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L’Afrique entend désormais peser davantage sur la manière dont son risque financier est évalué. L’Union africaine a procédé, mercredi 7 octobre, à Port-Louis, sur l’île Maurice, au lancement officiel de l’Africa Credit Rating Agency (AfCRA), une nouvelle agence de notation financière appelée à proposer une lecture du risque de crédit davantage ancrée dans les réalités du continent. Par Sandra Topona.. Derrière cette initiative se joue un enjeu qui dépasse la simple création d’une agence. Il s’agit, pour l’Afrique, de reprendre une partie du contrôle de son image financière et, à terme, de peser sur les conditions auxquelles ses États empruntent sur les marchés internationaux. Reprendre la main sur l’évaluation du risque africain Jusqu’ici, la situation financière des États africains est principalement évaluée par trois grandes agences internationales : Moody’s, S&P Global Ratings et Fitch Ratings. Une dégradation de la note souveraine peut entraîner une hausse du coût des emprunts et compliquer l’accès d’un État aux marchés internationaux. C’est précisément sur ce terrain que l’AfCRA entend intervenir. L’objectif affiché n’est pas de remplacer les agences internationales, mais de proposer une seconde lecture du risque africain, davantage fondée sur les données, l’expertise locale et les spécificités économiques du continent. L’enjeu est de taille. Les économies africaines présentent des caractéristiques parfois difficiles à comparer directement avec celles des économies développées : poids des ressources naturelles, informalité de certaines activités, capacité de mobilisation des recettes fiscales, vulnérabilités extérieures ou encore perception du risque politique. Une contestation qui ne date pas d’hier Le projet de créer une agence africaine de notation n’est pas nouveau. Son principe a été approuvé par l’Union africaine dès 2018. Il a ensuite progressé avec une déclaration adoptée par les ministres africains des Finances en 2023, puis la mise en place de son cadre institutionnel et méthodologique en 2024 et 2025. Cette longue gestation traduit l’importance accordée au projet, mais aussi une frustration persistante de plusieurs pays africains à l’égard des méthodes de notation existantes. Les critiques portent notamment sur la manière dont certaines agences évaluent les risques politiques, les perspectives économiques ou encore la capacité des États à mobiliser leurs recettes. Pour les promoteurs de l’AfCRA, ces réalités doivent être davantage intégrées dans l’analyse du risque souverain. Le coût de la dette au cœur du problème Derrière le débat méthodologique se trouve une question beaucoup plus concrète : combien coûte le financement des États africains ? Selon les données communiquées par l’Union africaine, le service de la dette du continent est passé de 61 milliards de dollars en 2010 à 163 milliards en 2024. Dans ce contexte, la notation financière devient un enjeu stratégique. Plus le risque perçu par les investisseurs est élevé, plus les conditions d’emprunt peuvent devenir difficiles. Pour les pays lourdement endettés, une dette coûteuse signifie davantage de ressources publiques consacrées au remboursement et moins de marges de manœuvre pour financer les infrastructures, les services sociaux ou les investissements productifs. Un cercle vicieux peut alors s’installer : dette élevée, coût du financement important, pression accrue sur les finances publiques et, à terme, perception encore plus négative du risque. L’AfCRA entend contribuer à briser cette mécanique en proposant une évaluation qui, selon ses promoteurs, tienne davantage compte des réalités économiques africaines. Le spectre de la complaisance Mais le projet porte en lui un paradoxe majeur. L’Afrique veut corriger ce qu’elle considère comme les insuffisances du système actuel. Elle devra cependant éviter que sa propre agence soit perçue comme une structure destinée à distribuer de meilleures notes aux gouvernements africains. Car une agence de notation qui serait soupçonnée de complaisance risquerait de perdre rapidement ce qu’elle cherche précisément à conquérir : la confiance des investisseurs. L’Union africaine insiste donc sur l’indépendance de l’AfCRA. L’agence doit fonctionner comme une entité privée, indépendante et autofinancée. Les gouvernements ne pourront pas détenir de parts dans son capital, afin de limiter les risques d’ingérence politique. Des mécanismes de prévention des conflits d’intérêts sont également prévus. Mais le véritable test viendra lorsqu’il faudra sanctionner, par une mauvaise note, un État africain confronté à de graves déséquilibres budgétaires, à une dette jugée insoutenable ou à une forte instabilité politique. L’indépendance