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Les mots ne font pas que traduire la haine, ils la préparent. Et en Guinée, le silence est devenu une industrie nationale. Traversée par des décennies de traumatismes politiques et de plaies mémorielles mal refermées, notre nation danse une fois de plus au bord du précipice. Entendre, au grand jour et sans fard, des propos d’une violence insupportable ciblant la communauté peule est déjà une infamie en soi. Mais le véritable choc, le symptôme le plus terrifiant de notre déliquescence collective, réside dans l'indifférence glaciale qui s'en est suivie. Mamadou Aliou Barry, géopolitologue ; directeur du Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques de Guinée (CAES), chercheur associé à l’Institut de prospective et de sécurité en Europe (IPSE).. Les mots ne font pas que traduire la haine, ils la préparent. Et en Guinée, le silence est devenu une industrie nationale. Traversée par des décennies de traumatismes politiques et de plaies mémorielles mal refermées, notre nation danse une fois de plus au bord du précipice. Entendre, au grand jour et sans fard, des propos d’une violence insupportable ciblant la communauté peule est déjà une infamie en soi. Mais le véritable choc, le symptôme le plus terrifiant de notre déliquescence collective, réside dans l’indifférence glaciale qui s’en est suivie. Du palais présidentiel aux cours de justice, des états-majors syndicaux aux tribunes de la société civile, et jusqu’au cœur des instances religieuses ou des associations du Foutah elles-mêmes : le vide. Un mutisme absolu. Ce silence généralisé n’est ni de la neutralité, ni de la sagesse, c’est une complicité active, le signal officiel que l’on peut désormais désigner un bouc émissaire à la vindicte populaire en toute impunité. Si nous ne brisons pas cette léthargie coupable, nous condamnons la Guinée à un déchirement dont elle ne se relèvera pas. Lorsque le pouvoir politique se tait, lorsque la justice détourne le regard, lorsque les syndicats et les organisations de la société civile brillent par leur mutisme, c’est toute l’architecture républicaine qui vacille. À cette démission institutionnelle s’ajoute le silence insupportable des autorités religieuses, dont la parole de foi devrait pourtant être le rempart ultime de la morale et de la paix sociale. Plus incompréhensible encore est l’absence de sursaut et le manque d’indignation flagrant des associations ressortissantes de la région du Foutah. Face à une agression verbale directe contre leur propre communauté, leur apathie ou leur calcul frileux interrogent lourdement. Si même les structures censées veiller sur la dignité et la mémoire de cette région se murent dans le silence, à qui incombe-t-il de sonner l’alarme ? Ce mutisme collectif, des sommets de l’État jusqu’aux bases associatives régionales, isole dangereusement les victimes et fragilise le contrat social. L’histoire nous enseigne, avec une cruelle constance, que les grands déchirements nationaux ne surgissent jamais du néant. Ils s’enracinent d’abord dans les mots. Si certains pensent encore que de simples discours ne peuvent pas faire basculer une nation dans l’abîme, le continent africain porte en lui une mise en garde universelle : le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994. Avant que les machettes ne frappent, les esprits ont été méthodiquement préparés. À travers les ondes de la tristement célèbre Radiotélévision libre des Mille Collines (RTLM), la déshumanisation d’une communauté a été banalisée jour après jour, sous le regard passif ou complice des autorités, des structures morales et des élites de l’époque. Les mots ont désigné les cibles, distillé le venin du soupçon et transformé des voisins en bourreaux. Le cas rwandais a prouvé au monde entier que laisser libre cours à la stigmatisation publique, c’est armer le bras des futurs criminels. Quand, en Guinée, de tels propos de haine ethnique sont proférés dans l’indifférence des dirigeants, des guides spirituels et des dynamiques citoyennes locales, nous empruntons la même mécanique destructrice. Ce qui relevait autrefois de l’infamie devient une opinion banale, une rhétorique admise dans l’espace public. L’inaction des autorités judiciaires et le mutisme des organisations, qu’elles soient religieuses ou régionales, envoient un signal désastreux. Ils suggèrent que s’en prendre à la dignité d’une composante de la nation est un acte sans conséquence, voire toléré. Cette faillite des garde-fous est le symptôme d’une crise profonde. La justice pour punir, les religieux pour moraliser, et les associations régionales pour faire bouclier et alerter ont tous failli à leur rôle premier de protection du tissu social. En choisissant l’apathie, ils laissent le sentiment d’injustice, d’isolement et d’abandon s’installer chez nos compatriotes visés. C’est le vivre-ensemble lui-même qui s’effiloche..⏱ Temps de lecture estimé : 5 minutes
