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Traite des personnes au Tchad : une justice encore à l’épreuve des faits

Traite des personnes au Tchad : une justice encore à l’épreuve des faits. Article écrit par Sandra Topona. Publié le 13 octobre 2026à 13h55

⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes

Travail forcé des enfants, exploitation dans les mines d'or, mendicité imposée : malgré un dispositif juridique existant, le Tchad peine à éradiquer ce phénomène et à garantir une protection effective aux citoyens et une justice aux victimes.. La traite des personnes ne se manifeste pas forcément par un enlèvement ou par le passage clandestin d’une frontière. Au Tchad, elle peut commencer par une promesse d’éducation, un apprentissage, un emploi ou la perspective d’une vie meilleure. Derrière ces engagements, des enfants et des adultes vulnérables peuvent se retrouver contraints de travailler, privés de leur liberté et exposés à différentes formes d’exploitation. Le phénomène se nourrit de la pauvreté, de la vulnérabilité sociale et de l’impuissance des institutions chargées de protéger les victimes à poursuivre les auteurs. La situation est préoccupante. Dans son Rapport 2026 sur la traite des personnes, publié le 9 octobre 2026, le département d’État américain maintient le Tchad au niveau 3, la catégorie la plus basse de son classement. Ce classement signifie que le pays ne respecte pas pleinement les normes minimales internationales de lutte contre la traite et ne démontre pas d’efforts significatifs pour y remédier. Selon ce rapport, les autorités tchadiennes n’ont signalé aucune enquête, poursuite ou condamnation pour traite des personnes pendant la période évaluée. Comment donc expliquer qu’un pays qui dispose d’une législation spécifique contre la traite ne parvient pas à démontrer de manière régulière que les responsables sont poursuivis et les victimes effectivement protégées ? Le travail forcé des enfants, une exploitation aux multiples visages Les enfants figurent parmi les populations les plus exposées à la traite à des fins d’exploitation par le travail. Selon les rapports documentés, certaines familles confient leurs enfants à des proches ou à des intermédiaires dans l’espoir qu’ils accèdent à l’éducation, à une formation professionnelle ou à de meilleures conditions de vie. Mais certains de ces enfants sont ensuite contraints de travailler dans les domiciles, dans l’élevage, l’agriculture ou dans d’autres activités, sans que les engagements initiaux soient respectés. Cette situation révèle une réalité particulièrement complexe : les mécanismes d’exploitation peuvent s’appuyer dans certains cas sur des relations de confiance et des pratiques socialement acceptées. Une famille peut croire confier son enfant à une personne capable de lui offrir un avenir meilleur, sans mesurer les risques auxquels il sera exposé. Le travail forcé et la mendicité imposée peuvent également prendre la même forme. Des enfants sont contraints de mendier ou de pratiquer la vente ambulante au profit de leurs encadreurs. Les enfants issus de certaines écoles coraniques traditionnelles, désignés sous le terme de  »mouhadjirin » en arabe local, sont contraints à ces pratiques. Il convient toutefois de distinguer l’enseignement religieux de ces pratiques d’exploitation : le problème réside dans la contrainte exercée sur les enfants, et non dans l’appartenance à une institution religieuse. L’État tchadien a l’obligation de garantir à chaque enfant le droit à l’éducation, à la protection et à un développement sans exploitation. Les mines d’or du Nord, l’éloignement favorise l’exploitation L’exploitation dans les mines d’or est l’un des aspects les plus inquiétants de ce phénomène. Dans le Nord du Tchad, les sites miniers artisanaux attirent des travailleurs à la recherche de revenus, principalement des personnes confrontées à la précarité. Certains migrants recrutés par des intermédiaires ou des passeurs peuvent ensuite se retrouver dans des conditions de travail contraint à la dépendance. Dans ces espaces, le rôle des autorités est d’identifier les personnes qui travaillent et de déterminer si leur activité relève d’un travail dangereux et sous contrainte. La réponse des autorités doit être rapide et adaptée. Une loi de 2018 loin de l’application La loi nᵒ 006/PR/2018 relative à la lutte contre la traite des personnes criminalise la traite à des fins d’exploitation sexuelle et de travail forcé. Son article 7 prévoit des peines de quatre à trente ans d’emprisonnement, assorties d’amendes comprises entre deux cent cinquante mille et cinq millions de francs CFA. Mais le constat pratique sur le terrain quant à l’application de cette loi n’est pas visible. Les rapports ont relevé des difficultés d’accès à la justice en dehors de la capitale, N’Djamena. Pour une personne exploitée dans une zone minière éloignée, le coût du déplacement, la peur des représailles et la dépendance envers l’exploiteur peuvent constituer un obstacle à une plainte. À ces difficultés s’ajoutent la corruption et la possible complicité de certains responsables. Des engagements à transformer en résultats Le Tchad se maintient au niveau le plus bas dans le classement américain de 2026 malgré l’annonce de certaines initiatives institutionnelles par N’Djamena. Selon les informations relayées par la presse locale, une commission nationale de lutte contre la traite des personnes a été créée par décret en juillet 2025, tandis qu’un plan d’action national pour la période 2025-2027 a été élaboré. Une note circulaire du ministère de la Justice publiée en janvier 2026 aurait également demandé la transmission de données sur les affaires des traites. Ces initiatives peuvent certes contribuer à améliorer la coordination et le suivi des affaires. Mais leur portée dépendra de leur mise en œuvre. Une prévention doit s’attaquer aux facteurs qui rendent l’exploitation possible : pauvreté, déscolarisation, absence de perspectives professionnelles et précarité des populations déplacées. Bilan social Derrière les rapports et les classements, la traite des personnes représente une grave atteinte à la dignité humaine. Les conséquences sont larges : elles fragilisent les familles, perpétuent la pauvreté et entretiennent un système dans lequel la vulnérabilité des uns devient une source de profit pour les autres. Le grand défi du gouvernement tchadien est de démontrer sa capacité à protéger les victimes et de condamner les auteurs. Tant que ces résultats ne seront pas établis de manière régulière et vérifiable, l’écart entre les engagements juridiques et la réalité sociale restera grand. Un enfant devrait avoir le droit d’avoir une place à l’école, le droit à la santé et au développement. L’adulte devrait avoir le droit à un emploi et à des perspectives..

⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes

Travail forcé des enfants, exploitation dans les mines d’or, mendicité imposée : malgré un dispositif juridique existant, le Tchad peine à éradiquer ce phénomène et à garantir une protection effective aux citoyens et une justice aux victimes.

La traite des personnes ne se manifeste pas forcément par un enlèvement ou par le passage clandestin d’une frontière. Au Tchad, elle peut commencer par une promesse d’éducation, un apprentissage, un emploi ou la perspective d’une vie meilleure. Derrière ces engagements, des enfants et des adultes vulnérables peuvent se retrouver contraints de travailler, privés de leur liberté et exposés à différentes formes d’exploitation. Le phénomène se nourrit de la pauvreté, de la vulnérabilité sociale et de l’impuissance des institutions chargées de protéger les victimes à poursuivre les auteurs.

La situation est préoccupante. Dans son Rapport 2026 sur la traite des personnes, publié le 9 octobre 2026, le département d’État américain maintient le Tchad au niveau 3, la catégorie la plus basse de son classement. Ce classement signifie que le pays ne respecte pas pleinement les normes minimales internationales de lutte contre la traite et ne démontre pas d’efforts significatifs pour y remédier. Selon ce rapport, les autorités tchadiennes n’ont signalé aucune enquête, poursuite ou condamnation pour traite des personnes pendant la période évaluée.

Comment donc expliquer qu’un pays qui dispose d’une législation spécifique contre la traite ne parvient pas à démontrer de manière régulière que les responsables sont poursuivis et les victimes effectivement protégées ?

Le travail forcé des enfants, une exploitation aux multiples visages

Les enfants figurent parmi les populations les plus exposées à la traite à des fins d’exploitation par le travail. Selon les rapports documentés, certaines familles confient leurs enfants à des proches ou à des intermédiaires dans l’espoir qu’ils accèdent à l’éducation, à une formation professionnelle ou à de meilleures conditions de vie.

