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Que reste-t-il des espoirs et des promesses du sommet de La Baule ?

Que reste-t-il des espoirs et des promesses du sommet de La Baule ?. Article écrit par Éric Topona. Publié le 25 juin 2026à 08h00

⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes

​Au rang des moments historiques qui ont scandé les processus démocratiques en Afrique, notamment dans sa partie francophone, à l’aube des années 1990, figure incontestablement le sommet Afrique-France de La Baule​ (du 19 au 21 juin 1990 dans la station balnéaire de Loire-Atlantique en France). Cependant, au-delà même de l’Afrique francophone, ce sommet n’aura pas été sans impact sur d’autres pays africains, au regard du poids géopolitique des pays du continent membres de cet espace francophone de concertation entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique. 36 ans après, Éric Topona analyse ce qui reste des acquis de ce sommet diversement perçu.. Il est du plus grand intérêt de porter un regard rétrospectif sur ce sommet vis-à-vis du contexte dans lequel il s’est réuni et du discours sans précédent et révolutionnaire dans les relations franco-africaines que prononça à cette occasion le chef de l’État français​ de l’époque, François Mitterrand. ​Un monde en pleine mutation C’est un monde en profonde mutation qui accueille dans cette station balnéaire française les chefs d’​État et de gouvernement de France et d’Afrique. Le rideau de fer entre l’Est et l’Ouest, qui semblait devoir durer une éternité, se fissure de toutes parts. L’URSS​ (Union des républiques socialistes soviétiques), la gardienne du temple communiste, est économiquement à l’agonie et ceci touche plus encore ses satellites d’Europe de l’Est, dont l’effondrement soudain et continu entraîne dans son sillage dramatique les pays africains longtemps alignés sur la vision idéologique de Moscou. L’Afrique, théâtre des convulsions sociopolitiques En Afrique, ce dégel du long ​glacis idéologique de la guerre froide prend racine dans les esprits, mais aussi dans la société. À cet égard et pour l’histoire, il est important de souligner, comme le font parfois certains analystes, que l’Afrique francophone, avant la tenue du sommet de La Baule, était déjà le théâtre de convulsions sociopolitiques avec pour horizon ultime l’avènement de sociétés libres et démocratiques. C’est au Bénin, « Quartier latin d’Afrique », qui n’aura pas trahi sa glorieuse réputation, que la démocratie pluraliste fut portée en Afrique sur ses fonts baptismaux du 19 au 28 février 1990, avec l’organisation de la conférence nationale des forces vives de la nation.  Dans un mouvement national tout aussi surprenant qu’inédit​, ​le Bénin a opté pour le pluralisme politique. Dans son ouvrage intitulé Afrique. La démocratie à l’épreuve, ​Pierre Jacquemot​, diplomate et universitaire français​, souligne cette antériorité lorsqu’il écrit : « Le Bénin fut pionnier en ce domaine. »  En février 1990, une conférence nationale, présidée par l’archevêque Isidore de Souza (1934-1999, prépara le “renouveau démocratique” du pays. Sous le mot d’ordre « la liberté ne se distille pas », lancé par le doyen de la faculté de droit de Cotonou, Robert Dossou, le principe de non-limitation du nombre de partis connu sous le vocable de « multipartisme intégral » fut alors entériné. La conférence réunit cinq cents délégués venus des différents secteurs de la vie économique, politique et sociale. Les débats furent retransmis en direct à la radio. À l’initiative d’un médecin (Alexis Hountondji), elle ajouta à son règlement intérieur une phrase votée à une écrasante majorité et qui fit tout basculer : « La Conférence nationale proclame sa souveraineté et la suprématie de ses décisions. » Le président Mathieu Kérékou, qui s’invita à la conférence, ne put en infléchir le cours. Paris pose ses conditions C’est dire que François Mitterrand, ancien ministre de l’Intérieur, puis de la Justice de l’Algérie française, qui aura assisté trois décennies auparavant à l’agonie de la Quatrième ​République française à cause des fortes turbulences de la guerre d’Algérie, ne fut pas lent à comprendre qu’une nouvelle page d’histoire était en train de s’écrire en Afrique.  Et qu’il était également vain de ramer à contre-courant de cette histoire. Toutefois, au-delà de son réalisme politique, c’est la décision de la France de lier désormais son aide aux progrès que les chefs d’État africains participants accompliront en termes de démocratisation qui fit l’effet d’un coup de tonnerre. Au sein des populations africaines, notamment les forces de progrès, cet engagement de la France suscita de fortes vagues d’enthousiasme. Pour les dirigeants africains présents à La Baule, le moins que l’on puisse dire est qu’ils furent partagés entre inquiétude et perplexité, que certains eurent de la peine à dissimuler. Ils furent par ailleurs nombreux qui ne survécurent pas au sommet de La Baule, alors que certains s’employèrent tant bien que mal à ouvrir les vannes et à desserrer le corset de la répression de leurs peuples, qui se réjouissaient de pouvoir enfin exercer des libertés qu’ils n’avaient jamais connues​ et de humer le parfum de la démocratie. Assombrissement du ciel des libertés et retour au pouvoir des hommes forts ​Plus de trois décennies plus tard, que reste-t-il de ce paradis des libertés tant espéré ? Il n’est pas exagéré de souligner, pour le déplorer, que le ciel des libertés démocratiques en Afrique ne cesse de s’asso​mbrir. Non seulement on assiste à un net recul quant au respect des libertés fondamentales, mais, plus préoccupant, les constitutions, clefs de voûte de toute société politique, sont modifiées au gré des tentations grandissantes pour un pouvoir perpétuel chez certains dirigeants. L’Afrique est dans une inquiétante phase historique de restauration autoritaire. Certains pays, à l’instar de ceux de l’Alliance des États du Sahel, n’hésitent pas à interdire toute vie dé​mocratique, toute opinion critique ou divergente, après avoir, pour certains, renversé par les armes des chefs d’État démocratiquement élus. Au regard de ce sombre tableau, force est de constater que l’Afrique des libertés a vécu et les hommes forts sont de retour, pour le plus grand malheur des peuples..