de l’AfCRA se mesurera moins à ses statuts qu’à sa capacité à dire non aux gouvernements africains. Face à Moody’s, S&P et Fitch, le combat sera rude. Moody’s, S&P Global Ratings et Fitch disposent d’une longue expérience et d’une forte reconnaissance auprès des investisseurs internationaux. L’AfCRA devra donc se faire une place dans un marché déjà solidement structuré. L’objectif ne consiste officiellement pas à éliminer la concurrence. L’Union africaine présente plutôt l’agence comme un acteur complémentaire aux structures existantes. À terme, un investisseur pourrait ainsi disposer de plusieurs évaluations pour un même pays et comparer les méthodologies, les données utilisées et les conclusions des différentes agences. Cette confrontation des analyses pourrait, en théorie, enrichir le débat sur le risque africain. 23 pays africains encore sans notation L’AfCRA ambitionne également de combler un déficit important de couverture. Selon l’Union africaine, seuls 32 des 55 États africains disposent actuellement d’une notation attribuée par l’une des trois grandes agences internationales. Vingt-trois pays restent donc sans notation. L’agence entend élargir cette couverture en évaluant non seulement les États, mais également les entreprises, les institutions financières et d’autres acteurs économiques du continent. Pour ces pays et acteurs jusque-là peu ou pas couverts par les grandes agences, l’enjeu est potentiellement considérable : disposer d’une évaluation crédible pourrait faciliter leur visibilité auprès des investisseurs et des bailleurs. Le véritable défi commence maintenant Le lancement de l’AfCRA constitue un point de départ, pas une victoire. L’agence devra désormais bâtir sa réputation, attirer des investisseurs, produire ses premières évaluations et démontrer que ses méthodologies sont suffisamment rigoureuses pour être reconnues au-delà du continent. Le choix de Port-Louis, à Maurice, comme siège n’est d’ailleurs pas anodin. L’Union africaine met en avant le secteur financier développé du pays ainsi que sa connectivité internationale, deux atouts censés favoriser l’implantation de cette nouvelle institution. Des implantations régionales sont également prévues afin de donner au projet une véritable dimension panafricaine. Le succès de l’initiative reposera finalement sur un équilibre délicat : produire une analyse véritablement africaine sans devenir une agence complaisante, indépendante sans être déconnectée du continent, et rigoureuse sans reproduire mécaniquement les modèles qu’elle entend précisément questionner. Créer une agence africaine de notation est un premier défi. La convaincre de sa crédibilité sera le véritable combat..⏱ Temps de lecture estimé : 7 minutes
Derrière cette initiative se joue un enjeu qui dépasse la simple création d’une agence. Il s’agit, pour l’Afrique, de reprendre une partie du contrôle de son image financière et, à terme, de peser sur les conditions auxquelles ses États empruntent sur les marchés internationaux.
Jusqu’ici, la situation financière des États africains est principalement évaluée par trois grandes agences internationales : Moody’s, S&P Global Ratings et Fitch Ratings. Une dégradation de la note souveraine peut entraîner une hausse du coût des emprunts et compliquer l’accès d’un État aux marchés internationaux.
C’est précisément sur ce terrain que l’AfCRA entend intervenir. L’objectif affiché n’est pas de remplacer les agences internationales, mais de proposer une seconde lecture du risque africain, davantage fondée sur les données, l’expertise locale et les spécificités économiques du continent.
L’enjeu est de taille. Les économies africaines présentent des caractéristiques parfois difficiles à comparer directement avec celles des économies développées : poids des ressources naturelles, informalité de certaines activités, capacité de mobilisation des recettes fiscales, vulnérabilités extérieures ou encore perception du risque politique.
Le projet de créer une agence africaine de notation n’est pas nouveau. Son principe a été approuvé par l’Union africaine dès 2018. Il a ensuite progressé avec une déclaration adoptée par les ministres africains des Finances en 2023, puis la mise en place de son cadre institutionnel et méthodologique en 2024 et 2025.
Cette longue gestation traduit l’importance accordée au projet, mais aussi une frustration persistante de plusieurs pays africains à l’égard des méthodes de notation existantes.
Les critiques portent notamment sur la manière dont certaines agences évaluent les risques politiques, les perspectives économiques ou encore la capacité des États à mobiliser leurs recettes. Pour les promoteurs de l’AfCRA, ces réalités doivent être davantage intégrées dans l’analyse du risque souverain.
