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Russie-Afrique : le grand mirage de Moscou, quand le prétendu partenaire idéal devient un nouveau tuteur

Russie-Afrique : le grand mirage de Moscou, quand le prétendu partenaire idéal devient un nouveau tuteur. Article écrit par Éric Ngarlem Toldé. Publié le 14 septembre 2026à 11h00

⏱ Temps de lecture estimé : 12 minutes

Présentée comme l’alternative aux anciennes puissances occidentales, la Russie a méthodiquement étendu son influence en Afrique, particulièrement au Sahel. Coopération militaire, armes, protection des régimes, influence informationnelle et accès aux ressources : derrière le discours sur la souveraineté et la fraternité anticoloniale, Moscou défend avant tout ses propres intérêts. De Bamako à Bangui, de Niamey à Khartoum, le prétendu « partenaire idéal » révèle progressivement un visage beaucoup plus stratégique que désintéressé.. L’Afrique est devenue un échiquier majeur de la rivalité entre les États dits puissants. Alors que plusieurs États rompent avec leurs partenaires traditionnels et revendiquent une nouvelle autonomie stratégique, la Russie avance avec une offre qui séduit une partie des opinions publiques : pas de leçons de démocratie, pas de conditionnalités politiques affichées, des armes rapidement disponibles et un soutien assumé aux régimes confrontés à des crises de légitimité. Cette approche a trouvé un terrain particulièrement fertile au Mali, au Burkina Faso et au Niger, où les militaires ont fait de la souveraineté un argument central de leur politique étrangère. Mais derrière cette nouvelle proximité, une question dérangeante s’impose : l’Afrique est-elle réellement en train de conquérir sa souveraineté ou est-elle simplement en train de changer de tuteur protecteur ? Moscou prospère sur les fractures africaines La progression russe ne s’explique pas uniquement par l’efficacité de sa diplomatie. Elle doit beaucoup aux crises qui ont fragilisé plusieurs États africains. Terrorisme, coups d’État, contestations populaires, pauvreté, faiblesse institutionnelle et discrédit des partenaires occidentaux ont créé un espace que Moscou s’est empressé d’occuper. Le mécanisme est efficace. Des gouvernements isolés recherchent des armes, des instructeurs, du renseignement et une protection politique. La Russie répond à cette demande. En retour, elle obtient une présence militaire, diplomatique et économique. Le contrat est rarement écrit en termes aussi crus. Mais la logique demeure : sécurité contre influence, protection contre intérêts stratégiques, coopération militaire contre accès économique. Soudan, Moscou avance sur plusieurs fronts Le Soudan constitue l’un des exemples les plus révélateurs de cette stratégie. Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023 entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide, la Russie a maintenu des relations avec différents acteurs du conflit. Officiellement, Moscou cultive ses relations avec les autorités militaires dirigées par Abdel Fattah al-Burhan. La coopération porte notamment sur la défense, les infrastructures, les ressources naturelles et le projet d’une installation navale russe sur la mer Rouge. Pour Moscou, Port-Soudan représente un emplacement stratégique exceptionnel. Mais parallèlement, les anciens réseaux économiques associés à Wagner, notamment autour de l’or soudanais, continuent de susciter de nombreuses interrogations. Après la mort d’Evgueni Prigojine, une partie du dispositif Wagner a été reprise ou réorganisée sous contrôle étatique russe, notamment à travers Africa Corps. Le décor change. Les intérêts, eux, semblent beaucoup moins pressés de disparaître. Libye, soutenir un camp sans fermer la porte à l’autre En Libye, Moscou a construit une relation étroite avec le maréchal Khalifa Haftar, dont les forces contrôlent une large partie de l’est du pays. La présence russe offre à Moscou un accès stratégique à plusieurs installations militaires et renforce son influence en Méditerranée et en Afrique du Nord. Mais la Russie conserve également des canaux diplomatiques avec les autorités de Tripoli. Cette politique à double détente permet à Moscou de préserver ses intérêts quelle que soit l’évolution du rapport de force. La Russie ne mise pas toujours sur un seul cheval. Elle préfère parfois posséder l’écurie. Centrafrique, le laboratoire grandeur nature La République centrafricaine constitue depuis 2018 l’un des principaux laboratoires de la présence russe en Afrique. Initialement sollicités pour contribuer à la formation et à la protection des forces centrafricaines, les combattants et instructeurs russes ont progressivement acquis une place importante dans l’architecture sécuritaire du pays. La protection du