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Peine de mort au Burkina Faso : la sécurité au risque de l’État de droit

Peine de mort au Burkina Faso : la sécurité au risque de l’État de droit. Article écrit par Éric Topona. Publié le 23 octobre 2026à 07h46

⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes

 Le 20 octobre 2026, l'Assemblée législative de Transition (ALT), l’organe législatif du Burkina Faso a voté à l’unanimité un texte de loi rétablissant la peine de mort pourtant abolie en 2018. Entre autres infractions qui pourraient valoir à leurs auteurs la peine capitale, figurent les actes de « terrorisme, l’espionnage, la trahison, l’importation de produits prohibés, l’homosexualité et les pratiques prohibées lorsqu’elles entraînent la mort ». Par Éric Topona.. Par cette décision, le régime du capitaine Ibrahim Traoré monte d’un cran dans le virage sécuritaire amorcé depuis sa prise de pouvoir le 30 septembre 2022. Si les délits qui sont à la base de cette décision balaient un spectre aussi large que des atteintes à la sûreté de l’État ou des infractions de droit commun, il n’en demeure pas moins que c’est manifestement la situation sécuritaire du pays, notamment la lutte contre le terrorisme djihadiste, qui aura motivé cette réforme législative. Augmentation du nombre de condamnés à mort Ce texte a été voté dans un contexte international où Amnesty International, dans son récent rapport sur la peine capitale dans le monde, déplore une « hausse vertigineuse du nombre de condamnations à mort et d’exécutions, due à une poignée de gouvernements déterminés à régner par la peur ». Ainsi, selon l’organisation internationale de défense des droits humains, en Afrique subsaharienne, le nombre de condamnations à mort a augmenté de 74 %, passant de 443 en 2024 à 771 en 2025. Des questionnements  Au-delà de ces chiffres globaux, la situation spécifique du Burkina Faso suscite des questionnements qui méritent que l’on s’y appesantisse, en commençant notamment par ce texte de loi. En effet, à la lecture des chefs d’accusation qui pourraient conduire un individu à se voir appliquer la peine de mort, figurent les délits « d’espionnage » ou de « trahison ». Or, il est notoirement connu que ces délits sont assez couramment retenus dans les États totalitaires, voire ceux qui font très peu de cas des libertés fondamentales. Sur quels critères une juridiction établit-elle les faits de « trahison » ou d’« espionnage » ? Cet héritage juridique des anciens pays de l’Est communiste ou de la Russie actuelle est susceptible d’être manié avec un cynisme où l’arbitraire le disputerait aux procès en sorcellerie médiévaux. Il ne faut pas perdre de vue qu’actuellement au Burkina Faso, d’éminents acteurs de la société civile et autres défenseurs des droits humains, des leaders politiques de premier plan, des personnels de médias sont embastillés dans l’attente d’un procès et pour des accusations similaires. Le règne de la terreur Dans un pays où les garanties de justice sont fort douteuses, nul ne peut à l’heure actuelle, au regard de cette nouvelle loi, être certain que seul le droit prévaudra au moment de leur comparution devant les tribunaux. S’il faut s’en tenir par exemple aux accusations de terrorisme, elles pourraient donner lieu à des appréciations si complaisantes qu’un délit dans l’espace public pourrait valoir à la personne accusée une condamnation à la peine capitale. Par ailleurs, ce retour en arrière de la junte sur le terrain pénal ne traduit-il pas sa difficulté à vaincre le terrorisme djihadiste comme elle s’en était donné la mission sacrée lors de son accession au pouvoir ? On est fondé à s’interroger tant ce régime n’a eu de cesse de multiplier auprès des populations victimes du terrorisme islamiste des discours rassurants, en dépit du recours à grands frais aux mercenaires russes ou aux VDP (Volontaires pour la Défense de la Patrie). Pour le déplorer, dans les faits, la patrie continue d’attendre cette sécurisation du territoire national, comme l’a récemment démontré une rentrée scolaire en dents de scie. Il y a par ailleurs lieu de relever que le rétablissement de la peine de mort, dans un pays en guerre où les juridictions d’exception sont légion en pareille circonstance, semble enfoncer une porte ouverte. De nombreuses enquêtes récentes ont documenté des exécutions sommaires parmi tous les belligérants actuels, à tel enseigne que ce nouveau texte de loi donne l’impression d‘ énoncer un truisme, car la peine de mort est déjà appliquée sur les théâtres d’opérations. À quand le retour de la démocratie ? Sur un tout autre plan, on est en droit de se demander à quand le bout du tunnel ? Le pays des « hommes intègres » pourra-t-il indéfiniment repousser le retour à l’État de droit, y compris pour ceux des citoyens dont le plus souvent le seul crime est d’avoir exprimé une voix dissonante par rapport au pouvoir en place ? Le Burkina Faso ne court-il pas le risque de faire siennes les armes des terroristes en recourant à la loi du talion non seulement pour les combattre, mais peut-être aussi, hélas, pour réduire au silence certains de ses citoyens réputés « gênants » ? L’avenir proche le dira. Éviter le piège des terroristes D’ici là, l’avertissement d’une grande conscience de la lutte pour l’abolition de la peine de mort, Robert Badinter, nous semble d’une évidente actualité : « Utiliser contre les terroristes la peine de mort, c’est pour une démocratie faire sienne les valeurs de ces derniers. Quand, après l’avoir arrêté, après lui avoir extorqué des correspondances terribles, les terroristes, au terme d’une parodie dégradante de justice, exécutent celui qu’ils ont enlevé, non seulement ils commettent un crime odieux, mais ils tendent à la démocratie le piège le plus insidieux, celui d’une violence meurtrière qui, en forçant cette démocratie à recourir à la peine de mort, pourrait leur permettre de lui donner, par une sorte d’inversion des valeurs, le visage sanglant qui est le leur »..

⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes

 Le 20 octobre 2026, l’Assemblée législative de Transition (ALT), l’organe législatif du Burkina Faso a voté à l’unanimité un texte de loi rétablissant la peine de mort pourtant abolie en 2018. Entre autres infractions qui pourraient valoir à leurs auteurs la peine capitale, figurent les actes de « terrorisme, l’espionnage, la trahison, l’importation de produits prohibés, l’homosexualité et les pratiques prohibées lorsqu’elles entraînent la mort ». Par Éric Topona.

Par cette décision, le régime du capitaine Ibrahim Traoré monte d’un cran dans le virage sécuritaire amorcé depuis sa prise de pouvoir le 30 septembre 2022. Si les délits qui sont à la base de cette décision balaient un spectre aussi large que des atteintes à la sûreté de l’État ou des infractions de droit commun, il n’en demeure pas moins que c’est manifestement la situation sécuritaire du pays, notamment la lutte contre le terrorisme djihadiste, qui aura motivé cette réforme législative.

Augmentation du nombre de condamnés à mort

Ce texte a été voté dans un contexte international où Amnesty International, dans son récent rapport sur la peine capitale dans le monde, déplore une « hausse vertigineuse du nombre de condamnations à mort et d’exécutions, due à une poignée de gouvernements déterminés à régner par la peur ».

Ainsi, selon l’organisation internationale de défense des droits humains, en Afrique subsaharienne, le nombre de condamnations à mort a augmenté de 74 %, passant de 443 en 2024 à 771 en 2025.

Des questionnements 

Au-delà de ces chiffres globaux, la situation spécifique du Burkina Faso suscite des questionnements qui méritent que l’on s’y appesantisse, en commençant notamment par ce texte de loi.

En effet, à la lecture des chefs d’accusation qui pourraient conduire un individu à se voir appliquer la peine de mort, figurent les délits « d’espionnage » ou de « trahison ». Or, il est notoirement connu que ces délits sont assez couramment retenus dans les États totalitaires, voire ceux qui font très peu de cas des libertés fondamentales. Sur quels critères une juridiction établit-elle les faits de « trahison » ou d’« espionnage » ? Cet héritage juridique des anciens pays de l’Est communiste ou de la Russie actuelle est susceptible d’être manié avec un cynisme où l’arbitraire le disputerait aux procès en sorcellerie médiévaux. Il ne faut pas perdre de vue qu’actuellement au Burkina Faso, d’éminents acteurs de la société civile et autres défenseurs des droits humains, des leaders politiques de premier plan, des personnels de médias sont embastillés dans l’attente d’un procès et pour des accusations similaires.

Le règne de la terreur

Dans un pays où les garanties de justice sont fort douteuses, nul ne peut à l’heure actuelle, au regard de cette nouvelle loi, être certain que seul le droit prévaudra au moment de leur comparution devant les tribunaux. S’il faut s’en tenir par exemple aux accusations de terrorisme, elles pourraient donner lieu à des appréciations si complaisantes qu’un délit dans l’espace public pourrait valoir à la personne accusée une condamnation à la peine capitale.

Par ailleurs, ce retour en arrière de la junte sur le terrain pénal ne traduit-il pas sa difficulté à vaincre le terrorisme djihadiste comme elle s’en était donné la mission sacrée lors de son accession au pouvoir ? On est fondé à s’interroger tant ce régime n’a eu de cesse de multiplier auprès des populations victimes du terrorisme islamiste des discours rassurants, en dépit du recours à grands frais aux mercenaires russes ou aux VDP (Volontaires pour la Défense de la Patrie). Pour le déplorer, dans les faits, la patrie continue d’attendre cette sécurisation du territoire national, comme l’a récemment démontré une rentrée scolaire en dents de scie.

Il y a par ailleurs lieu de relever que le rétablissement de la peine de mort, dans un pays en guerre où les juridictions d’exception sont légion en pareille circonstance, semble enfoncer une porte ouverte. De nombreuses enquêtes récentes ont documenté des exécutions sommaires parmi tous les belligérants actuels, à tel enseigne que ce nouveau texte de loi donne l’impression d‘ énoncer un truisme, car la peine de mort est déjà appliquée sur les théâtres d’opérations.

À quand le retour de la démocratie ?

Sur un tout autre plan, on est en droit de se demander à quand le bout du tunnel ? Le pays des « hommes intègres » pourra-t-il indéfiniment repousser le retour à l’État de droit, y compris pour ceux des citoyens dont le plus souvent le seul crime est d’avoir exprimé une voix dissonante par rapport au pouvoir en place ? Le Burkina Faso ne court-il pas le risque de faire siennes les armes des terroristes en recourant à la loi du talion non seulement pour les combattre, mais peut-être aussi, hélas, pour réduire au silence certains de ses citoyens réputés « gênants » ? L’avenir proche le dira.

Éviter le piège des terroristes

D’ici là, l’avertissement d’une grande conscience de la lutte pour l’abolition de la peine de mort, Robert Badinter, nous semble d’une évidente actualité : « Utiliser contre les terroristes la peine de mort, c’est pour une démocratie faire sienne les valeurs de ces derniers. Quand, après l’avoir arrêté, après lui avoir extorqué des correspondances terribles, les terroristes, au terme d’une parodie dégradante de justice, exécutent celui qu’ils ont enlevé, non seulement ils commettent un crime odieux, mais ils tendent à la démocratie le piège le plus insidieux, celui d’une violence meurtrière qui, en forçant cette démocratie à recourir à la peine de mort, pourrait leur permettre de lui donner, par une sorte d’inversion des valeurs, le visage sanglant qui est le leur ».

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