Derrière le débat méthodologique se trouve une question beaucoup plus concrète : combien coûte le financement des États africains ?
Selon les données communiquées par l’Union africaine, le service de la dette du continent est passé de 61 milliards de dollars en 2010 à 163 milliards en 2024.
Dans ce contexte, la notation financière devient un enjeu stratégique. Plus le risque perçu par les investisseurs est élevé, plus les conditions d’emprunt peuvent devenir difficiles. Pour les pays lourdement endettés, une dette coûteuse signifie davantage de ressources publiques consacrées au remboursement et moins de marges de manœuvre pour financer les infrastructures, les services sociaux ou les investissements productifs.
Un cercle vicieux peut alors s’installer : dette élevée, coût du financement important, pression accrue sur les finances publiques et, à terme, perception encore plus négative du risque.
L’AfCRA entend contribuer à briser cette mécanique en proposant une évaluation qui, selon ses promoteurs, tienne davantage compte des réalités économiques africaines.
Mais le projet porte en lui un paradoxe majeur.
L’Afrique veut corriger ce qu’elle considère comme les insuffisances du système actuel. Elle devra cependant éviter que sa propre agence soit perçue comme une structure destinée à distribuer de meilleures notes aux gouvernements africains.
Car une agence de notation qui serait soupçonnée de complaisance risquerait de perdre rapidement ce qu’elle cherche précisément à conquérir : la confiance des investisseurs.
L’Union africaine insiste donc sur l’indépendance de l’AfCRA. L’agence doit fonctionner comme une entité privée, indépendante et autofinancée. Les gouvernements ne pourront pas détenir de parts dans son capital, afin de limiter les risques d’ingérence politique. Des mécanismes de prévention des conflits d’intérêts sont également prévus.
Mais le véritable test viendra lorsqu’il faudra sanctionner, par une mauvaise note, un État africain confronté à de graves déséquilibres budgétaires, à une dette jugée insoutenable ou à une forte instabilité politique.
L’indépendance de l’AfCRA se mesurera moins à ses statuts qu’à sa capacité à dire non aux gouvernements africains.
Face à Moody’s, S&P et Fitch, le combat sera rude.
Moody’s, S&P Global Ratings et Fitch disposent d’une longue expérience et d’une forte reconnaissance auprès des investisseurs internationaux. L’AfCRA devra donc se faire une place dans un marché déjà solidement structuré.
L’objectif ne consiste officiellement pas à éliminer la concurrence. L’Union africaine présente plutôt l’agence comme un acteur complémentaire aux structures existantes.
À terme, un investisseur pourrait ainsi disposer de plusieurs évaluations pour un même pays et comparer les méthodologies, les données utilisées et les conclusions des différentes agences.
Cette confrontation des analyses pourrait, en théorie, enrichir le débat sur le risque africain.
L’AfCRA ambitionne également de combler un déficit important de couverture.
Selon l’Union africaine, seuls 32 des 55 États africains disposent actuellement d’une notation attribuée par l’une des trois grandes agences internationales. Vingt-trois pays restent donc sans notation.
L’agence entend élargir cette couverture en évaluant non seulement les États, mais également les entreprises, les institutions financières et d’autres acteurs économiques du continent.
Pour ces pays et acteurs jusque-là peu ou pas couverts par les grandes agences, l’enjeu est potentiellement considérable : disposer d’une évaluation crédible pourrait faciliter leur visibilité auprès des investisseurs et des bailleurs.
Le lancement de l’AfCRA constitue un point de départ, pas une victoire.
L’agence devra désormais bâtir sa réputation, attirer des investisseurs, produire ses premières évaluations et démontrer que ses méthodologies sont suffisamment rigoureuses pour être reconnues au-delà du continent.
Le choix de Port-Louis, à Maurice, comme siège n’est d’ailleurs pas anodin. L’Union africaine met en avant le secteur financier développé du pays ainsi que sa connectivité internationale, deux atouts censés favoriser l’implantation de cette nouvelle institution. Des implantations régionales sont également prévues afin de donner au projet une véritable dimension panafricaine.
Le succès de l’initiative reposera finalement sur un équilibre délicat : produire une analyse véritablement africaine sans devenir une agence complaisante, indépendante sans être déconnectée du continent, et rigoureuse sans reproduire mécaniquement les modèles qu’elle entend précisément questionner.
Créer une agence africaine de notation est un premier défi. La convaincre de sa crédibilité sera le véritable combat.