pouvoir, la sécurisation du territoire et les intérêts économiques se sont retrouvés étroitement liés. Les ressources minières, notamment l’or et les diamants, occupent une place centrale dans les critiques adressées à ce modèle. La mine de Ndassima est devenue emblématique de cette imbrication entre sécurité et exploitation des ressources. Parallèlement, plusieurs organisations internationales ont accusé des combattants liés à Wagner de graves violations des droits humains. Le « partenariat sans ingérence » a ainsi une curieuse tendance à s’approcher des richesses du sous-sol. Au Sahel, la promesse sécuritaire face à l’épreuve du terrain Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, le rapprochement avec Moscou repose largement sur une promesse : reprendre le contrôle du territoire et vaincre les groupes armés. Cette promesse a séduit une partie des populations, épuisées par des années d’insécurité et déçues par les résultats des partenaires occidentaux. Mais plusieurs années après les premières ruptures, les groupes djihadistes restent actifs. Les attaques se poursuivent. Les populations continuent de fuir certaines zones. Les forces nationales subissent de lourdes pertes. Le départ des forces occidentales n’a donc pas mécaniquement entraîné la disparition du terrorisme. Et l’arrivée des Russes n’a pas produit le miracle annoncé. Tinzaouatène, quand le mythe de l’invincibilité se fissure Les combats de Tinzaouatène, dans le Nord du Mali, en juillet 2024, ont constitué un sérieux avertissement. Les lourdes pertes infligées aux forces maliennes et à leurs alliés russes ont rappelé une évidence : aucune puissance étrangère ne dispose d’une formule magique pour gagner une guerre asymétrique. La puissance de feu ne suffit pas. La lutte contre les groupes armés exige également du renseignement, une administration efficace, une justice crédible et surtout la confiance des populations. Sans cela, les victoires militaires restent fragiles. La guerre invisible de l’information La Russie ne s’est pas contentée de vendre des armes. Elle a également investi le champ informationnel. Les réseaux liés à l’ancien système Wagner ont été associés à différentes opérations d’influence en Afrique. Sur les réseaux sociaux, des campagnes favorables à Moscou et hostiles aux puissances occidentales ont contribué à remodeler les perceptions. Il serait cependant trop facile de prétendre que la Russie a inventé le ressentiment africain envers l’Occident. Les frustrations sont réelles. Les échecs sécuritaires sont réels. Le sentiment d’humiliation lié à certaines politiques étrangères est réel. La Russie n’a pas créé ces problèmes. Elle a compris comment les transformer en carburant géopolitique. Le procédé est redoutablement simple : amplifier une colère existante, désigner un responsable et présenter une nouvelle puissance comme solution. Wagner change de costume Après la mort de Prigojine, Moscou a entrepris de reprendre davantage le contrôle de son dispositif africain. Africa Corps s’inscrit dans cette nouvelle architecture. Le passage d’une organisation paramilitaire largement autonome à une structure davantage intégrée à l’appareil sécuritaire russe traduit une évolution importante : la présence africaine n’est plus seulement une aventure de mercenaires. Elle devient un instrument assumé de la politique de puissance russe. L’or, autre champ de bataille La Russie ne possède pas les moyens financiers de la Chine pour multiplier les grands projets d’infrastructures à travers le continent. Elle privilégie donc un modèle différent. Les ressources naturelles occupent une place importante dans ses relations avec certains États. L’or apparaît particulièrement stratégique. Le modèle est presque mathématique : la sécurité protège les intérêts économiques ; les intérêts économiques contribuent à financer la présence sécuritaire. Dans les pays où les contrats sont négociés dans l’opacité, cette logique nourrit inévitablement les soupçons. La souveraineté devient alors difficile à apprécier lorsque les citoyens ignorent ce que leur État cède, à qui et à quelles conditions. Niger, l’uranium au cœur des intérêts stratégiques Le Niger possède une ressource dont la valeur dépasse largement les frontières du pays : l’uranium. Depuis le coup d’État de 2023 et la dégradation des relations avec plusieurs partenaires occidentaux, le paysage économique et diplomatique nigérien s’est profondément transformé. La Russie cherche à renforcer ses positions. Avec Rosatom, Moscou dispose d’un acteur majeur du nucléaire civil capable de proposer une coopération dans ce secteur stratégique. Mais là encore, la prudence s’impose. Tout rapprochement russo-africain ne signifie pas automatiquement pillage ou transfert des