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Lettre ouverte à Monsieur Emmanuel Macron, Président de la République française

Lettre ouverte à Monsieur Emmanuel Macron, Président de la République française. Article écrit par Emmanuel Deuhb, journaliste et défenseur des droits humains tchadien. Publié le 13 octobre 2026à 12h59

⏱ Temps de lecture estimé : 4 minutes

Monsieur le Président, Je m’adresse à vous en tant que journaliste et défenseur des droits humains tchadien, et d’abord en tant qu’ami de la France. J’aime ce pays, sa langue, ses idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité. C’est précisément par fidélité à ces idéaux que je me dois de vous écrire. L’histoire entre nos deux pays est ancienne. Le Tchad fut le premier territoire à répondre à l’appel du général De Gaulle, et des Tchadiens ont combattu aux côtés des soldats français. Depuis, la France n’a cessé de peser sur notre destin politique et social. Cette amitié devrait donner à la France un devoir de franchise. En avril 2021, à la mort d’Idriss Déby Itno, vous avez fait personnellement le déplacement à N’Djamena. Pour beaucoup de Tchadiens, cette présence a été perçue comme la caution de la France à une succession dynastique, menée hors de tout cadre constitutionnel, au profit de son fils, Mahamat Idriss Déby. Ce moment a pesé lourd. Il a donné le sentiment que la stabilité comptait davantage que la volonté du peuple tchadien. Depuis, les droits humains ont reculé, au vu et au su de tous, y compris de la France : ● Le 20 octobre 2022, des manifestants qui s’opposaient à la prolongation de la transition ont été réprimés dans le sang. Plusieurs personnes ont été tuées. ● Des opposants ont été arrêtés, poursuivis ou tués. Succès Masra a été condamné à vingt ans de prison à l’issue d’un procès que Human Rights Watch a jugé politique, puis gracié en août 2026. Sa condamnation reste pourtant en vigueur, et la coalition d’opposition GCAP a été dissoute par la Cour suprême en avril 2026. L’opposant Yaya Dillo a été froidement assassiné. ● Des journalistes ont été menacés, poursuivis ou détenus. En juin 2025, le procureur a même interdit aux journalistes et à la société civile d’enquêter sur le massacre de Mandakao au sud du Tchad. ● En septembre 2025, un décret a retiré la nationalité du blogueur Makaila Nguebla et du journaliste Charfadine Galmaye Saleh. Priver un citoyen de sa nationalité parce qu’il critique le pouvoir est une mesure d’une extrême gravité. ● L’espace civique s’est refermé : organisations de la société civile entravées ou empêchées d’agir, défenseurs poursuivis ou surveillés. Pendant ce temps, la majorité des Tchadiens vit dans une grande misère, sans voix pour la dénoncer. Les droits de l’Homme sont devenus assourdissants. Vous allez recevoir le chef de l’État tchadien à l’Élysée, vous allez certainement parler de « partenariat revitalisé », d’économie et d’intérêts partagés. Nous n’avons presque jamais entendu les mots « droits humains », « libertés » ou « justice ». Face à tout cela, le silence de la France, pays de justice, ce silence est une faute de plus. Monsieur le Président Emmanuel Macron, votre mandat touche à sa fin. L’histoire retiendra ce que la France a dit, et ce qu’elle a tu, lorsque des défenseurs des droits humains étaient réduits au silence ou à l’exil. Je vous demande : 1. De dire publiquement et clairement à votre hôte que l’amitié entre nos pays exige le respect des libertés fondamentales ; 2. Conditionner toute coopération au respect des droits humains, notamment la libération des détenus d’opinion, l’annulation des condamnations politiques et des déchéances de nationalité, et la fin de la répression de la presse et de la société civile ; 3. Soutenir la protection des défenseurs des droits humains tchadiens, y compris ceux qui ont dû fuir. Une vraie amitié ne se résume pas à des accords. Elle consiste aussi à dire la vérité à ceux qu’on estime. C’est ce que, en ami de la France, je vous demande de faire. Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma haute considération. Emmanuel Deuhb, journaliste et défenseur des droits humains tchadien..

