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L'or africain pris en étau entre Dubaï et Moscou Comment les filières de contrebande alimentent les réseaux russes, enrichissent les marchés émiratis et privent l'Afrique de milliards de dollars. Karine Oriot, journaliste et éditorialiste - actualité politique africaine.. Des mines artisanales de Centrafrique aux comptoirs de Dubaï, une partie de l’or africain emprunte des circuits opaques qui échappent aux États, alimentent les groupes armés et privent les économies du continent de milliards de dollars de recettes. Au centre de cette mécanique : les Émirats arabes unis, devenus en moins d’une décennie la principale plateforme mondiale de l’or africain. L’histoire commence souvent loin des gratte-ciel de Dubaï Dans les zones minières de la Centrafrique, du Mali ou du Soudan, des milliers d’orpailleurs travaillent dans des exploitations artisanales. Cette activité représente une source de revenus essentielle pour des millions de familles africaines. Mais elle constitue aussi l’un des secteurs économiques les plus vulnérables aux trafics. Selon l’organisation suisse Swissaid, au moins douze pays africains sont particulièrement touchés par la contrebande d’or, avec plus de vingt tonnes exportées illégalement chaque année. Une partie importante de ces flux converge vers les Émirats arabes unis. Le mystère des 400 tonnes d’or disparues Les données douanières révèlent une anomalie spectaculaire. En 2022, les Émirats arabes unis ont déclaré avoir importé plus de 600 tonnes d’or en provenance d’Afrique. Dans le même temps, les pays africains n’ont officiellement déclaré que 200 tonnes d’exportations vers les Émirats. Résultat : plus de 400 tonnes d’or apparaissent dans les statistiques d’importation émiraties sans correspondance dans les registres d’exportation africains. Cette différence ne peut s’expliquer uniquement par des erreurs administratives. Pour les spécialistes des flux illicites, elle constitue l’un des indicateurs les plus révélateurs de l’ampleur de la contrebande aurifère qui touche aujourd’hui le continent. L’enjeu est colossal. À un cours moyen de 100 000 dollars le kilogramme d’or, cet écart représenterait potentiellement plusieurs dizaines de milliards de dollars de valeur échappant aux systèmes fiscaux africains. La Centrafrique, laboratoire d’un système Le cas centrafricain illustre les transformations en cours, le pays disposant d’importantes ressources minières. Depuis la mise en œuvre du Processus de Kimberley en 2013, l’or est devenu sa première source de recettes d’exportation, représentant près de la moitié des exportations nationales. Toutefois, l’exploitation du métal jaune s’effectue majoritairement de manière artisanale. Longtemps contrôlées par des groupes armés locaux, plusieurs zones minières sont progressivement passées sous influence russe à partir de 2021. Selon plusieurs rapports internationaux, le groupe Wagner aurait développé une présence significative dans certaines régions aurifères du pays. Les chercheurs Nathalia Dukhan et Ruben De Koning, du Global Initiative Against Transnational Organized Crime, estiment que les réseaux liés à Wagner captent plusieurs dizaines de millions de dollars chaque année grâce à l’exploitation et au commerce de l’or centrafricain. Dubaï, hub mondial du métal précieux Pourquoi les Émirats arabes unis attirent-ils autant d’or africain ? La réponse tient autant à la géographie qu’à la réglementation. Dubaï s’est imposée comme l’une des principales places mondiales du commerce de l’or grâce à sa position stratégique entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe. Le pays applique également un régime particulièrement attractif pour les négociants : absence de restrictions majeures à l’importation, fiscalité avantageuse et présence d’un écosystème financier spécialisé dans les matières premières. Selon Swissaid, cette situation crée un environnement propice à l’intégration de volumes importants d’or dont la traçabilité demeure parfois difficile à établir. Les autorités émiraties contestent toutefois toute accusation de complaisance et affirment avoir renforcé leurs mécanismes de contrôle ces dernières années. Wagner, l’or et la géopolitique russe Au-delà de l’aspect économique, l’or africain possède une dimension stratégique. Depuis le début des sanctions occidentales