ressources. La seule méthode sérieuse consiste à examiner les contrats, les montants, les bénéficiaires et les conditions de chaque accord. Le véritable bilan se mesure à la sécurité. La grande question reste pourtant sécuritaire. Si la Russie est devenue le nouveau partenaire privilégié du Sahel, quels sont les résultats ? Les groupes jihadistes sont-ils vaincus ? Les territoires sont-ils durablement sécurisés ? Les civils vivent-ils mieux ? Les réponses sont loin d’être triomphales. Dans plusieurs régions, la violence demeure élevée et la menace s’étend progressivement vers les pays côtiers du golfe de Guinée. Une coopération militaire peut remporter une bataille. Elle ne peut, à elle seule, résoudre une crise politique, sociale et institutionnelle. Quand les exactions deviennent une machine à recruter Les accusations d’exactions commises contre des civils constituent un autre point critique. Lorsqu’une population se sent persécutée par les forces censées la protéger, les groupes armés disposent d’un puissant argument de recrutement. La violence produit alors davantage de violence. Le cycle est connu : opération militaire, abus, colère communautaire, recrutement par les groupes armés, représailles, puis nouvelle opération militaire. Sans stratégie politique et sociale, la guerre contre le terrorisme risque de devenir une machine à fabriquer ses propres adversaires. Souveraineté : changer de tuteur n’est pas devenir libre Il faut ici éviter un piège. Critiquer la Russie ne signifie pas réclamer le retour aux anciennes tutelles occidentales. Les Africains ont parfaitement le droit de rechercher de nouveaux partenaires. Ils ont même le devoir de diversifier leurs alliances. Mais diversification ne signifie pas substitution. Remplacer Paris par Moscou, Washington par Pékin ou une dépendance par une autre ne constitue pas une révolution stratégique. La souveraineté véritable consiste à pouvoir dire oui ou non à chaque puissance en fonction de ses propres intérêts. Elle exige des contrats transparents, des institutions de contrôle, des parlements capables de jouer leur rôle et une presse libre de poser les questions qui dérangent. L’autre visage du « partenariat » : les recrues africaines en Ukraine Le recrutement de ressortissants africains pour rejoindre l’armée russe constitue enfin l’un des aspects les plus préoccupants de cette relation. Des enquêtes ont rapporté que de jeunes Africains ont été attirés en Russie par des offres d’emploi, des programmes d’études ou des promesses de rémunérations importantes avant de se retrouver engagés dans des fonctions militaires. Plusieurs pays africains ont alerté leurs ressortissants face aux offres suspectes. Si des jeunes confrontés au chômage et à la précarité sont ainsi transformés en soldats pour une guerre étrangère, le récit d’une Russie « amie de l’Afrique » prend une tonalité nettement moins romantique. Un partenaire véritable devrait ouvrir des perspectives à la jeunesse africaine. Pas transformer sa précarité en réserve de recrutement. Le vrai danger : une Afrique qui choisit son camp au lieu de choisir ses intérêts La Russie n’est ni un ange géopolitique ni un démon absolu. Elle est une puissance qui défend ses intérêts. Comme la Chine. Comme les États-Unis. Comme l’Europe. Comme la Turquie. Comme toutes les grandes puissances. Le problème n’est donc pas que Moscou cherche à renforcer sa présence en Afrique. Le problème apparaît lorsque les États africains acceptent de devenir dépendants d’un seul partenaire. L’Afrique possède suffisamment de ressources, de marchés et de poids diplomatique pour négocier avec plusieurs puissances. Encore faut-il qu’elle cesse de considérer ses relations internationales comme un concours pour désigner le prochain protecteur. L’Afrique n’a pas besoin d’un nouveau maître. Le récit du « partenaire idéal » russe s’est développé parce qu’il répond à des frustrations profondes. Il promet la souveraineté là où beaucoup ont vécu la dépendance. Il promet la sécurité là où les populations ont connu l’abandon. Il promet le respect là où certains partenaires occidentaux ont parfois donné des leçons plutôt que des résultats. Mais une promesse n’est pas un bilan. La Russie défend ses intérêts militaires, économiques et géopolitiques. Elle cherche des ressources, des marchés, des positions stratégiques et des alliés diplomatiques. C’est normal pour une puissance. Ce qui serait anormal, c’est que les États africains oublient de défendre les leurs. L’Afrique n’a pas besoin de choisir entre Moscou et Paris. Elle n’a besoin de choisir entre personne. Elle doit choisir ses propres intérêts. Car la souveraineté ne consiste pas à remplacer un maître par un autre. Elle consiste à ne plus avoir besoin de maître..

