⏱ Temps de lecture estimé : 8 minutes
En vingt ans, 169 journalistes ont été tués au Mexique, soit une moyenne de huit assassinats par an. Selon Reporters sans frontières (RSF), 168 de ces affaires n’ont pas permis d’identifier les commanditaires ou d’établir pleinement les mobiles des crimes. Derrière cette violence persistante se dessine un système où cartels, corruption et défaillances institutionnelles alimentent une impunité qui menace directement le droit des citoyens à être informés. Par la rédaction.. Le Mexique continue de payer un lourd tribut à la liberté de la presse. Dans un communiqué publié le 20 octobre 2026, Reporters sans frontières tire la sonnette d’alarme sur une série de meurtres de journalistes qui s’étend depuis deux décennies. L’organisation dénonce l’incapacité des autorités à garantir la sécurité des professionnels des médias et à traduire en justice les responsables des assassinats. Pour RSF, cette situation constitue l’une des plus longues séries de meurtres de journalistes observées dans un pays en paix au XXIᵉ siècle. La criminalité organisée et la corruption figurent parmi les principales menaces, tandis que les insuffisances de l’appareil judiciaire contribuent à entretenir un climat de peur. Une impunité judiciaire qui nourrit les assassinats Les chiffres publiés par RSF sont accablants : sur les 169 journalistes tués depuis 2006, seules 21 affaires ont connu une résolution partielle. Les condamnations prononcées concernent essentiellement les exécutants, tandis que les commanditaires échappent, dans la quasi-totalité des cas, aux poursuites judiciaires. Cette impunité ne relève pas uniquement de l’absence de condamnations. Elle se manifeste également par des enquêtes mal conduites, des preuves mal conservées, des pistes négligées et un manque de coordination entre les institutions chargées de faire respecter la loi. L’association mexicaine Propuesta Cívica, partenaire de RSF, dénonce des défaillances dès les premières heures des investigations. Selon elle, l’absence d’analyse du contexte des assassinats et le manque de volonté politique d’enquêter sur les commanditaires compromettent la manifestation de la vérité. L’assassinat d’Eliseo Barrón Hernández illustre cette mécanique. Journaliste au quotidien La Opinión de Torreón, il a été torturé puis tué dans l’État de Coahuila, dans la nuit du 25 au 26 mai 2009. Il avait notamment couvert des affaires de narcotrafic et publié des informations sur des policiers locaux accusés de corruption. Selon les éléments rapportés par RSF, un suspect avait affirmé que le meurtre avait été ordonné par un chef du cartel des Zetas afin d’adresser un avertissement aux médias locaux. Les journalistes locaux en première ligne Les journalistes qui travaillent au plus près des populations sont les premières victimes de cette violence. Sur les 169 professionnels tués, 166 exerçaient dans l’information locale, soit 98 % des victimes recensées. Radio, presse écrite, sites d’information ou réseaux sociaux : aucun support n’est épargné. Ces reporters enquêtent souvent sur les affaires de corruption, les marchés publics, les activités criminelles et les relations présumées entre responsables politiques et groupes armés. Selon RSF, 59 % des journalistes assassinés couvraient le crime organisé, tandis que 46 % travaillaient sur l’actualité politique. Ces proportions soulignent les risques encourus par ceux qui s’attaquent aux intérêts de réseaux puissants. En 2026, huit journalistes couvrant l’actualité locale ont déjà été tués, selon le bilan de l’organisation. Parmi eux figure Francisco Alejandro Leyva Aguilar, abattu le 22 juillet dans l’État d’Oaxaca. Collaborateur de plusieurs médias, il publiait des chroniques consacrées à la politique, à la corruption et à l’insécurité. Il avait signalé des menaces, sans obtenir de protection. Le cas de María Martínez Guardado montre également le prix payé par les journalistes d’investigation. Après avoir enquêté sur des liens présumés entre le parti Morena et le cartel Jalisco Nueva Generación, dans l’État d’Aguascalientes, elle a reçu des menaces de mort et des appels téléphoniques inquiétants. Aujourd’hui placée sous protection fédérale, elle vit loin de sa famille. Quand les autorités deviennent une partie du problème Au-delà des cartels, RSF pointe les responsabilités des institutions publiques. Dans certaines régions, les relations présumées entre des agents de l’État et des groupes criminels compliquent les enquêtes et exposent davantage les journalistes. L’organisation évoque un « écosystème