contre Moscou, les ressources minières africaines constituent pour la Russie une source potentielle de revenus et d’influence. Les enquêtes internationales montrent que les réseaux liés à Wagner sont impliqués dans le commerce aurifère au moins en Centrafrique, au Mali et au Soudan. Les revenus tirés de ces activités serviraient à financer les opérations du groupe tout en renforçant l’influence russe sur le continent. L’or devient ainsi un instrument géopolitique. Chaque lingot exporté illégalement ne représente pas seulement une perte fiscale pour les États africains. Il peut également contribuer au financement d’acteurs armés, à l’entretien de conflits locaux et à la consolidation de réseaux d’influence étrangers. Une hémorragie pour les États africains Pour les pays producteurs, les conséquences sont multiples. La contrebande prive les États de recettes fiscales cruciales, réduit les capacités d’investissement public et fragilise la gouvernance du secteur minier. Elle favorise également le développement d’économies parallèles où prospèrent corruption, blanchiment d’argent et criminalité transnationale. Selon plusieurs organisations internationales, la formalisation de l’exploitation artisanale de l’or constitue désormais l’un des défis majeurs du développement économique africain. Car derrière les chiffres se cache une réalité simple : l’Afrique produit une part croissante de l’or mondial, mais une partie significative de la richesse créée continue d’échapper aux populations qui vivent sur les territoires d’extraction. Sources : “On the Trail of African Gold. Quantifying production and trade to combat illicit flows”. Swissaid, 2024. https://swissaid.kinsta.cloud/wp-content/uploads/2024/05/swissaid-on-the-trail-of-african-gold-web-ok.pdf Nathalia Dukhan et Ruben De Koning, 10 juin 2026. “Malicious markets. Mapping the violent ecosystem in the Central African Republic”. Global Initiative against Transnational Organized Crime. https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2026/06/Nathalia-Dukhan-and-Ruben-De-Koning-Malicious-markets-Mapping-the-violent-ecosystem-in-the-Central-African-Republic-GI-TOC-June-2026-1.pdf Mawadda Iskandar, 21 novembre 2025. “Empire of gold : The UAE’s expanding grip on Africa’s mineral wealth”. The Cradle. « Les Emirats arabes unis sont devenus une plaque tournante pour l’or africain de contrebande ». Le Grand Continent, 16 juin 2026. .⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes
Des mines artisanales de Centrafrique aux comptoirs de Dubaï, une partie de l’or africain emprunte des circuits opaques qui échappent aux États, alimentent les groupes armés et privent les économies du continent de milliards de dollars de recettes. Au centre de cette mécanique : les Émirats arabes unis, devenus en moins d’une décennie la principale plateforme mondiale de l’or africain.
Dans les zones minières de la Centrafrique, du Mali ou du Soudan, des milliers d’orpailleurs travaillent dans des exploitations artisanales. Cette activité représente une source de revenus essentielle pour des millions de familles africaines. Mais elle constitue aussi l’un des secteurs économiques les plus vulnérables aux trafics. Selon l’organisation suisse Swissaid, au moins douze pays africains sont particulièrement touchés par la contrebande d’or, avec plus de vingt tonnes exportées illégalement chaque année. Une partie importante de ces flux converge vers les Émirats arabes unis.
Les données douanières révèlent une anomalie spectaculaire. En 2022, les Émirats arabes unis ont déclaré avoir importé plus de 600 tonnes d’or en provenance d’Afrique. Dans le même temps, les pays africains n’ont officiellement déclaré que 200 tonnes d’exportations vers les Émirats. Résultat : plus de 400 tonnes d’or apparaissent dans les statistiques d’importation émiraties sans correspondance dans les registres d’exportation africains. Cette différence ne peut s’expliquer uniquement par des erreurs administratives. Pour les spécialistes des flux illicites, elle constitue l’un des indicateurs les plus révélateurs de l’ampleur de la contrebande aurifère qui touche aujourd’hui le continent. L’enjeu est colossal. À un cours moyen de 100 000 dollars le kilogramme d’or, cet écart représenterait potentiellement plusieurs dizaines de milliards de dollars de valeur échappant aux systèmes fiscaux africains.