⏱ Temps de lecture estimé : 12 minutes

Présentée comme l’alternative aux anciennes puissances occidentales, la Russie a méthodiquement étendu son influence en Afrique, particulièrement au Sahel. Coopération militaire, armes, protection des régimes, influence informationnelle et accès aux ressources : derrière le discours sur la souveraineté et la fraternité anticoloniale, Moscou défend avant tout ses propres intérêts. De Bamako à Bangui, de Niamey à Khartoum, le prétendu « partenaire idéal » révèle progressivement un visage beaucoup plus stratégique que désintéressé.

L’Afrique est devenue un échiquier majeur de la rivalité entre les États dits puissants. Alors que plusieurs États rompent avec leurs partenaires traditionnels et revendiquent une nouvelle autonomie stratégique, la Russie avance avec une offre qui séduit une partie des opinions publiques : pas de leçons de démocratie, pas de conditionnalités politiques affichées, des armes rapidement disponibles et un soutien assumé aux régimes confrontés à des crises de légitimité.

Cette approche a trouvé un terrain particulièrement fertile au Mali, au Burkina Faso et au Niger, où les militaires ont fait de la souveraineté un argument central de leur politique étrangère.

Mais derrière cette nouvelle proximité, une question dérangeante s’impose : l’Afrique est-elle réellement en train de conquérir sa souveraineté ou est-elle simplement en train de changer de tuteur protecteur ?

Moscou prospère sur les fractures africaines

La progression russe ne s’explique pas uniquement par l’efficacité de sa diplomatie. Elle doit beaucoup aux crises qui ont fragilisé plusieurs États africains.

Terrorisme, coups d’État, contestations populaires, pauvreté, faiblesse institutionnelle et discrédit des partenaires occidentaux ont créé un espace que Moscou s’est empressé d’occuper.

Le mécanisme est efficace. Des gouvernements isolés recherchent des armes, des instructeurs, du renseignement et une protection politique. La Russie répond à cette demande. En retour, elle obtient une présence militaire, diplomatique et économique.

Le contrat est rarement écrit en termes aussi crus. Mais la logique demeure : sécurité contre influence, protection contre intérêts stratégiques, coopération militaire contre accès économique.

Soudan, Moscou avance sur plusieurs fronts

Le Soudan constitue l’un des exemples les plus révélateurs de cette stratégie.

Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023 entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide, la Russie a maintenu des relations avec différents acteurs du conflit.

Officiellement, Moscou cultive ses relations avec les autorités militaires dirigées par Abdel Fattah al-Burhan. La coopération porte notamment sur la défense, les infrastructures, les ressources naturelles et le projet d’une installation navale russe sur la mer Rouge.

Pour Moscou, Port-Soudan représente un emplacement stratégique exceptionnel.

Mais parallèlement, les anciens réseaux économiques associés à Wagner, notamment autour de l’or soudanais, continuent de susciter de nombreuses interrogations.

Après la mort d’Evgueni Prigojine, une partie du dispositif Wagner a été reprise ou réorganisée sous contrôle étatique russe, notamment à travers Africa Corps.

Le décor change. Les intérêts, eux, semblent beaucoup moins pressés de disparaître.

Libye, soutenir un camp sans fermer la porte à l’autre

En Libye, Moscou a construit une relation étroite avec le maréchal Khalifa Haftar, dont les forces contrôlent une large partie de l’est du pays.

La présence russe offre à Moscou un accès stratégique à plusieurs installations militaires et renforce son influence en Méditerranée et en Afrique du Nord.

Mais la Russie conserve également des canaux diplomatiques avec les autorités de Tripoli.

Cette politique à double détente permet à Moscou de préserver ses intérêts quelle que soit l’évolution du rapport de force.

La Russie ne mise pas toujours sur un seul cheval. Elle préfère parfois posséder l’écurie.

Centrafrique, le laboratoire grandeur nature

La République centrafricaine constitue depuis 2018 l’un des principaux laboratoires de la présence russe en Afrique.

Initialement sollicités pour contribuer à la formation et à la protection des forces centrafricaines, les combattants et instructeurs russes ont progressivement acquis une place importante dans l’architecture sécuritaire du pays.

La protection du pouvoir, la sécurisation du territoire et les intérêts économiques se sont retrouvés étroitement liés.

Les ressources minières, notamment l’or et les diamants, occupent une place centrale dans les critiques adressées à ce modèle.

La mine de Ndassima est devenue emblématique de cette imbrication entre sécurité et exploitation des ressources.