de gouvernance criminelle » dans lequel la violence sert à imposer le silence et à contrôler les informations diffusées. Dans ce contexte, dénoncer des faits de corruption peut provoquer des représailles de la part des réseaux criminels, mais aussi de responsables locaux susceptibles de se sentir menacés par les révélations. L’affaire de Juan Atalo Mendoza Delgado en témoigne. Journaliste pour Escribiendo la Verdad, il enquêtait sur les liens supposés entre des acteurs locaux et le crime organisé dans l’État de Veracruz. Assassiné le 30 juin 2015, il avait été retrouvé partiellement déshabillé et les yeux bandés, avec des signes laissant supposer qu’il avait été torturé. Selon RSF, le procureur de l’État avait tenté de présenter sa mort comme accidentelle et de discréditer son travail. Veracruz demeure le territoire le plus dangereux pour les journalistes mexicains, avec au moins 32 professionnels des médias tués en vingt ans. Quatre autres États — Oaxaca, Guerrero, Chihuahua et Tamaulipas — concentrent, avec Veracruz, la moitié des assassinats recensés depuis 2006. Ces territoires sont notamment marqués par l’influence de groupes criminels tels que les Zetas, le cartel de Sinaloa et celui de Jalisco Nueva Generación. Des mécanismes de protection aux résultats insuffisants Le Mexique dispose pourtant de dispositifs censés prévenir ces violences. En 2006, une unité spécialisée dans les crimes contre les journalistes a été créée. Son mandat a été élargi en 2010 avec la mise en place du FEADLE, le parquet spécial chargé des infractions contre la liberté d’expression. Un mécanisme fédéral de protection a également été instauré en 2012. Au 31 août 2026, il couvrait 701 journalistes, dont 205 femmes et 496 hommes, selon les données gouvernementales rapportées par RSF. Mais l’existence de ces structures ne garantit pas une protection effective. Entre 2012 et 2026, 15 % des journalistes tués bénéficiaient de mesures de protection, allant de l’installation de caméras de surveillance à l’accompagnement par des policiers. Depuis l’entrée en fonction de la présidente Claudia Sheinbaum, le mécanisme fédéral n’a, selon RSF, fait l’objet d’aucune évaluation systématique permettant d’en identifier les faiblesses structurelles. Les disparitions constituent un autre volet de cette crise. Entre 2006 et 2026, au moins 43 journalistes ont disparu au Mexique. Dix-neuf ont été retrouvés, dont treize morts. Les 24 autres demeurent introuvables. Le cas de Manuel Alejandro Serna, connu sous le nom d’Alex Serna, illustre cette violence : disparu le 20 juin 2026 dans l’État de Guerrero, son décès a été confirmé le 3 juillet. Son corps présentait des signes de torture. RSF interpelle la présidente Claudia Sheinbaum Face à cette situation, Reporters sans frontières appelle la présidente Claudia Sheinbaum à traduire ses engagements en mesures concrètes. L’organisation réclame une réponse nationale d’urgence associant les autorités fédérales et locales, les parquets et les juridictions. Elle demande également des enquêtes plus rigoureuses, l’identification des commanditaires et des sanctions contre tous les responsables, ainsi qu’un suivi permettant de corriger les défaillances des dispositifs de prévention et de protection. Pour RSF, s’attaquer uniquement aux exécutants ne suffit pas. Tant que les réseaux qui ordonnent les assassinats continueront d’échapper à la justice, les violences risquent de se perpétuer. Au Mexique, le bilan de ces vingt années dépasse ainsi la tragédie de 169 journalistes assassinés. Il révèle une crise profonde de l’État de droit, dans laquelle informer peut coûter la vie et où l’absence de justice devient une menace supplémentaire pour ceux qui cherchent à établir les faits. Protéger les journalistes ne relève pas d’une faveur accordée à une profession. C’est une obligation des pouvoirs publics et une condition essentielle au droit des citoyens de connaître la vérité. Lorsque les meurtriers restent impunis, ce n’est pas seulement la presse qui est réduite au silence : c’est toute la société qui est privée d’une partie de son droit à l’information..⏱ Temps de lecture estimé : 8 minutes
Le Mexique continue de payer un lourd tribut à la liberté de la presse. Dans un communiqué publié le 20 octobre 2026, Reporters sans frontières tire la sonnette d’alarme sur une série de meurtres de journalistes qui s’étend depuis deux décennies. L’organisation dénonce l’incapacité des autorités à garantir la sécurité des professionnels des médias et à traduire en justice les responsables des assassinats.
