⏱ Temps de lecture estimé : 8 minutes
Le 18 novembre, à la tribune du Conseil de sécurité des Nations unies, l’ambassadeur du Mali, devenu le porte-parole de l’Alliance des États du Sahel (AES), a livré un discours inattendu. Sous couvert d’un appel à la mobilisation de ressources financières pour le Mali, le Burkina Faso et le Niger, il a dressé un tableau d’une gravité rare de la situation sécuritaire et humanitaire au Sahel. Mohamed AG Ahmedou, journaliste et acteur de la société civile du Mali et spécialiste des dynamiques politiques et sécuritaires sahelo-sahariennes.. Pour de nombreux observateurs, il s’agit moins d’une alerte que d’un aveu de faiblesse : celui d’un régime militaire malien à court de solutions, à court de légitimité, et désormais presque à court de territoire contrôlé. Cinq ans après le premier coup d’État du 18 août 2020, suivi par celui du 20 mai 2021, la junte d’Assimi Goïta apparaît plus que jamais incapable d’assurer la sécurité du pays, malgré le recours massif à la Russie, à la Turquie et à des mercenaires étrangers. Un paradoxe pour un pouvoir arrivé au nom de la lutte contre le terrorisme. Un pouvoir militaire illégal et illégitime, qui a pris le pays en otage Depuis 2020, la junte malienne gouverne par décret, sans mandat populaire, sans institutions opérationnelles, sans contre-pouvoirs. « Transition » est devenu un mot creux, vidé de toute signification politique. Dans les faits, Bamako vit sous le contrôle d’un régime militaire d’imposture, dont la priorité a été de s’assurer de sa survie, non de celle de l’État. Sous Assimi Goïta, la scène politique a été démantelée : partis suspendus, médias et opposants réprimés, société civile neutralisée, justice instrumentalisée. Dans ce climat de verrouillage, l’État malien s’est progressivement désagrégé. « Le peuple a été pris en otage par un régime qui lui promet la stabilité, mais lui offre le chaos », soupire un diplomate ouest-africain en poste dans la région. Wagner, un partenariat opaque qui a ouvert la voie à des violences massives: En 2021, le Mali signe un accord secret avec Wagner, le groupe paramilitaire russe devenu Africa Corps après la mort de son fondateur, Evgueni Prigojine. Le coût est vertigineux : 10 000 dollars par mois et par combattant, pour un contingent dépassant 1 000 hommes. Jamais l’armée malienne n’a autant délégué sa sécurité à des acteurs étrangers. Jamais les civils n’ont autant payé le prix de cette dépendance. Dans les régions de Mopti, Gao, Ménaka, Tombouctou ou Nara, des milliers de personnes ont fui leurs villages, rasés, bombardés, fouillés de manière arbitraire. Les témoignages recueillis par les ONG décrivent : exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, accusations fabriquées, ciblage des communautés touarègues, arabes et peules, absence totale d’enquêtes. La réponse du gouvernement a été constante : silence et déni. La flambée des drones turcs : une guerre qui se mène désormais depuis le ciel: À partir de 2022, Ankara devient le deuxième pilier de la stratégie sécuritaire malienne. Ses drones, TB2, AKINCI et d’autres appareils à longue portée — sont présentés comme le symbole d’une modernisation spectaculaire de l’armée. À Bamako, l’ancien Premier ministre Choguel Kokala Maïga en fera un slogan : « L’armée monte en puissance ». Une formule répétée à l’envi entre 2021 et 2023, jusqu’à devenir un élément de langage de la junte. Mais sur le terrain, la réalité contredit l’enthousiasme officiel. Les drones, loin d’affaiblir les groupes jihadistes, ont multiplié les frappes erronées ou indiscriminées contre les populations civiles dans les régions du Nord et du Centre. Les associations locales recensent des campements détruits, des véhicules civils touchés en pleine route, et des scènes de marché atteintes par erreur. « Ce sont les civils qui meurent, pas les terroristes », déplore un notable touareg de la région de Tombouctou. Les drones ont renforcé la puissance de feu de l’armée, pas sa capacité à faire la guerre. Un pays morcelé, des routes stratégiques abandonnées, une capitale asphyxiée Malgré l’appui combiné de la Russie, de la Turquie et de milliers de soldats et mercenaires, l’armée malienne recule. Les groupes du JNIM ont multiplié les attaques depuis deux ans et imposé progressivement leur loi sur des axes autrefois stratégiques. Depuis le 3 septembre 2025, plusieurs routes majeures sont sous blocus : Bamako – Nioro du Sahel, Bamako – Kayes, Bamako – Sikasso, soit les trois corridors vitaux