Mais certains de ces enfants sont ensuite contraints de travailler dans les domiciles, dans l’élevage, l’agriculture ou dans d’autres activités, sans que les engagements initiaux soient respectés.

Cette situation révèle une réalité particulièrement complexe : les mécanismes d’exploitation peuvent s’appuyer dans certains cas sur des relations de confiance et des pratiques socialement acceptées. Une famille peut croire confier son enfant à une personne capable de lui offrir un avenir meilleur, sans mesurer les risques auxquels il sera exposé.

Le travail forcé et la mendicité imposée peuvent également prendre la même forme. Des enfants sont contraints de mendier ou de pratiquer la vente ambulante au profit de leurs encadreurs. Les enfants issus de certaines écoles coraniques traditionnelles, désignés sous le terme de  »mouhadjirin » en arabe local, sont contraints à ces pratiques.

Il convient toutefois de distinguer l’enseignement religieux de ces pratiques d’exploitation : le problème réside dans la contrainte exercée sur les enfants, et non dans l’appartenance à une institution religieuse. L’État tchadien a l’obligation de garantir à chaque enfant le droit à l’éducation, à la protection et à un développement sans exploitation.

Les mines d’or du Nord, l’éloignement favorise l’exploitation

L’exploitation dans les mines d’or est l’un des aspects les plus inquiétants de ce phénomène. Dans le Nord du Tchad, les sites miniers artisanaux attirent des travailleurs à la recherche de revenus, principalement des personnes confrontées à la précarité. Certains migrants recrutés par des intermédiaires ou des passeurs peuvent ensuite se retrouver dans des conditions de travail contraint à la dépendance.

Dans ces espaces, le rôle des autorités est d’identifier les personnes qui travaillent et de déterminer si leur activité relève d’un travail dangereux et sous contrainte. La réponse des autorités doit être rapide et adaptée.

Une loi de 2018 loin de l’application

La loi nᵒ 006/PR/2018 relative à la lutte contre la traite des personnes criminalise la traite à des fins d’exploitation sexuelle et de travail forcé. Son article 7 prévoit des peines de quatre à trente ans d’emprisonnement, assorties d’amendes comprises entre deux cent cinquante mille et cinq millions de francs CFA. Mais le constat pratique sur le terrain quant à l’application de cette loi n’est pas visible.

Les rapports ont relevé des difficultés d’accès à la justice en dehors de la capitale, N’Djamena.

Pour une personne exploitée dans une zone minière éloignée, le coût du déplacement, la peur des représailles et la dépendance envers l’exploiteur peuvent constituer un obstacle à une plainte.

À ces difficultés s’ajoutent la corruption et la possible complicité de certains responsables.

Des engagements à transformer en résultats

Le Tchad se maintient au niveau le plus bas dans le classement américain de 2026 malgré l’annonce de certaines initiatives institutionnelles par N’Djamena. Selon les informations relayées par la presse locale, une commission nationale de lutte contre la traite des personnes a été créée par décret en juillet 2025, tandis qu’un plan d’action national pour la période 2025-2027 a été élaboré. Une note circulaire du ministère de la Justice publiée en janvier 2026 aurait également demandé la transmission de données sur les affaires des traites.

Ces initiatives peuvent certes contribuer à améliorer la coordination et le suivi des affaires. Mais leur portée dépendra de leur mise en œuvre.

Une prévention doit s’attaquer aux facteurs qui rendent l’exploitation possible : pauvreté, déscolarisation, absence de perspectives professionnelles et précarité des populations déplacées.

Bilan social

Derrière les rapports et les classements, la traite des personnes représente une grave atteinte à la dignité humaine. Les conséquences sont larges : elles fragilisent les familles, perpétuent la pauvreté et entretiennent un système dans lequel la vulnérabilité des uns devient une source de profit pour les autres.

Le grand défi du gouvernement tchadien est de démontrer sa capacité à protéger les victimes et de condamner les auteurs. Tant que ces résultats ne seront pas établis de manière régulière et vérifiable, l’écart entre les engagements juridiques et la réalité sociale restera grand.

Un enfant devrait avoir le droit d’avoir une place à l’école, le droit à la santé et au développement.

L’adulte devrait avoir le droit à un emploi et à des perspectives.

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