Pour RSF, cette situation constitue l’une des plus longues séries de meurtres de journalistes observées dans un pays en paix au XXIᵉ siècle. La criminalité organisée et la corruption figurent parmi les principales menaces, tandis que les insuffisances de l’appareil judiciaire contribuent à entretenir un climat de peur.
Les chiffres publiés par RSF sont accablants : sur les 169 journalistes tués depuis 2006, seules 21 affaires ont connu une résolution partielle. Les condamnations prononcées concernent essentiellement les exécutants, tandis que les commanditaires échappent, dans la quasi-totalité des cas, aux poursuites judiciaires.
Cette impunité ne relève pas uniquement de l’absence de condamnations. Elle se manifeste également par des enquêtes mal conduites, des preuves mal conservées, des pistes négligées et un manque de coordination entre les institutions chargées de faire respecter la loi.
L’association mexicaine Propuesta Cívica, partenaire de RSF, dénonce des défaillances dès les premières heures des investigations. Selon elle, l’absence d’analyse du contexte des assassinats et le manque de volonté politique d’enquêter sur les commanditaires compromettent la manifestation de la vérité.
L’assassinat d’Eliseo Barrón Hernández illustre cette mécanique. Journaliste au quotidien La Opinión de Torreón, il a été torturé puis tué dans l’État de Coahuila, dans la nuit du 25 au 26 mai 2009. Il avait notamment couvert des affaires de narcotrafic et publié des informations sur des policiers locaux accusés de corruption. Selon les éléments rapportés par RSF, un suspect avait affirmé que le meurtre avait été ordonné par un chef du cartel des Zetas afin d’adresser un avertissement aux médias locaux.
Les journalistes qui travaillent au plus près des populations sont les premières victimes de cette violence. Sur les 169 professionnels tués, 166 exerçaient dans l’information locale, soit 98 % des victimes recensées.
Radio, presse écrite, sites d’information ou réseaux sociaux : aucun support n’est épargné. Ces reporters enquêtent souvent sur les affaires de corruption, les marchés publics, les activités criminelles et les relations présumées entre responsables politiques et groupes armés.
Selon RSF, 59 % des journalistes assassinés couvraient le crime organisé, tandis que 46 % travaillaient sur l’actualité politique. Ces proportions soulignent les risques encourus par ceux qui s’attaquent aux intérêts de réseaux puissants.
En 2026, huit journalistes couvrant l’actualité locale ont déjà été tués, selon le bilan de l’organisation. Parmi eux figure Francisco Alejandro Leyva Aguilar, abattu le 22 juillet dans l’État d’Oaxaca. Collaborateur de plusieurs médias, il publiait des chroniques consacrées à la politique, à la corruption et à l’insécurité. Il avait signalé des menaces, sans obtenir de protection.
Le cas de María Martínez Guardado montre également le prix payé par les journalistes d’investigation. Après avoir enquêté sur des liens présumés entre le parti Morena et le cartel Jalisco Nueva Generación, dans l’État d’Aguascalientes, elle a reçu des menaces de mort et des appels téléphoniques inquiétants. Aujourd’hui placée sous protection fédérale, elle vit loin de sa famille.
Au-delà des cartels, RSF pointe les responsabilités des institutions publiques. Dans certaines régions, les relations présumées entre des agents de l’État et des groupes criminels compliquent les enquêtes et exposent davantage les journalistes.