Parallèlement, plusieurs organisations internationales ont accusé des combattants liés à Wagner de graves violations des droits humains.

Le « partenariat sans ingérence » a ainsi une curieuse tendance à s’approcher des richesses du sous-sol.

Au Sahel, la promesse sécuritaire face à l’épreuve du terrain

Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, le rapprochement avec Moscou repose largement sur une promesse : reprendre le contrôle du territoire et vaincre les groupes armés.

Cette promesse a séduit une partie des populations, épuisées par des années d’insécurité et déçues par les résultats des partenaires occidentaux.

Mais plusieurs années après les premières ruptures, les groupes djihadistes restent actifs.

Les attaques se poursuivent. Les populations continuent de fuir certaines zones. Les forces nationales subissent de lourdes pertes.

Le départ des forces occidentales n’a donc pas mécaniquement entraîné la disparition du terrorisme.

Et l’arrivée des Russes n’a pas produit le miracle annoncé.

Tinzaouatène, quand le mythe de l’invincibilité se fissure

Les combats de Tinzaouatène, dans le Nord du Mali, en juillet 2024, ont constitué un sérieux avertissement.

Les lourdes pertes infligées aux forces maliennes et à leurs alliés russes ont rappelé une évidence : aucune puissance étrangère ne dispose d’une formule magique pour gagner une guerre asymétrique.

La puissance de feu ne suffit pas. La lutte contre les groupes armés exige également du renseignement, une administration efficace, une justice crédible et surtout la confiance des populations. Sans cela, les victoires militaires restent fragiles.

La guerre invisible de l’information

La Russie ne s’est pas contentée de vendre des armes. Elle a également investi le champ informationnel. Les réseaux liés à l’ancien système Wagner ont été associés à différentes opérations d’influence en Afrique. Sur les réseaux sociaux, des campagnes favorables à Moscou et hostiles aux puissances occidentales ont contribué à remodeler les perceptions.

Il serait cependant trop facile de prétendre que la Russie a inventé le ressentiment africain envers l’Occident.

Les frustrations sont réelles.

Les échecs sécuritaires sont réels.

Le sentiment d’humiliation lié à certaines politiques étrangères est réel.

La Russie n’a pas créé ces problèmes. Elle a compris comment les transformer en carburant géopolitique.

Le procédé est redoutablement simple : amplifier une colère existante, désigner un responsable et présenter une nouvelle puissance comme solution.

Wagner change de costume

Après la mort de Prigojine, Moscou a entrepris de reprendre davantage le contrôle de son dispositif africain. Africa Corps s’inscrit dans cette nouvelle architecture.

Le passage d’une organisation paramilitaire largement autonome à une structure davantage intégrée à l’appareil sécuritaire russe traduit une évolution importante : la présence africaine n’est plus seulement une aventure de mercenaires. Elle devient un instrument assumé de la politique de puissance russe.

L’or, autre champ de bataille

La Russie ne possède pas les moyens financiers de la Chine pour multiplier les grands projets d’infrastructures à travers le continent.

Elle privilégie donc un modèle différent.

Les ressources naturelles occupent une place importante dans ses relations avec certains États.

L’or apparaît particulièrement stratégique.

Le modèle est presque mathématique : la sécurité protège les intérêts économiques ; les intérêts économiques contribuent à financer la présence sécuritaire.

Dans les pays où les contrats sont négociés dans l’opacité, cette logique nourrit inévitablement les soupçons.

La souveraineté devient alors difficile à apprécier lorsque les citoyens ignorent ce que leur État cède, à qui et à quelles conditions.

Niger, l’uranium au cœur des intérêts stratégiques

Le Niger possède une ressource dont la valeur dépasse largement les frontières du pays : l’uranium.

Depuis le coup d’État de 2023 et la dégradation des relations avec plusieurs partenaires occidentaux, le paysage économique et diplomatique nigérien s’est profondément transformé.

La Russie cherche à renforcer ses positions.

Avec Rosatom, Moscou dispose d’un acteur majeur du nucléaire civil capable de proposer une coopération dans ce secteur stratégique.

Mais là encore, la prudence s’impose.

Tout rapprochement russo-africain ne signifie pas automatiquement pillage ou transfert des ressources.

La seule méthode sérieuse consiste à examiner les contrats, les montants, les bénéficiaires et les conditions de chaque accord.

Le véritable bilan se mesure à la sécurité.

La grande question reste pourtant sécuritaire.