⏱ Temps de lecture estimé : 6 minutes

​Au rang des moments historiques qui ont scandé les processus démocratiques en Afrique, notamment dans sa partie francophone, à l’aube des années 1990, figure incontestablement le sommet Afrique-France de La Baule​ (du 19 au 21 juin 1990 dans la station balnéaire de Loire-Atlantique en France). Cependant, au-delà même de l’Afrique francophone, ce sommet n’aura pas été sans impact sur d’autres pays africains, au regard du poids géopolitique des pays du continent membres de cet espace francophone de concertation entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique. 36 ans après, Éric Topona analyse ce qui reste des acquis de ce sommet diversement perçu.

Il est du plus grand intérêt de porter un regard rétrospectif sur ce sommet vis-à-vis du contexte dans lequel il s’est réuni et du discours sans précédent et révolutionnaire dans les relations franco-africaines que prononça à cette occasion le chef de l’État français​ de l’époque, François Mitterrand.

Un monde en pleine mutation

C’est un monde en profonde mutation qui accueille dans cette station balnéaire française les chefs d’​État et de gouvernement de France et d’Afrique. Le rideau de fer entre l’Est et l’Ouest, qui semblait devoir durer une éternité, se fissure de toutes parts. L’URSS​ (Union des républiques socialistes soviétiques), la gardienne du temple communiste, est économiquement à l’agonie et ceci touche plus encore ses satellites d’Europe de l’Est, dont l’effondrement soudain et continu entraîne dans son sillage dramatique les pays africains longtemps alignés sur la vision idéologique de Moscou.