L’organisation évoque un « écosystème de gouvernance criminelle » dans lequel la violence sert à imposer le silence et à contrôler les informations diffusées. Dans ce contexte, dénoncer des faits de corruption peut provoquer des représailles de la part des réseaux criminels, mais aussi de responsables locaux susceptibles de se sentir menacés par les révélations.
L’affaire de Juan Atalo Mendoza Delgado en témoigne. Journaliste pour Escribiendo la Verdad, il enquêtait sur les liens supposés entre des acteurs locaux et le crime organisé dans l’État de Veracruz. Assassiné le 30 juin 2015, il avait été retrouvé partiellement déshabillé et les yeux bandés, avec des signes laissant supposer qu’il avait été torturé. Selon RSF, le procureur de l’État avait tenté de présenter sa mort comme accidentelle et de discréditer son travail.
Veracruz demeure le territoire le plus dangereux pour les journalistes mexicains, avec au moins 32 professionnels des médias tués en vingt ans. Quatre autres États — Oaxaca, Guerrero, Chihuahua et Tamaulipas — concentrent, avec Veracruz, la moitié des assassinats recensés depuis 2006. Ces territoires sont notamment marqués par l’influence de groupes criminels tels que les Zetas, le cartel de Sinaloa et celui de Jalisco Nueva Generación.
Le Mexique dispose pourtant de dispositifs censés prévenir ces violences. En 2006, une unité spécialisée dans les crimes contre les journalistes a été créée. Son mandat a été élargi en 2010 avec la mise en place du FEADLE, le parquet spécial chargé des infractions contre la liberté d’expression.
Un mécanisme fédéral de protection a également été instauré en 2012. Au 31 août 2026, il couvrait 701 journalistes, dont 205 femmes et 496 hommes, selon les données gouvernementales rapportées par RSF.
Mais l’existence de ces structures ne garantit pas une protection effective. Entre 2012 et 2026, 15 % des journalistes tués bénéficiaient de mesures de protection, allant de l’installation de caméras de surveillance à l’accompagnement par des policiers. Depuis l’entrée en fonction de la présidente Claudia Sheinbaum, le mécanisme fédéral n’a, selon RSF, fait l’objet d’aucune évaluation systématique permettant d’en identifier les faiblesses structurelles.
Les disparitions constituent un autre volet de cette crise. Entre 2006 et 2026, au moins 43 journalistes ont disparu au Mexique. Dix-neuf ont été retrouvés, dont treize morts. Les 24 autres demeurent introuvables. Le cas de Manuel Alejandro Serna, connu sous le nom d’Alex Serna, illustre cette violence : disparu le 20 juin 2026 dans l’État de Guerrero, son décès a été confirmé le 3 juillet. Son corps présentait des signes de torture.
Face à cette situation, Reporters sans frontières appelle la présidente Claudia Sheinbaum à traduire ses engagements en mesures concrètes. L’organisation réclame une réponse nationale d’urgence associant les autorités fédérales et locales, les parquets et les juridictions.
Elle demande également des enquêtes plus rigoureuses, l’identification des commanditaires et des sanctions contre tous les responsables, ainsi qu’un suivi permettant de corriger les défaillances des dispositifs de prévention et de protection.
Pour RSF, s’attaquer uniquement aux exécutants ne suffit pas. Tant que les réseaux qui ordonnent les assassinats continueront d’échapper à la justice, les violences risquent de se perpétuer.
Au Mexique, le bilan de ces vingt années dépasse ainsi la tragédie de 169 journalistes assassinés. Il révèle une crise profonde de l’État de droit, dans laquelle informer peut coûter la vie et où l’absence de justice devient une menace supplémentaire pour ceux qui cherchent à établir les faits.
Protéger les journalistes ne relève pas d’une faveur accordée à une profession. C’est une obligation des pouvoirs publics et une condition essentielle au droit des citoyens de connaître la vérité. Lorsque les meurtriers restent impunis, ce n’est pas seulement la presse qui est réduite au silence : c’est toute la société qui est privée d’une partie de son droit à l’information.