ce bois dont est extraite une espèce extrêmement rare en politique, qui estimait qu’on peut servir l’intérêt général avec un très haut degré d’exigence éthique et un sens scrupuleux des responsabilités.

Figurant au premier rang des artisans de la victoire de François Mitterrand à la présidence de la République, le 10 mai 1981, il demeurera néanmoins premier secrétaire du parti socialiste français (1981-1988), alors qu’il aurait pu intégrer le nouveau gouvernement, aux fonctions les plus éminentes. Le nouveau chef de l’État, qui avait conscience de la densité intellectuelle de cet homme de haute culture qu’était Jospin, estima alors qu’il était indispensable qu’il continue de « garder la maison » rue de Solférino, de manière à maintenir la flamme et les fondamentaux idéologiques qui avaient rendu possible la première victoire des socialistes sous la Ve République. Ce n’est d’ailleurs pas fortuit si Lionel Jospin, lorsqu’il intègre enfin le gouvernement, se verra attribuer les responsabilités délicates de ministre de l’Éducation nationale. François Mitterrand, qui avait une science très exercée des hommes et des situations, ne s’était pas trompé. Il avait compris tout l’intérêt pour la France de mettre Lionel Jospin à contribution là où se trouvait alors le cœur battant de la nation.

Un homme de convictions

Mais, au-delà de ses qualités de très haut commis de l’État, Lionel Jospin était aussi un très grand leader politique. Après le départ de François Mitterrand du pouvoir et une traversée du désert de la gauche française, il mène une campagne électorale victorieuse aux élections législatives de 1997 et à l’issue de laquelle il accède aux fonctions de Premier ministre dans le cadre d’une cohabitation.

Durant cinq années, il mène un train de réformes comme aucun autre chef de gouvernement ne l’avait fait avant lui. Mais il ne s’en est pas tenu à des réformes circonscrites à l’Hexagone.

Lionel Jospin a fait valoir ses convictions humanistes et son attachement à l’universel. C’est en ce sens qu’il fait voter la loi Taubira, qui reconnaît l’esclavage comme crime contre l’humanité.

Pareille audace politique nécessitait alors des convictions profondément ancrées chez ce fils de militante et de militant pacifiste, Mireille et Robert Jospin, héritier idéologique de Jean Jaurès et de Léon Blum, persuadé que la France devrait regarder son histoire avec lucidité et demeurer fidèle à son projet universaliste. Comme François Mitterrand et Robert Badinter qui supprimèrent en leur temps la peine de mort, Lionel Jospin secoua des conservatismes au point de ramer à contre-courant d’une bonne frange de la France. C’est en cela que son passage à Matignon parle à l’Afrique.

Réconciliation des mémoires

Reconnaître l’esclavage comme crime contre l’humanité, c’est créer un pont avec ce continent, réconcilier des mémoires longtemps arc-boutées sur de douloureux antagonismes et ouvrir la voie pour un cheminement commun avec une France venue d’Afrique et d’outre-mer, que certains préjugés ne reconnaissent pas toujours comme pleinement française, comme en témoigne l’actuel déferlement raciste contre le nouveau maire de Seine-Saint-Denis, Bally Bagayoko, pourtant né en France de parents originaires du Mali.

Modèle d’intégrité

Lionel Jospin était aussi un modèle d’intégrité profondément inspirant pour une jeunesse africaine qui pourrait se retrouver demain aux affaires ou qui les exerce. Dans un continent où le service de l’État, au sens le plus noble, est si souvent mis à mal, le rapport que l’ancien Premier ministre entretenait avec l’État est un classique digne d’être enseigné dans les écoles de formation des administrateurs et aux métiers de la fonction publique. Il fut celui qui mit fin à une épaisse opacité dans la gestion de la fortune publique en France, par la réforme des fonds spéciaux.  Et, à son départ de Matignon, il se fit le devoir de reverser au service public près de 3 millions d’euros de fonds spéciaux inutilisés. Inédit.

Il y a des passages sur la scène de l’histoire qui forcent le respect et offrent de justes raisons de ne pas désespérer des hommes.

 

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