⏱ Temps de lecture estimé : 4 minutes

Monsieur le Président,

Je m’adresse à vous en tant que journaliste et défenseur des droits humains tchadien, et d’abord en tant qu’ami de la France. J’aime ce pays, sa langue, ses idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité. C’est précisément par fidélité à ces idéaux que je me dois de vous écrire.

L’histoire entre nos deux pays est ancienne. Le Tchad fut le premier territoire à répondre à l’appel du général De Gaulle, et des Tchadiens ont combattu aux côtés des soldats français. Depuis, la France n’a cessé de peser sur notre destin politique et social. Cette amitié devrait donner à la France un devoir de franchise.

En avril 2021, à la mort d’Idriss Déby Itno, vous avez fait personnellement le déplacement à N’Djamena. Pour beaucoup de Tchadiens, cette présence a été perçue comme la caution de la France à une succession dynastique, menée hors de tout cadre constitutionnel, au profit de son fils, Mahamat Idriss Déby. Ce moment a pesé lourd. Il a donné le sentiment que la stabilité comptait davantage que la volonté du peuple tchadien.

Depuis, les droits humains ont reculé, au vu et au su de tous, y compris de la France :

● Le 20 octobre 2022, des manifestants qui s’opposaient à la prolongation de la transition ont été réprimés dans le sang. Plusieurs personnes ont été tuées.

● Des opposants ont été arrêtés, poursuivis ou tués. Succès Masra a été condamné à vingt ans de prison à l’issue d’un procès que Human Rights Watch a jugé politique, puis gracié en août 2026. Sa condamnation reste pourtant en vigueur, et la coalition d’opposition GCAP a été dissoute par la Cour suprême en avril 2026. L’opposant Yaya Dillo a été froidement assassiné.

● Des journalistes ont été menacés, poursuivis ou détenus. En juin 2025, le procureur a même interdit aux journalistes et à la société civile d’enquêter sur le massacre de Mandakao au sud du Tchad.

● En septembre 2025, un décret a retiré la nationalité du blogueur Makaila Nguebla et du journaliste Charfadine Galmaye Saleh. Priver un citoyen de sa nationalité parce qu’il critique le pouvoir est une mesure d’une extrême gravité.

● L’espace civique s’est refermé : organisations de la société civile entravées ou empêchées d’agir, défenseurs poursuivis ou surveillés.

Pendant ce temps, la majorité des Tchadiens vit dans une grande misère, sans voix pour la dénoncer. Les droits de l’Homme sont devenus assourdissants.

Vous allez recevoir le chef de l’État tchadien à l’Élysée, vous allez certainement parler de « partenariat revitalisé », d’économie et d’intérêts partagés. Nous n’avons presque jamais entendu les mots « droits humains », « libertés » ou « justice ».

Face à tout cela, le silence de la France, pays de justice, ce silence est une faute de plus.

Monsieur le Président Emmanuel Macron, votre mandat touche à sa fin. L’histoire retiendra ce que la France a dit, et ce qu’elle a tu, lorsque des défenseurs des droits humains étaient réduits au silence ou à l’exil. Je vous demande :

1. De dire publiquement et clairement à votre hôte que l’amitié entre nos pays exige le respect des libertés fondamentales ;

2. Conditionner toute coopération au respect des droits humains, notamment la libération des détenus d’opinion, l’annulation des condamnations politiques et des déchéances de nationalité, et la fin de la répression de la presse et de la société civile ;

3. Soutenir la protection des défenseurs des droits humains tchadiens, y compris ceux qui ont dû fuir.

Une vraie amitié ne se résume pas à des accords. Elle consiste aussi à dire la vérité à ceux qu’on estime. C’est ce que, en ami de la France, je vous demande de faire.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma haute considération.

Emmanuel Deuhb, journaliste et défenseur des droits humains tchadien.

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