Si la Russie est devenue le nouveau partenaire privilégié du Sahel, quels sont les résultats ?

Les groupes jihadistes sont-ils vaincus ?

Les territoires sont-ils durablement sécurisés ?

Les civils vivent-ils mieux ?

Les réponses sont loin d’être triomphales.

Dans plusieurs régions, la violence demeure élevée et la menace s’étend progressivement vers les pays côtiers du golfe de Guinée.

Une coopération militaire peut remporter une bataille. Elle ne peut, à elle seule, résoudre une crise politique, sociale et institutionnelle.

Quand les exactions deviennent une machine à recruter

Les accusations d’exactions commises contre des civils constituent un autre point critique.

Lorsqu’une population se sent persécutée par les forces censées la protéger, les groupes armés disposent d’un puissant argument de recrutement.

La violence produit alors davantage de violence.

Le cycle est connu : opération militaire, abus, colère communautaire, recrutement par les groupes armés, représailles, puis nouvelle opération militaire.

Sans stratégie politique et sociale, la guerre contre le terrorisme risque de devenir une machine à fabriquer ses propres adversaires.

Souveraineté : changer de tuteur n’est pas devenir libre

Il faut ici éviter un piège. Critiquer la Russie ne signifie pas réclamer le retour aux anciennes tutelles occidentales. Les Africains ont parfaitement le droit de rechercher de nouveaux partenaires. Ils ont même le devoir de diversifier leurs alliances. Mais diversification ne signifie pas substitution.

Remplacer Paris par Moscou, Washington par Pékin ou une dépendance par une autre ne constitue pas une révolution stratégique.

La souveraineté véritable consiste à pouvoir dire oui ou non à chaque puissance en fonction de ses propres intérêts.

Elle exige des contrats transparents, des institutions de contrôle, des parlements capables de jouer leur rôle et une presse libre de poser les questions qui dérangent.

L’autre visage du « partenariat » : les recrues africaines en Ukraine

Le recrutement de ressortissants africains pour rejoindre l’armée russe constitue enfin l’un des aspects les plus préoccupants de cette relation.

Des enquêtes ont rapporté que de jeunes Africains ont été attirés en Russie par des offres d’emploi, des programmes d’études ou des promesses de rémunérations importantes avant de se retrouver engagés dans des fonctions militaires.

Plusieurs pays africains ont alerté leurs ressortissants face aux offres suspectes.

Si des jeunes confrontés au chômage et à la précarité sont ainsi transformés en soldats pour une guerre étrangère, le récit d’une Russie « amie de l’Afrique » prend une tonalité nettement moins romantique.

Un partenaire véritable devrait ouvrir des perspectives à la jeunesse africaine.

Pas transformer sa précarité en réserve de recrutement.

Le vrai danger : une Afrique qui choisit son camp au lieu de choisir ses intérêts

La Russie n’est ni un ange géopolitique ni un démon absolu.

Elle est une puissance qui défend ses intérêts.

Comme la Chine.

Comme les États-Unis.

Comme l’Europe.

Comme la Turquie.

Comme toutes les grandes puissances.

Le problème n’est donc pas que Moscou cherche à renforcer sa présence en Afrique.

Le problème apparaît lorsque les États africains acceptent de devenir dépendants d’un seul partenaire.

L’Afrique possède suffisamment de ressources, de marchés et de poids diplomatique pour négocier avec plusieurs puissances.

Encore faut-il qu’elle cesse de considérer ses relations internationales comme un concours pour désigner le prochain protecteur.

L’Afrique n’a pas besoin d’un nouveau maître.

Le récit du « partenaire idéal » russe s’est développé parce qu’il répond à des frustrations profondes.

Il promet la souveraineté là où beaucoup ont vécu la dépendance.

Il promet la sécurité là où les populations ont connu l’abandon.

Il promet le respect là où certains partenaires occidentaux ont parfois donné des leçons plutôt que des résultats.

Mais une promesse n’est pas un bilan.

La Russie défend ses intérêts militaires, économiques et géopolitiques. Elle cherche des ressources, des marchés, des positions stratégiques et des alliés diplomatiques.

C’est normal pour une puissance.

Ce qui serait anormal, c’est que les États africains oublient de défendre les leurs.

L’Afrique n’a pas besoin de choisir entre Moscou et Paris. Elle n’a besoin de choisir entre personne.

Elle doit choisir ses propres intérêts. Car la souveraineté ne consiste pas à remplacer un maître par un autre. Elle consiste à ne plus avoir besoin de maître.

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