Le cas centrafricain illustre les transformations en cours, le pays disposant d’importantes ressources minières. Depuis la mise en œuvre du Processus de Kimberley en 2013, l’or est devenu sa première source de recettes d’exportation, représentant près de la moitié des exportations nationales. Toutefois, l’exploitation du métal jaune s’effectue majoritairement de manière artisanale. Longtemps contrôlées par des groupes armés locaux, plusieurs zones minières sont progressivement passées sous influence russe à partir de 2021. Selon plusieurs rapports internationaux, le groupe Wagner aurait développé une présence significative dans certaines régions aurifères du pays.
Les chercheurs Nathalia Dukhan et Ruben De Koning, du Global Initiative Against Transnational Organized Crime, estiment que les réseaux liés à Wagner captent plusieurs dizaines de millions de dollars chaque année grâce à l’exploitation et au commerce de l’or centrafricain.
Pourquoi les Émirats arabes unis attirent-ils autant d’or africain ? La réponse tient autant à la géographie qu’à la réglementation. Dubaï s’est imposée comme l’une des principales places mondiales du commerce de l’or grâce à sa position stratégique entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe. Le pays applique également un régime particulièrement attractif pour les négociants : absence de restrictions majeures à l’importation, fiscalité avantageuse et présence d’un écosystème financier spécialisé dans les matières premières. Selon Swissaid, cette situation crée un environnement propice à l’intégration de volumes importants d’or dont la traçabilité demeure parfois difficile à établir. Les autorités émiraties contestent toutefois toute accusation de complaisance et affirment avoir renforcé leurs mécanismes de contrôle ces dernières années.
Au-delà de l’aspect économique, l’or africain possède une dimension stratégique. Depuis le début des sanctions occidentales contre Moscou, les ressources minières africaines constituent pour la Russie une source potentielle de revenus et d’influence. Les enquêtes internationales montrent que les réseaux liés à Wagner sont impliqués dans le commerce aurifère au moins en Centrafrique, au Mali et au Soudan. Les revenus tirés de ces activités serviraient à financer les opérations du groupe tout en renforçant l’influence russe sur le continent. L’or devient ainsi un instrument géopolitique. Chaque lingot exporté illégalement ne représente pas seulement une perte fiscale pour les États africains. Il peut également contribuer au financement d’acteurs armés, à l’entretien de conflits locaux et à la consolidation de réseaux d’influence étrangers.
Pour les pays producteurs, les conséquences sont multiples. La contrebande prive les États de recettes fiscales cruciales, réduit les capacités d’investissement public et fragilise la gouvernance du secteur minier. Elle favorise également le développement d’économies parallèles où prospèrent corruption, blanchiment d’argent et criminalité transnationale.
Selon plusieurs organisations internationales, la formalisation de l’exploitation artisanale de l’or constitue désormais l’un des défis majeurs du développement économique africain. Car derrière les chiffres se cache une réalité simple : l’Afrique produit une part croissante de l’or mondial, mais une partie significative de la richesse créée continue d’échapper aux populations qui vivent sur les territoires d’extraction.
Sources :
“On the Trail of African Gold. Quantifying production and trade to combat illicit flows”. Swissaid, 2024. https://swissaid.kinsta.cloud/wp-content/uploads/2024/05/swissaid-on-the-trail-of-african-gold-web-ok.pdf
Nathalia Dukhan et Ruben De Koning, 10 juin 2026. “Malicious markets. Mapping the violent ecosystem in the Central African Republic”. Global Initiative against Transnational Organized Crime. https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2026/06/Nathalia-Dukhan-and-Ruben-De-Koning-Malicious-markets-Mapping-the-violent-ecosystem-in-the-Central-African-Republic-GI-TOC-June-2026-1.pdf
Mawadda Iskandar, 21 novembre 2025. “Empire of gold : The UAE’s expanding grip on Africa’s mineral wealth”. The Cradle.
« Les Emirats arabes unis sont devenus une plaque tournante pour l’or africain de contrebande ». Le Grand Continent, 16 juin 2026.
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