L’Afrique, théâtre des convulsions sociopolitiques

En Afrique, ce dégel du long ​glacis idéologique de la guerre froide prend racine dans les esprits, mais aussi dans la société. À cet égard et pour l’histoire, il est important de souligner, comme le font parfois certains analystes, que l’Afrique francophone, avant la tenue du sommet de La Baule, était déjà le théâtre de convulsions sociopolitiques avec pour horizon ultime l’avènement de sociétés libres et démocratiques. C’est au Bénin, « Quartier latin d’Afrique », qui n’aura pas trahi sa glorieuse réputation, que la démocratie pluraliste fut portée en Afrique sur ses fonts baptismaux du 19 au 28 février 1990, avec l’organisation de la conférence nationale des forces vives de la nation.  Dans un mouvement national tout aussi surprenant qu’inédit​, ​le Bénin a opté pour le pluralisme politique.

Dans son ouvrage intitulé Afrique. La démocratie à l’épreuve, ​Pierre Jacquemot​, diplomate et universitaire français​, souligne cette antériorité lorsqu’il écrit : « Le Bénin fut pionnier en ce domaine. » 

En février 1990, une conférence nationale, présidée par l’archevêque Isidore de Souza (1934-1999, prépara le “renouveau démocratique” du pays. Sous le mot d’ordre « la liberté ne se distille pas », lancé par le doyen de la faculté de droit de Cotonou, Robert Dossou, le principe de non-limitation du nombre de partis connu sous le vocable de « multipartisme intégral » fut alors entériné. La conférence réunit cinq cents délégués venus des différents secteurs de la vie économique, politique et sociale. Les débats furent retransmis en direct à la radio. À l’initiative d’un médecin (Alexis Hountondji), elle ajouta à son règlement intérieur une phrase votée à une écrasante majorité et qui fit tout basculer : « La Conférence nationale proclame sa souveraineté et la suprématie de ses décisions. » Le président Mathieu Kérékou, qui s’invita à la conférence, ne put en infléchir le cours.

Paris pose ses conditions

C’est dire que François Mitterrand, ancien ministre de l’Intérieur, puis de la Justice de l’Algérie française, qui aura assisté trois décennies auparavant à l’agonie de la Quatrième ​République française à cause des fortes turbulences de la guerre d’Algérie, ne fut pas lent à comprendre qu’une nouvelle page d’histoire était en train de s’écrire en Afrique.  Et qu’il était également vain de ramer à contre-courant de cette histoire.

Toutefois, au-delà de son réalisme politique, c’est la décision de la France de lier désormais son aide aux progrès que les chefs d’État africains participants accompliront en termes de démocratisation qui fit l’effet d’un coup de tonnerre. Au sein des populations africaines, notamment les forces de progrès, cet engagement de la France suscita de fortes vagues d’enthousiasme. Pour les dirigeants africains présents à La Baule, le moins que l’on puisse dire est qu’ils furent partagés entre inquiétude et perplexité, que certains eurent de la peine à dissimuler.

Ils furent par ailleurs nombreux qui ne survécurent pas au sommet de La Baule, alors que certains s’employèrent tant bien que mal à ouvrir les vannes et à desserrer le corset de la répression de leurs peuples, qui se réjouissaient de pouvoir enfin exercer des libertés qu’ils n’avaient jamais connues​ et de humer le parfum de la démocratie.

Assombrissement du ciel des libertés et retour au pouvoir des hommes forts

​Plus de trois décennies plus tard, que reste-t-il de ce paradis des libertés tant espéré ? Il n’est pas exagéré de souligner, pour le déplorer, que le ciel des libertés démocratiques en Afrique ne cesse de s’asso​mbrir. Non seulement on assiste à un net recul quant au respect des libertés fondamentales, mais, plus préoccupant, les constitutions, clefs de voûte de toute société politique, sont modifiées au gré des tentations grandissantes pour un pouvoir perpétuel chez certains dirigeants. L’Afrique est dans une inquiétante phase historique de restauration autoritaire. Certains pays, à l’instar de ceux de l’Alliance des États du Sahel, n’hésitent pas à interdire toute vie dé​mocratique, toute opinion critique ou divergente, après avoir, pour certains, renversé par les armes des chefs d’État démocratiquement élus.

Au regard de ce sombre tableau, force est de constater que l’Afrique des libertés a vécu et les hommes forts sont de retour, pour le plus grand malheur des peuples.

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