d’approvisionnement en hydrocarbures et en produits essentiels sans oublier que la ville de Nioro du Sahel est sous embargo depuis le début du mois de septembre, plusieurs proches du marabout Bouye Haidara ont été enlevés par le JNIM y compris des chauffeurs de ses proches collaborateurs. Résultat : Bamako manque de carburant, les prix flambent, les camions n’arrivent plus, les marchés se vident, les stations-service rationnent l’essence, les ménages s’enfoncent dans l’incertitude. La capitale, longtemps épargnée par les effets directs du conflit, est désormais au bord de l’asphyxie économique. Pour la première fois, selon plusieurs sources proches des services de renseignement, le JNIM pourrait chercher à encercler Bamako. « Le danger n’a jamais été aussi proche », confie un officier malien à la retraite, en exil . « Et pourtant, le régime continue de parler de souveraineté retrouvée. » L’épisode du bateau Tombouctou, ou la tentation de fabriquer l’ennemi intérieur L’une des opérations les plus controversées de ces dernières années reste l’affaire du bateau Tombouctou, en septembre 2023, qui n’a jamais été revendiqué par aucune organisation terroriste. Présentée comme une attaque terroriste, comme le scandent les putshistes du Mali eux même lors de leurs allocutions qui a servi comme prétexte à une série de représailles violentes de l’armée et de Wagner contre les populations touarègues et arabes dans les régions de Tombouctou, Taoudéni, Gao et Kidal. Pour plusieurs spécialistes de la région, cette opération a marqué un tournant : la junte a transféré l’essentiel de son effort militaire des groupes jihadistes vers les populations civiles, accusées sans preuves d’être complices ou passives. « En créant un ennemi intérieur, le régime a voulu masquer ses revers stratégiques, mais il a aggravé le conflit », analyse un chercheur sahélien basé à Nouakchott. À New York, un discours qui sonne comme une confession: C’est dans ce contexte de crise généralisée que l’ambassadeur malien s’est présenté le 18 novembre au Conseil de sécurité. Son intervention, loin de la rhétorique triomphaliste habituelle, a pris la forme d’un constat d’échec. Le diplomate a décrit : l’ampleur de la crise humanitaire, l’expansion des groupes armés, la désorganisation des services publics, la fragilité économique des trois pays de l’AES. Le message implicite est clair : sans argent extérieur, le régime malien ne peut plus tenir. Pour un gouvernement qui, depuis cinq ans, s’est construit sur le rejet de l’ONU, de la CEDEAO et des partenaires traditionnels, ce retournement est spectaculaire. Un régime qui s’effondre sous son propre poids: Le Mali vit aujourd’hui un paradoxe tragique : jamais le pays n’a été autant militarisé, et jamais il n’a été aussi vulnérable. Malgré : les mercenaires russes, les drones turcs, les instructeurs étrangers, les discours de souveraineté, les milliards dépensés, le Mali n’a pas regagné un centimètre de sécurité durable. Les jihadistes contrôlent des pans entiers du territoire. Les civils sont ciblés par ceux qui prétendaient les protéger. L’économie suffoque. Et l’État s’effrite. La junte d’Assimi Goïta, née de la promesse de restaurer la sécurité, se retrouve aujourd’hui confrontée à une réalité implacable : elle a perdu la guerre qu’elle avait fait naître en prétendant la gagner. Un pays à la croisée des chemins Le discours prononcé à New York marque la fin d’une illusion : celle d’un pouvoir militaire capable de « sauver » le Mali en s’isolant du monde. Cinq années après le premier putsch, la junte n’a ni stabilisé le pays ni combattu efficacement le terrorisme. Elle a, au contraire, aggravé les divisions, accentué la violence et multiplié les erreurs stratégiques. La question centrale demeure : qui, aujourd’hui, peut ramener le Mali vers la paix ? La junte ? Cela ne semble plus crédible. Les partenaires étrangers ? Aucun ne semble en mesure de remplacer une souveraineté nationale effondrée. Le peuple malien ? Il en paie déjà le prix le plus lourd. Au Conseil de sécurité, le Mali n’a pas seulement réclamé des ressources. Il a reconnu, entre les lignes, la faillite totale d’un régime qui, après avoir promis la sécurité, a livré le pays à son pire chaos contemporain..⏱ Temps de lecture estimé : 8 minutes
Pour de nombreux observateurs, il s’agit moins d’une alerte que d’un aveu de faiblesse : celui d’un régime militaire malien à court de solutions, à court de légitimité, et désormais presque à court de territoire contrôlé.