Les mots ne font pas que traduire la haine, ils la préparent. Et en Guinée, le silence est devenu une industrie nationale. Traversée par des décennies de traumatismes politiques et de plaies mémorielles mal refermées, notre nation danse une fois de plus au bord du précipice. Entendre, au grand jour et sans fard, des propos d’une violence insupportable ciblant la communauté peule est déjà une infamie en soi. Mais le véritable choc, le symptôme le plus terrifiant de notre déliquescence collective, réside dans l’indifférence glaciale qui s’en est suivie. Du palais présidentiel aux cours de justice, des états-majors syndicaux aux tribunes de la société civile, et jusqu’au cœur des instances religieuses ou des associations du Foutah elles-mêmes : le vide. Un mutisme absolu. Ce silence généralisé n’est ni de la neutralité, ni de la sagesse, c’est une complicité active, le signal officiel que l’on peut désormais désigner un bouc émissaire à la vindicte populaire en toute impunité. Si nous ne brisons pas cette léthargie coupable, nous condamnons la Guinée à un déchirement dont elle ne se relèvera pas.
Lorsque le pouvoir politique se tait, lorsque la justice détourne le regard, lorsque les syndicats et les organisations de la société civile brillent par leur mutisme, c’est toute l’architecture républicaine qui vacille. À cette démission institutionnelle s’ajoute le silence insupportable des autorités religieuses, dont la parole de foi devrait pourtant être le rempart ultime de la morale et de la paix sociale. Plus incompréhensible encore est l’absence de sursaut et le manque d’indignation flagrant des associations ressortissantes de la région du Foutah. Face à une agression verbale directe contre leur propre communauté, leur apathie ou leur calcul frileux interrogent lourdement. Si même les structures censées veiller sur la dignité et la mémoire de cette région se murent dans le silence, à qui incombe-t-il de sonner l’alarme ? Ce mutisme collectif, des sommets de l’État jusqu’aux bases associatives régionales, isole dangereusement les victimes et fragilise le contrat social.
L’histoire nous enseigne, avec une cruelle constance, que les grands déchirements nationaux ne surgissent jamais du néant. Ils s’enracinent d’abord dans les mots. Si certains pensent encore que de simples discours ne peuvent pas faire basculer une nation dans l’abîme, le continent africain porte en lui une mise en garde universelle : le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994. Avant que les machettes ne frappent, les esprits ont été méthodiquement préparés. À travers les ondes de la tristement célèbre Radiotélévision libre des Mille Collines (RTLM), la déshumanisation d’une communauté a été banalisée jour après jour, sous le regard passif ou complice des autorités, des structures morales et des élites de l’époque. Les mots ont désigné les cibles, distillé le venin du soupçon et transformé des voisins en bourreaux. Le cas rwandais a prouvé au monde entier que laisser libre cours à la stigmatisation publique, c’est armer le bras des futurs criminels.
Quand, en Guinée, de tels propos de haine ethnique sont proférés dans l’indifférence des dirigeants, des guides spirituels et des dynamiques citoyennes locales, nous empruntons la même mécanique destructrice. Ce qui relevait autrefois de l’infamie devient une opinion banale, une rhétorique admise dans l’espace public.
L’inaction des autorités judiciaires et le mutisme des organisations, qu’elles soient religieuses ou régionales, envoient un signal désastreux. Ils suggèrent que s’en prendre à la dignité d’une composante de la nation est un acte sans conséquence, voire toléré. Cette faillite des garde-fous est le symptôme d’une crise profonde. La justice pour punir, les religieux pour moraliser, et les associations régionales pour faire bouclier et alerter ont tous failli à leur rôle premier de protection du tissu social. En choisissant l’apathie, ils laissent le sentiment d’injustice, d’isolement et d’abandon s’installer chez nos compatriotes visés. C’est le vivre-ensemble lui-même qui s’effiloche.
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