Cinq ans après le premier coup d’État du 18 août 2020, suivi par celui du 20 mai 2021, la junte d’Assimi Goïta apparaît plus que jamais incapable d’assurer la sécurité du pays, malgré le recours massif à la Russie, à la Turquie et à des mercenaires étrangers. Un paradoxe pour un pouvoir arrivé au nom de la lutte contre le terrorisme.
Depuis 2020, la junte malienne gouverne par décret, sans mandat populaire, sans institutions opérationnelles, sans contre-pouvoirs. « Transition » est devenu un mot creux, vidé de toute signification politique. Dans les faits, Bamako vit sous le contrôle d’un régime militaire d’imposture, dont la priorité a été de s’assurer de sa survie, non de celle de l’État.
partis suspendus, médias et opposants réprimés, société civile neutralisée, justice instrumentalisée.
Dans ce climat de verrouillage, l’État malien s’est progressivement désagrégé. « Le peuple a été pris en otage par un régime qui lui promet la stabilité, mais lui offre le chaos », soupire un diplomate ouest-africain en poste dans la région.
Wagner, un partenariat opaque qui a ouvert la voie à des violences massives:
En 2021, le Mali signe un accord secret avec Wagner, le groupe paramilitaire russe devenu Africa Corps après la mort de son fondateur, Evgueni Prigojine. Le coût est vertigineux : 10 000 dollars par mois et par combattant, pour un contingent dépassant 1 000 hommes.
Jamais l’armée malienne n’a autant délégué sa sécurité à des acteurs étrangers.
Jamais les civils n’ont autant payé le prix de cette dépendance.
Dans les régions de Mopti, Gao, Ménaka, Tombouctou ou Nara, des milliers de personnes ont fui leurs villages, rasés, bombardés, fouillés de manière arbitraire. Les témoignages recueillis par les ONG décrivent :
exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, accusations fabriquées, ciblage des communautés touarègues, arabes et peules, absence totale d’enquêtes.
La réponse du gouvernement a été constante : silence et déni.
La flambée des drones turcs : une guerre qui se mène désormais depuis le ciel:
À partir de 2022, Ankara devient le deuxième pilier de la stratégie sécuritaire malienne. Ses drones, TB2, AKINCI et d’autres appareils à longue portée — sont présentés comme le symbole d’une modernisation spectaculaire de l’armée.
À Bamako, l’ancien Premier ministre Choguel Kokala Maïga en fera un slogan : « L’armée monte en puissance ». Une formule répétée à l’envi entre 2021 et 2023, jusqu’à devenir un élément de langage de la junte.
Mais sur le terrain, la réalité contredit l’enthousiasme officiel.
Les drones, loin d’affaiblir les groupes jihadistes, ont multiplié les frappes erronées ou indiscriminées contre les populations civiles dans les régions du Nord et du Centre. Les associations locales recensent des campements détruits, des véhicules civils touchés en pleine route, et des scènes de marché atteintes par erreur.
« Ce sont les civils qui meurent, pas les terroristes », déplore un notable touareg de la région de Tombouctou.
Les drones ont renforcé la puissance de feu de l’armée, pas sa capacité à faire la guerre.
Un pays morcelé, des routes stratégiques abandonnées, une capitale asphyxiée
Malgré l’appui combiné de la Russie, de la Turquie et de milliers de soldats et mercenaires, l’armée malienne recule. Les groupes du JNIM ont multiplié les attaques depuis deux ans et imposé progressivement leur loi sur des axes autrefois stratégiques.
Depuis le 3 septembre 2025, plusieurs routes majeures sont sous blocus :
Bamako – Nioro du Sahel,
Bamako – Kayes,
Bamako – Sikasso,
soit les trois corridors vitaux d’approvisionnement en hydrocarbures et en produits essentiels sans oublier que la ville de Nioro du Sahel est sous embargo depuis le début du mois de septembre, plusieurs proches du marabout Bouye Haidara ont été enlevés par le JNIM y compris des chauffeurs de ses proches collaborateurs.
Résultat :
Bamako manque de carburant, les prix flambent, les camions n’arrivent plus, les marchés se vident, les stations-service rationnent l’essence, les ménages s’enfoncent dans l’incertitude.
La capitale, longtemps épargnée par les effets directs du conflit, est désormais au bord de l’asphyxie économique.
Pour la première fois, selon plusieurs sources proches des services de renseignement, le JNIM pourrait chercher à encercler Bamako.
« Le danger n’a jamais été aussi proche », confie un officier malien à la retraite, en exil .
« Et pourtant, le régime continue de parler de souveraineté retrouvée. »
L’une des opérations les plus controversées de ces dernières années reste l’affaire du bateau Tombouctou, en septembre 2023, qui n’a jamais été revendiqué par aucune organisation terroriste. Présentée comme une attaque terroriste, comme le scandent les putshistes du Mali eux même lors de leurs allocutions qui a servi comme prétexte à une série de représailles violentes de l’armée et de Wagner contre les populations touarègues et arabes dans les régions de Tombouctou, Taoudéni, Gao et Kidal.
Pour plusieurs spécialistes de la région, cette opération a marqué un tournant :
la junte a transféré l’essentiel de son effort militaire des groupes jihadistes vers les populations civiles, accusées sans preuves d’être complices ou passives.
« En créant un ennemi intérieur, le régime a voulu masquer ses revers stratégiques, mais il a aggravé le conflit », analyse un chercheur sahélien basé à Nouakchott.
À New York, un discours qui sonne comme une confession:
C’est dans ce contexte de crise généralisée que l’ambassadeur malien s’est présenté le 18 novembre au Conseil de sécurité. Son intervention, loin de la rhétorique triomphaliste habituelle, a pris la forme d’un constat d’échec.
Le diplomate a décrit :
l’ampleur de la crise humanitaire,
l’expansion des groupes armés,
la désorganisation des services publics,
la fragilité économique des trois pays de l’AES.
Le message implicite est clair : sans argent extérieur, le régime malien ne peut plus tenir.
Pour un gouvernement qui, depuis cinq ans, s’est construit sur le rejet de l’ONU, de la CEDEAO et des partenaires traditionnels, ce retournement est spectaculaire.
Un régime qui s’effondre sous son propre poids:
Le Mali vit aujourd’hui un paradoxe tragique :
jamais le pays n’a été autant militarisé, et jamais il n’a été aussi vulnérable.
Malgré :
les mercenaires russes, les drones turcs, les instructeurs étrangers, les discours de souveraineté, les milliards dépensés,
le Mali n’a pas regagné un centimètre de sécurité durable.
Les jihadistes contrôlent des pans entiers du territoire.
Les civils sont ciblés par ceux qui prétendaient les protéger.
L’économie suffoque.
Et l’État s’effrite.
La junte d’Assimi Goïta, née de la promesse de restaurer la sécurité, se retrouve aujourd’hui confrontée à une réalité implacable :
elle a perdu la guerre qu’elle avait fait naître en prétendant la gagner.
Un pays à la croisée des chemins
Le discours prononcé à New York marque la fin d’une illusion : celle d’un pouvoir militaire capable de « sauver » le Mali en s’isolant du monde. Cinq années après le premier putsch, la junte n’a ni stabilisé le pays ni combattu efficacement le terrorisme. Elle a, au contraire, aggravé les divisions, accentué la violence et multiplié les erreurs stratégiques.
La question centrale demeure :
qui, aujourd’hui, peut ramener le Mali vers la paix ?
La junte ? Cela ne semble plus crédible.
Les partenaires étrangers ? Aucun ne semble en mesure de remplacer une souveraineté nationale effondrée.
Le peuple malien ? Il en paie déjà le prix le plus lourd.
Au Conseil de sécurité, le Mali n’a pas seulement réclamé des ressources. Il a reconnu, entre les lignes, la faillite totale d’un régime qui, après avoir promis la sécurité, a livré le pays à son pire chaos contemporain.
Pour offrir les meilleures expériences, nous et nos partenaires utilisons des technologies telles que les cookies pour stocker et/ou accéder aux informations de l’appareil. Le consentement à ces technologies nous permettra, ainsi qu’à nos partenaires, de traiter des données personnelles telles que le comportement de navigation ou des ID uniques sur ce site et afficher des publicités (non-) personnalisées. Ne pas consentir ou retirer son consentement peut nuire à certaines fonctionnalités et fonctions.
Cliquez ci-dessous pour accepter ce qui précède ou faites des choix détaillés. Vos choix seront appliqués uniquement à ce site. Vous pouvez modifier vos réglages à tout moment, y compris le retrait de votre consentement, en utilisant les boutons de la politique de cookies, ou en cliquant sur l’onglet de gestion du consentement en bas de l’écran.